CHAPITRE 1 — La 206 au milieu des Ferrari À 8 h 03, une Ferrari Roma franchit les grilles du lycée au pas. Le conducteur baissa sa vitre avant même d'avoir trouvé une place. — Ton père a fini par te la donner ? lança un garçon adossé à une Porsche. — Il me la prête jusqu'à vendredi. La mienne arrive la semaine prochaine. — Celle de juin, ce n'était pas déjà la tienne ? — C'était l'AMG. Le garçon de la Porsche hocha la tête avec un sérieux de connaisseur. Derrière la Ferrari, une Lamborghini attendit que les trois élèves venus accueillir son propriétaire s'écartent de la voie. Un peu plus loin, deux garçons comparaient la nouvelle Audi RS de l'un au modèle que l'autre avait conduit l'année précédente. Le premier trouva le mot « vieillie ». Son ami regarda la voiture, puis lui, et décida de sourire. Les arrivées devant l'entrée suivaient un autre rythme. Une Mercedes Classe S s'arrêta contre le trottoir. Le chauffeur ouvrit la portière arrière ; Cassandre de Vaupré descendit, lunettes noires sur les yeux, téléphone dans une main, sac dans l'autre. Elle remercia l'homme sans regarder les garçons qui s'étaient déjà redressés à son approche. — Cassandre ! Tu as vu les photos de samedi ? — Celles que tu as publiées ou celles qu'on t'a demandées d'effacer ? La fille qui l'avait appelée referma la bouche une seconde avant de la suivre vers la cour. Une Bentley déposa Inès Rahmani. Elle attendit que son chauffeur soit reparti pour traverser, à l'écart du petit attroupement. Un Range Rover s'arrêta derrière elle. Carine Delcourt en sortit, salua deux connaissances et jeta un coup d'œil à la Porsche Cayenne que Léonie Armand venait de garer elle-même. — Tu conduis vraiment jusqu'ici maintenant ? demanda Carine. — J'ai eu mon permis, répondit Léonie. Autant m'en servir. — Certaines ont peur de perdre leur chauffeur. C'est courageux de ta part. Léonie lui adressa un sourire qui n'atteignit pas tout à fait ses yeux. Une Aston Martin prit la dernière place près des grilles. Deux élèves s'arrêtèrent pour admirer sa peinture. Puis un moteur plus ancien, moins grave, se fit entendre derrière eux. Une Peugeot 206 grise passa entre la Ferrari et la Porsche, tourna au bout de l'allée et se rangea sur un emplacement libre. — C'est pour les livraisons, ici ? demanda quelqu'un. — Attends… c'est un élève ? Hugo Vignal leva les yeux de son téléphone. — Putain. C'est une 206 ? — Je crois que mon jardinier avait la même, dit un garçon près de lui. — Avait ? — Ouais. Il l'a changée. Quelques sourires apparurent. Hugo photographia la Peugeot, en prenant soin de garder dans le cadre la Ferrari garée à sa gauche. Son premier message partit dans un groupe privé : « Nouveau parking premium. » Une réponse arriva avant même que le conducteur ait ouvert sa portière : « On accepte vraiment toute cette année. » — Quelqu'un connaît le nouveau ? demanda Hugo. — Boursier, apparemment. Le quatorzième. Hugo ajouta : « Boursier n° 11 apparemment. » La voiture avait désormais une explication, et son propriétaire une étiquette. Gabriel Morendy coupa le moteur et vérifia l'heure : 8 h 11. Il prit son sac sur le siège passager, sortit, verrouilla la portière. Sa 206 était propre, sans rayure récente, avec un pneu avant visiblement plus neuf que les autres. Il avait acheté ce qu'il pouvait entretenir. Cela lui suffisait. Son tee-shirt clair, son jean et ses baskets n'appelaient aucun commentaire particulier. Sa carrure, si. Carine, encore près de Léonie, le suivit des yeux lorsqu'il contourna sa voiture. — La voiture et le conducteur n'ont pas le même budget, murmura-t-elle. — Tu sais déjà que c'est la sienne ? demanda Léonie. — Il l'a fermée comme quelqu'un qui sait exactement ce qu'elle vaut. À quelques pas, le garçon du jardinier lança : — Sympa la caisse. Gabriel tourna la tête. — Merci. Il reprit sa marche. Le garçon, privé de la réaction qu'il attendait, précisa : — Je plaisantais. — Ah. Gabriel continua vers le bâtiment. Derrière lui, Hugo baissa son téléphone. Il avait eu le temps de filmer l'échange, mais il n'y avait rien à publier : l'autre s'était retrouvé seul avec sa plaisanterie. Sous la chaleur déjà collante du matin, Gabriel traversa le parking. Il reconnut les modèles les plus voyants sans s'arrêter pour les examiner. Ce qui l'intéressait se passait entre les voitures. Un élève interrompit sa phrase au milieu d'un mot pour aller serrer la main d'Adrien de Montreuil. Un autre fit un détour pour éviter de couper la route à Cassandre. À l'entrée de la cour, une fille qui tutoyait sèchement un garçon changea de voix quand Carine l'appela. On pouvait apprendre beaucoup de choses avant le premier cours. Dans la grande cour, les groupes étaient déjà en place. Gabriel chercha le panneau des salles, le trouva près d'une arcade, puis remarqua un garçon mince portant deux sacs. L'un, usé aux angles, pendait à son épaule. L'autre, en cuir épais, lui sciait la main. Son propriétaire marchait devant, sans ralentir. — Fais gaffe avec, Mathis. — Ouais. Plus loin, un autre élève tendit sa veste à un garçon qui la prit sans un mot. Gabriel reporta les yeux sur le panneau. Derrière lui, Romain Petit avait vu le bref regard échangé avec Mathis. — Les terminales, c'est à droite, dit Romain. — Merci. Romain hésita. Le nouveau avait déjà trouvé la bonne ligne ; il ne lui demanda pas son nom. Il se contenta de le regarder s'éloigner. À 8 h 22, Maxime Lenoir apprit que le conducteur de la 206 se trouvait dans la cour. Il appartenait à une famille assez riche pour lui avoir offert une Mercedes à dix-huit ans, pas assez influente pour que les garçons autour d'Adrien cessent de l'appeler « la petite Mercedes ». Il s'en plaignait rarement devant eux. Devant les autres, il compensait. — C'est lui, dit Nicolas Charpentier, l'un de ses amis. — Le mec de la Peugeot ? — Ouais. Le nouveau boursier. Maxime dégagea de son épaule son sac de cuir. Deux de ses amis le suivirent lorsqu'il traversa la cour. Hugo, qui avait entendu, marcha derrière eux, téléphone à la main. Gabriel venait de vérifier le numéro de sa salle. Maxime s'arrêta devant lui et lui tendit le sac. — Tiens. Gabriel regarda l'objet, puis le visage de Maxime. — Quoi ? — Porte-moi ça. — Pourquoi ? — Parce que je te le demande. — Alors non. Gabriel fit un pas pour passer. Maxime garda le bras tendu un instant, surpris. Nicolas ouvrit la bouche et ne dit rien. — Eh. Gabriel se retourna. — Es-tu nouveau ? demanda Maxime. — Ça se voit tant que ça ? — Apparemment, ouais. Je vais t'expliquer comment ça fonctionne. Tu prends ça et tu me le portes jusqu'en cours. Gabriel regarda au-delà de lui. Mathis venait de poser le sac en cuir aux pieds de Bastien Roche, qui poursuivait tranquillement sa conversation. Mathis n'avait même pas attendu un merci. — Ah. C'est ça, dit Gabriel. Maxime retrouva son sourire. — Voilà. Tu comprends vite. — Non. Je viens juste de comprendre pourquoi tu pensais que j'allais accepter. — Et ? — Porte ton sac toi-même. Nicolas eut un petit mouvement en arrière. Ce refus, prononcé assez fort pour être entendu des voisins, fit lever plusieurs têtes. Maxime se décala pour barrer de nouveau le passage. — Putain, il est sérieux, souffla son autre ami. — Tu n'as pas compris ce que je viens de te dire ? demanda Maxime. — Si. Ce n'était pas compliqué. — Alors prends le sac. — Non. La cour continuait de bruire, mais un espace de silence s'était formé autour d'eux. Gabriel ne cherchait pas d'issue dans le groupe. Il observait Maxime, puis ses deux amis, comme il aurait observé des gens qui le gênaient sur un trottoir. L'un se tenait trop près, les pieds presque joints. L'autre reposait tout son poids sur une seule jambe. Maxime relevait le menton chaque fois qu'il voulait paraître plus grand. Au championnat de France, Gabriel avait connu des garçons qui tentaient le même regard avant un combat. Certains avaient commencé le judo à six ans, la boxe à huit ; leurs coups, eux, arrivaient pour de bon. Ici, l'intimidation n'atteignait même pas l'étape où son cœur accélérait. Bastien, à quelques mètres, remarqua le léger déplacement de ses appuis lorsque Maxime avança. Il interrompit sa conversation. Près des marches, Carine suivait la scène avec Léonie. Cassandre et Inès s'étaient arrêtées à leur hauteur. — C'est le type à la 206 ? demanda Carine. — Oui, répondit Léonie. — Intéressant. — Il a juste refusé de porter un sac, dit Cassandre. — Justement. Inès regardait moins Maxime que Gabriel. Le nouveau avait vu Mathis. Il savait ce qu'on lui demandait réellement. Maxime changea de ton. — T'es boursier, non ? — Oui. — Donc tu es littéralement ici parce que des gens comme nos parents financent l'établissement. Un minimum de reconnaissance, ça ne ferait pas de mal. Gabriel baissa les yeux vers le sac, puis revint à lui. — Ta reconnaissance, c'est que je porte tes affaires ? — Oh putain, murmura Nicolas. Maxime lui lança un regard qui le fit taire. — Tu sais à qui tu parles ? — Non. Maxime attendit la question suivante. Elle ne vint pas. — Ça devrait t'intéresser. — Pourquoi ? Sur le bord du cercle, Sami Benali leva la tête. À côté de lui, Romain pressa les lèvres. Mathis, libéré de son deuxième sac, s'était arrêté aussi, mais ne souriait pas. — Parce que t'es arrivé ici depuis vingt minutes, reprit Maxime, et que t'as déjà intérêt à comprendre qui tu peux envoyer chier et qui tu ne peux pas. — Pour l'instant, j'ai surtout compris que tu ne voulais pas porter ton propre sac. Sami baissa les yeux pour cacher un sourire. Carine fit de mêmes derrières ses lunettes. Maxime vit les deux réactions. — Tu te crois drôle ? — Non. — Tu te crois surtout très malin. — Ça dépend comparé à qui. Le rire de Carine fut bref, audible juste assez pour que Cassandre tourne la tête. — Quoi ? demanda Carine. — Rien. De l'autre côté de la cour, Adrien venait d'arriver auprès de Bastien. Il ne se mêla pas à l'attroupement. Il regarda Maxime tendre une dernière fois le sac à Gabriel. — Prends-le, dit Maxime, plus bas. Il poussa le cuir contre le torse de Gabriel. Gabriel ne leva pas les mains. Le sac glissa, heurta le sol et resta entre leurs chaussures. Quelqu'un derrière Hugo souffla : « Aïe. » Le téléphone de Hugo, lui, venait de passer en mode vidéo. Maxime fixa son sac. La poussière de la cour marquait déjà un angle du cuir. — Tu l'as fait tomber, dit Gabriel. — Ramasse-le. — Non. — Ramasse mon putain de sac. — T'as deux bras. Gabriel contourna le sac et s'éloigna. Personne ne lui bloqua la route. Maxime resta là assez longtemps pour comprendre que chaque seconde empirait l'image, puis se baissa. Le fermoir cliqueta sous sa main. — Efface ça, dit-il à Hugo en apercevant son téléphone. — Quoi ? Je n'ai même pas ton visage. — Hugo. — D'accord, répondit Hugo sans toucher à l'écran. Romain rejoignit Gabriel près des arcades, hors de portée des autres. — T'aurais dû le faire. — Porter son sac ? — Cinq minutes. — Pourquoi ? — Parce qu'après il te fout la paix. Gabriel jeta un regard vers Mathis, qui ramassait déjà sa propre affaire aux pieds de Bastien. — Ça a l'air de marcher. Romain suivit son regard. Son expression se ferma. — Tu ne connais rien d'ici. — C'est vrai. — Alors évite de faire le malin dès le premier jour. — Je ne fais pas le malin. Je n'ai juste pas envie de porter son sac. Romain s'éloigna de deux pas, puis s'arrêta quand Mathis les rejoignit. — T'as gagné quoi, là ? demanda Mathis à Gabriel. — Rien. — Exactement. — Lui non plus. Mathis désigna d'un mouvement de tête Maxime, qui parlait déjà à ses amis. — Lui, demain, il est toujours riche. Toi, demain, tu es toujours boursier. Gabriel ne trouva rien de faux à répondre. Mathis n'attendait pas un débat. Il récupéra la bretelle de son sac, passa devant eux et entra sous l'arcade. Sami, qui avait tout entendu, hésita à les suivre. — Il fallait quand même voir sa tête quand il a demandé son nom, glissa-t-il à Romain. — Garde ça pour toi, répondit Romain. Sami regarda Maxime, puis hocha la tête. Son sourire avait disparu. À l'autre bout de la cour, Maxime secouait la poussière de son sac avec une application inutile. — Il se prend pour qui, celui-là ? demanda-t-il à Bastien. Bastien regarda Gabriel parler à Romain. — Je ne sais pas. — Il a de la chance que ce soit la rentrée. — Touche-le pas n'importe comment. Maxime releva les yeux. — Pourquoi ? Bastien haussa les épaules. — Comme ça. Il n'avait pas envie d'expliquer une impression à quelqu'un qui avait surtout besoin de récupérer la face. Adrien, tout près, ne demanda pas davantage. Il avait vu Maxime ramasser son sac : la cour aussi. — Le nouveau ne va pas tenir septembre, plaisanta Nicolas. Adrien suivit Gabriel du regard. — Il s'appelle comment ? Hugo glissa son téléphone dans sa poche. — Morendy. — Prénom ? — Gabriel. Adrien acquiesça et reprit sa conversation interrompue. Hugo sentit son téléphone vibrer : la photo de la 206 avait reçu vingt-trois réponses. Il garda la vidéo hors du groupe. Maxime lui avait demandé de l'effacer ; elle valait désormais plus qu'une plaisanterie. Près des marches, Carine remit ses lunettes sur son nez. — Il est plutôt pas mal. — Qui ? demanda Cassandre. Carine sourit. — Bien sûr. — J'ai vu. — Ah, donc tu regardais. — Tout le monde regardait. — Si tu veux. Inès contourna les deux filles pour rejoindre le bâtiment. Elle s'était attendue à voir un nouveau garçon confondre bravade et courage. Gabriel avait regardé les témoins, le sac, puis Maxime avant de choisir ses mots. Elle ne savait pas encore si cette lucidité lui suffirait ici. À 8 h 38, la première sonnerie poussa les groupes vers les portes. Gabriel vérifia une dernière fois sa salle et ajusta son propre sac sur son épaule. Romain revint à sa hauteur. — Morendy. — Quoi ? Romain désigna discrètement Maxime derrière eux. — Ici, les mecs n'oublient pas ce genre de truc. Gabriel regarda Maxime, Bastien à ses côtés, puis Adrien plus loin. Il haussa légèrement les épaules. — Moi non plus. Il entra dans le bâtiment. Romain resta une seconde sur place avant de le suivre. Cassandre accompagna du regard le tee-shirt clair qui disparaissait dans le couloir. Carine le remarqua ; Cassandre reprit sa conversation avant qu'elle puisse ajouter quoi que ce soit. Sur l'écran de Hugo, la vieille 206 tenait entre la Porsche et la Ferrari. Dans sa galerie, quelques secondes montraient le sac de Maxime tombant au sol. Il hésita entre les deux fichiers, puis les conserva tous les deux. Le premier cours n'avait pas commencé. Gabriel Morendy avait déjà une réputation qu'il n'avait jamais demandé à avoir. CHAPITRE 2 — La place de Bastien À 8 h 39, Gabriel entra dans la salle de philosophie avec un numéro de salle griffonné au dos de son emploi du temps. Les hautes fenêtres donnaient sur la cour qu'il venait de traverser. Une trentaine de tables occupaient la pièce, certaines par deux, d'autres seules. Sur le bureau de la professeure, il n'y avait qu'une pile de feuilles et une carafe d'eau. Gabriel choisit une table individuelle près d'une fenêtre. De là, il voyait le tableau sans avoir le soleil dans les yeux. Il posa son sac, sortit un cahier, une trousse et son téléphone, puis prit un crayon. En attendant le cours, il traça les premières lignes d'un paysage sur le coin d'une page. Sur le mur, une affiche annonçait les concours de l'année précédente : écoles d'ingénieurs, classes préparatoires, universités étrangères. Gabriel chercha des yeux les résultats en mathématiques, puis une brochure de la journée d'orientation. C'était pour ce niveau qu'il avait demandé sa place ici. Une année, le bac, une préparation assez solide pour viser Polytechnique, et il partirait. Sa mère lui avait demandé la veille s'il était nerveux. Il lui avait répondu qu'il voulait surtout savoir si les cours tenaient leur réputation. Après vingt minutes dans la cour, la question restait entière. Deux garçons entrés avant Mathis posèrent chacun un sac sur une table vide près d'Adrien, puis s'éloignèrent pour discuter à la porte. Une fille plus discrète s'arrêta devant l'une des chaises, vit le sac et choisit une place au fond. Gabriel remarqua le déplacement sans en comprendre encore toutes les règles. Il revint à son dessin : une ligne pour la terre, une autre pour un tronc qui penchait trop. Mathis entra derrière Yanis. Il repéra Gabriel, puis sa table, et s'arrêta. — Quoi ? demanda Gabriel. — Rien. Gabriel baissa les yeux vers son tee-shirt et passa une main dessus. — J'ai une tache ? — Non. — Alors pourquoi tu regardes ma table comme si j'avais posé une bombe dessus ? Yanis comprit et souffla du nez. Mathis, lui, ne sourit pas. — C'est la place de Bastien. Gabriel examina la chaise, puis se pencha sous le plateau. — Tu fais quoi ? — Je cherche son nom. — Je suis sérieux. Gabriel se redressa. — Moi aussi. Je le vois pas. — Parce qu'il est pas écrit. Change juste de place. — Pourquoi ? — Parce que Bastien s'assoit là. — Et moi, je suis assis là maintenant. Mathis baissa la voix. — Tu ne comprends pas. — C'est possible. Explique. — C'est Bastien. Gabriel le fixa deux secondes. — Vous avez vraiment un problème avec les explications complètes ici. Yanis laissa passer un sourire. — Toi, encourage-le surtout, lui lança Mathis. — Je n'ai rien dit. Gabriel reprit son crayon. — C'est qui, Bastien ? — Le grand qui était avec Maxime dans la cour. Tu vas le découvrir dans cinq minutes. — Super. Mathis ne bougea pas. Il aurait pu préciser que Bastien lui avait déjà vidé son sac dans un couloir pour un mot de travers. Il aurait pu parler de Yanis, plaqué contre un casier devant trois surveillants qui avaient regardé ailleurs. Mais Gabriel venait de lui démontrer, dehors, qu'une explication pouvait devenir une invitation à discuter. Mathis avait besoin qu'il se lève, pas qu'il gagne un débat. — Fais comme tu veux, dit-il enfin. Il alla s'asseoir près de la porte, à la table qui restait disponible. Yanis prit celle de derrière lui, mais ses yeux revinrent plusieurs fois vers la fenêtre. Cassandre entra avec une amie. Elle reconnut d'abord le tee-shirt clair du parking. Ensuite la table. Son amie suivit son regard. — Oh non. — Quoi ? demanda Cassandre. — Tu ne vois vraiment pas ? — Si. — Tu lui dis ? Cassandre regarda Mathis, déjà installé, puis Gabriel qui ajoutait des troncs à son dessin. — Non. — Pourquoi ? — Mathis vient de le faire. — Et il est encore là ? — C'est bien ce que je regarde. Cassandre posa son téléphone sur sa table habituelle. Elle aurait pu conseiller à Gabriel de bouger. Elle avait vu assez de rentrées pour savoir ce que Bastien ferait. Mais Gabriel avait été prévenu et était resté ; intervenir à sa place aurait répondu à une question qu'elle voulait le voir résoudre lui-même. Inès Rahmani entra peu après. Elle salua Cassandre, vit la direction de son regard et s'arrêta. — Il sait ? — Oui. — Et ? — Il est toujours là. — D'accord. — Tu viens de dire ça comme si tu avais compris quelque chose. — J'ai compris qu'il était encore là. Inès s'installa, ouvrit son cahier et garda un œil sur Gabriel. Elle l'avait observé face à Maxime : il avait attendu de comprendre la demande avant de refuser. Elle cherchait à savoir s'il connaissait aussi la différence entre tenir bon et se jeter dans un problème. Léonie arriva avec la fille qui l'avait accompagnée depuis le parking. Elle remarqua les regards tournés vers la fenêtre. — C'est qui ? — Le nouveau boursier. — La Peugeot ? — La Peugeot. Léonie observa Gabriel. — Il est mieux que sa voiture. — La barre n'était pas très haute. Puis, elle vit la table. — Attends. Il sait ? — Apparemment. — Ah. Elle connaissait cette mécanique. Il suffisait de prendre une place que quelqu'un de plus haut placé estimait sienne pour que la salle entière vous regarde comme si vous aviez commis une faute. Elle l'avait déjà éprouvé sans être boursière. La différence, c'est qu'on lui avait toujours laissé le temps de sauver les apparences. Jade Laurent, installée près de Sarah Diallo, suivit le crayon de Gabriel plutôt que les regards des autres. — Qu'est-ce que tu regardes ? demanda Sarah. — Son dessin. Sarah regarda les élèves qui attendaient l'arrivée de Bastien. — Tout le monde attend qu'il se fasse emmerder, et toi tu regardes son dessin ? — Son dessin est plus intéressant que Bastien. — Argument difficile à contester. Deux autres filles entrèrent alors presque ensemble, mais sans se saluer. Diane Varennes avançait d'un pas régulier, un sac de sport sobre à l'épaule. Elle avait nagé avant les cours ; ses longs cheveux sombres, encore humides aux pointes, étaient noués à la hâte. Elle s'arrêta près de Bastien absent, puis regarda Gabriel. Quelques mois plus tôt, Bastien lui avait proposé de s'entraîner avec lui « pour apprendre ce que c'est qu'un vrai sport ». Diane, qui avait déjà une place en finale nationale de natation, lui avait demandé combien de longueurs il tenait avant de parler autant. Ils n'avaient plus eu de conversation agréable depuis. — Qui a prévenu le nouveau ? demanda-t-elle à Yanis. — Mathis. — Et il reste ? — Pour l'instant. — Ça va être long, cette année, dit Diane. Elle choisit une place d'où elle verrait le tableau et les deux garçons. Ce n'était ni de la solidarité ni de l'hostilité : elle détestait qu'un conflit physique éclate près de ses affaires, et Bastien avait tendance à confondre une salle de classe avec un vestiaire où tout le monde lui devait le passage. Mila Ferrand, elle, entra le téléphone à la main, sans filmer. Elle venait de recevoir la photo de la Peugeot. Sa famille possédait un groupe de presse régional, et son père parlait souvent d'« image » comme d'une chose qu'on pouvait acheter, réparer ou détruire. Mila voulait écrire des articles dont personne ne pourrait changer le sens en déplaçant une légende. Elle avait lancé une petite revue des élèves ; le lycée ne l'avait autorisée qu'après avoir obtenu un droit de regard sur les sujets. — Déjà une histoire avant huit heures quarante ? demanda-t-elle à Sarah. — Deux, répondit Sarah. Et la deuxième arrive. Mila suivit son regard jusqu'à Gabriel, puis examina la photo sur son écran. — On dirait qu'il a garé sa voiture au milieu d'une publicité mensongère. — Cette phrase, tu peux la garder pour ta revue, dit Sarah. — Elle ne passerait jamais la correction. Mila glissa le téléphone dans sa poche et s'assit près d'elle. Elle n'avait pas encore la moindre raison de s'intéresser personnellement à Gabriel. En revanche, elle connaissait la vitesse à laquelle un récit pouvait remplacer ce que tout le monde venait réellement de voir. Carine entra à 8 h 41, juste avant la fermeture des portes. Elle repéra Cassandre, remarqua qu'elle surveillait quelqu'un et retrouva Gabriel près de la fenêtre. — Tu commences tôt. — Quoi encore ? dit Cassandre. — Première heure de l'année et tu as déjà trouvé quelqu'un à observer. — Je regarde sa place. — Bien sûr. Cassandre tourna la tête. — C'est celle de Bastien. Le sourire de Carine changea. — Ah. Là, je vais regarder aussi. — Donc tu reconnais que ça n'a rien à voir avec lui. — Je ne reconnais absolument rien. — Comme toujours. — C'est pour ça que tu m'aimes. — Rêve. Carine s'assit à sa table, deux rangées derrière Gabriel. — Il sait ? — Oui. — Et il bouge pas ? — Non. — Finalement, sa Peugeot me dérange moins. Adrien entra avec Hugo. La photo de la 206 circulait encore sur leurs téléphones, mêlée à des récits de plus en plus assurés sur Maxime et son sac. Hugo aperçut la place occupée. — Oh putain. — Quoi ? demanda Adrien. Hugo lui indiqua Gabriel d'un mouvement des yeux. Adrien regarda, puis rejoignit tranquillement sa propre table. — On lui dit ? demanda Hugo. — Pourquoi ? — Parce que Roche va le… — Justement. Hugo sourit. Cassandre avait entendu la réponse. Elle regarda Adrien, puis la porte. Il attendait le spectacle, lui aussi, mais elle savait qu'il ne regarderait pas la même chose qu'elle. Bastien entra à 8 h 43, discutant encore d'un entraînement avec un garçon de son équipe. Il salua Adrien, adressa un signe à Carine et se dirigea vers la fenêtre sans lever les yeux. Quand Gabriel apparut devant lui, sa phrase resta en suspens. — Bouge. Gabriel termina une ligne et releva la tête. — Bonjour. — Dégage de ma place. — C'est une table du lycée. — C'est ma place. — Ah. Bastien attendit. Gabriel baissa de nouveau les yeux sur sa page. — Et ? Un regard circula entre les deux amis de Bastien. Yanis se redressa. — T'es le nouveau ? demanda Bastien. — Apparemment. — Alors je vais t'expliquer comment ça marche. Gabriel posa son crayon. — On m'a déjà expliqué plein de trucs aujourd'hui. Vous êtes très pédagogues. Hugo comprit la référence à Maxime et se mordit l'intérieur de la joue pour ne pas sourire. — J'en ai rien à foutre de ce qu'on t'a expliqué, dit Bastien. Tu prends tes affaires et tu changes de place. — Non. Le mot ne contenait aucun défi particulier. C'était peut-être ce qui le rendait si pénible. — Quoi ? — Je reste là. — Pourquoi ? — J'étais là avant toi. Bastien se pencha jusqu'à projeter son ombre sur le cahier. — Je crois que t'as pas compris qui je suis. — Non. — Pardon ? — Je sais pas qui t'es. Bastien posa deux doigts contre sa poitrine. — Bastien Roche. — Gabriel Morendy. Enchanté. Carine baissa les yeux, mais Cassandre avait cessé de sourire. Bastien était en train de perdre patience devant toute la classe. Elle connaissait son habitude de pousser un élève et de présenter ensuite le geste comme une plaisanterie. — Vingt euros qu'il se lève, murmura Carine. — Non. — Quoi, non ? — Il se lèvera pas. — T'en sais rien. — Regarde-le. Carine le fit. Gabriel n'avait pas cherché la professeure des yeux ni déplacé son sac pour pouvoir partir vite. — Trente, dit-elle. — Tu vas perdre trente euros. — Vous êtes vraiment en train de parier ? demanda Inès derrière elles. — C'est une expérience sociologique, répondit Carine. — On est en philosophie. — Interdisciplinaire. Bastien avança d'un demi-pas. — Dernière fois. Tu bouges. — Tant mieux. — Quoi ? — Si c'est la dernière fois, on gagnera du temps. Bastien agrippa le tissu du tee-shirt de Gabriel près de l'épaule et tira. Son geste avait la rapidité de l'habitude. D'ordinaire, la chaise raclait le sol, l'autre élève se levait et Bastien n'avait même pas besoin d'insister. Gabriel sentit la traction, vit Bastien avancer son poids sur un pied et se décala. Son propre pied coupa l'appui de Bastien ; une main contrôla le bras qui le tenait. Le mouvement fut court. Bastien partit vers l'avant, heurta la chaise de sa cuisse et perdit le sol sous lui. Gabriel attrapa sa chemise pour freiner la chute. Pendant une seconde, Bastien resta suspendu dans une position ridicule, penché vers le parquet, tandis que Gabriel était encore presque assis. Diane avait vu le geste depuis le début. Elle ne connaissait pas le sport de Gabriel, mais elle connaissait le corps de Bastien : trop de force lancée vers l'avant, aucun appui préparé pour résister. La chute avait commencé au moment où il avait choisi de tirer. Elle posa une main sur son propre sac de sport pour l'éloigner de l'allée, sans se lever. L'envie de voir Bastien enfin contrarié n'effaçait pas le fait qu'une mauvaise chute sur le coin d'une table aurait pu finir aux urgences. Mila avait sorti son téléphone au premier « bouge ». Elle avait songé à enregistrer, puis y avait renoncé : sortir un appareil devant Bastien aurait changé la scène, et peut-être sa cible. Elle nota plutôt l'heure sur sa feuille, suivi de trois mots : « Bastien saisit Gabriel ». Quand la chaise cogna le sol, elle ajouta un point d'interrogation à « chute évitée ? ». Elle tenait à distinguer ce qu'elle avait vu de ce qu'elle croyait avoir vu. — Ça va ? demanda Gabriel. Bastien tourna la tête vers lui. — Lâche-moi. — D'accord. Gabriel ouvrit la main. Bastien acheva sa chute, moins lourdement qu'il n'aurait pu. Le bruit n'en résonna pas moins dans la salle. Gabriel remit sa chaise droite, vérifia que son cahier n'était pas tombé et reprit son crayon. Mathis souffla un « putain » qu'il regretta aussitôt. Yanis, pour une fois, ne cacha pas son sourire. Il avait déjà vu Bastien pousser des garçons contre les tables ; jamais il ne l'avait vu finir par terre à leur place. Hugo leva son téléphone. Adrien posa aussitôt une main dessus. — Range ça. — Mais t'as vu ? — Oui. Roche aussi. Il n'a pas besoin d'une vidéo. Hugo baissa l'appareil. Adrien avait raison : une image donnerait une forme durable à ce que plusieurs élèves hésitaient encore à croire. — Trente euros, murmura Cassandre. — Va te faire foutre, répondit Carine sans quitter Gabriel des yeux. — Mauvaise perdante. — Toujours. Il fait quoi, maintenant ? — Son arbre. — J'avais remarqué. Inès s'était penchée pour mieux voir l'endroit où Bastien était tombé. — Il l'a retenu. — Quoi ? demanda sa voisine. — Il l'a empêché de tomber de tout son poids. — Et après il l'a lâché. — Parce que Bastien le lui a demandé. Diane les entendit. — Si Gabriel ne l'avait pas retenu, Roche aurait rencontré la table avec la tête, dit-elle. Sa voisine lui lança un regard surpris. Diane parlait rarement pour défendre quelqu'un qu'elle ne connaissait pas. Elle ajouta, plus sèchement : — C'est juste de la physique. Mila releva les yeux de sa feuille. « Gabriel retient Bastien », écrivit-elle sous la première ligne, cette fois sans point d'interrogation. Jade, de son côté, regarda le dessin interrompu. — Il a pas fini l'arbre, dit-elle. Sarah tourna lentement la tête vers elle. — Roche vient de tomber. — J'ai vu. — Et toi, tu regardes l'arbre ? — Roche, je l'ai déjà vu. Bastien resta un instant au sol. Il repéra ceux qui avaient souri, ceux qui détournaient les yeux trop tard. — Relève-toi, dit Adrien. — Ferme ta gueule. Le silence prit une autre forme. Adrien retira sa main du téléphone de Hugo. — Très bien. Bastien se releva sans aide et épousseta sa chemise. Bastien revint vers Gabriel. — Tu m'as fait tomber. — Oui. — Tu vas faire quoi maintenant ? Gabriel releva les yeux. — Finir mon arbre. Carine laissa échapper un rire bref. Bastien se tourna vers elle. — Quoi ? — Rien que tu puisses arranger en me regardant comme ça. Il resta face à elle une seconde, puis revint à Gabriel. Sa main se referma. Cette fois, il avait envie de frapper pour effacer les sourires. Claire Roussel franchit la porte avant qu'il fasse un pas. Elle s'arrêta devant la classe silencieuse : Bastien debout trop près d'un élève assis, une chaise de travers, une trentaine de regards qui cherchaient soudain un endroit neutre. Elle posa ses affaires. — Je suppose que j'ai raté quelque chose. Personne ne répondit. Claire regarda Bastien. — Monsieur Roche ? — Il m'a fait tomber. — Monsieur Morendy ? Gabriel nota qu'elle connaissait déjà son nom. Mathis murmura « liste de classe » sans le regarder. — Il a essayé de me sortir de la chaise, répondit Gabriel. — Parce qu'il est à ma place, répliqua Bastien. Claire tourna la tête vers lui. — Votre quoi ? — Ma place. Madame, vous savez que je suis toujours là. Elle le savait. Elle savait aussi que, les années précédentes, elle avait vu d'autres élèves quitter cette table sans poser de question. — Ce n'était pas ma question. — Mais… Claire regarda Gabriel. — Monsieur Morendy, puisque vous êtes nouveau, nous pourrions peut-être simplement régler cela en… — Pourquoi moi ? — Pardon ? — Pourquoi c'est moi qui dois changer ? La place était libre. Il me demande de partir, je refuse, il essaye de me tirer de la chaise. Et maintenant c'est moi qui bouge ? Le ton de Gabriel était posé. Cette précision rendait la réponse plus difficile à contourner. Claire jeta un regard vers Adrien, puis vers les tables où personne ne voulait la regarder. — Vous l'avez tiré de la chaise ? demanda-t-elle à Bastien. — Je l'ai pris par l'épaule. Lui m'a mis au sol. — Vous l'avez pris par l'épaule pour qu'il se lève ? — Tout le monde sait que je m'assois là. — Ce n'est pas une réponse, dit Claire. Mila leva la main à moitié. Elle connaissait le risque de témoigner devant Bastien, mais elle connaissait aussi le résultat probable si la seule description écrite venait de lui. — Il a attrapé le tee-shirt de Gabriel et l'a tiré, madame. Bastien pivota vers elle. — T'étais à l'autre bout de la salle. — Je suis à quatre tables. — Tu vas en faire un article ? Mila sentit l'attaque atteindre sa cible. L'autorisation de sa revue dépendait en partie du lycée, et Bastien le savait. Elle soutint tout de même son regard. — Non. Je réponds à la question. Claire regarda l'endroit où se trouvait Mila, puis les autres élèves. Personne ne la contredit. Elle prit un carnet sur son bureau et nota l'heure. Ce petit geste suffit à modifier l'humeur de la salle : l'incident ne resterait peut-être pas une simple rumeur de couloir. Diane ajouta sans lever la main : — Il l'a tiré assez fort pour se mettre lui-même en déséquilibre. — Merci, madame Varennes, dit Claire. Bastien lui lança un regard chargé d'une vieille contrariété. Diane ne lui accorda pas la satisfaction de répondre. — Les places ne sont pas nominatives. — Sérieusement ? — Très sérieusement. — Mais ça fait deux ans que… — Monsieur Roche. Prenez une autre place. — Vous vous foutez de moi. Claire se redressa. — Non. Et je vous conseille de ne pas transformer cette histoire de chaise en incident disciplinaire. Bastien chercha du regard une place libre. Nicolas, assis seul à une table double, poussa son sac avec empressement. — Tu peux te mettre là. Bastien s'y installa. Nicolas dut se serrer contre le bord pour lui faire de la place. Gabriel le vit et comprit que sa table près de la fenêtre n'était pas un cas particulier : Bastien avait une place partout où quelqu'un acceptait de lui en céder une. Claire attendit que le bruit des trousses et des cahiers reprenne. Elle fit l'appel. C'est ainsi que Gabriel rattacha enfin quelques prénoms aux visages : Cassandre, Carine, Inès, Léonie. Quand Claire prononça « Yanis Aït Salem », Yanis répondit sans quitter Bastien des yeux. À 8 h 51, Claire écrivit au tableau : **Sommes-nous libres lorsque nous refusons d'obéir ?** Hugo lut la phrase, puis regarda Adrien. — Non mais elle déconne. — Un commentaire, monsieur Vignal ? demanda Claire. — Aucun. Elle fit distribuer une feuille de questions par rangée. Mathis passa la pile à Gabriel sans un mot. Gabriel en prit une, puis tendit le reste à Inès. Elle observa brièvement sa main avant de récupérer les feuilles : le geste qui avait fait tomber Bastien n'avait laissé ni tremblement ni excitation visible. Claire demanda à chacun de distinguer une règle écrite d'une habitude respectée par peur. Bastien leva les yeux au plafond. Deux autres élèves fixèrent obstinément leur feuille. Gabriel acheva son dessin pendant qu'elle expliquait les consignes. — Monsieur Morendy, dit Claire. Il leva la tête. — Vous dessinez ? — Oui. — Pendant mon cours ? — Vous écriviez encore. — Et maintenant ? Gabriel regarda le tableau, puis posa le crayon. — Maintenant j'ai fini. Quelques sourires apparurent. Claire s'approcha de sa table. — Qu'est-ce que vous dessinez ? — Une forêt. — Elle répond à la question ? — Pas encore. — Alors prenez plutôt votre stylo. Carine, derrière lui, murmura : — Impressionnante analyse philosophique. Gabriel tourna la tête. — J'ai résumé. — J'espère que t'es meilleur au bac. — C'est prévu. — Beaucoup de confiance. — Ça évite de perdre du temps. Carine soutint son regard une seconde de plus que nécessaire. Cassandre, qui avait entendu, retourna sa feuille avant d'y avoir écrit quoi que ce soit. À 9 h 02, Claire demanda des réponses. Un garçon du cercle d'Adrien avança qu'une habitude pouvait être une règle « si tout le monde y trouve son compte ». Sarah leva la main. — Comment tu sais que tout le monde y trouve son compte ? — Personne se plaint. — C'est pas la même chose. — Tu vas faire semblant de pas comprendre ce que je veux dire ? — Je comprends très bien. C'est pour ça que je demande. Claire laissa l'échange aller jusqu'au bout, puis interrogea la classe. — Si une règle n'existe pas officiellement mais qu'un groupe entier la respecte, est-ce encore une règle ? Plusieurs regards glissèrent vers la fenêtre et la nouvelle table de Bastien. Claire les remarqua. — Philosophiquement, s'il vous plaît. — Évidemment, murmura Carine. — Madame Delcourt, puisque vous avez l'air inspirée… — Finalement, pas tant que ça. Claire se tourna vers Gabriel. — Monsieur Morendy ? — Ça dépend pourquoi les gens l'acceptent. — Développez. — S'ils la trouvent légitime, elle peut fonctionner comme une norme. S'ils obéissent uniquement parce qu'ils ont peur de ce qui arrivera en refusant, c'est surtout une contrainte. — Et qu'est-ce qui permettrait de les distinguer ? — Demandez à quelqu'un qui peut refuser sans rien perdre. Un silence suivit. Claire reposa son feutre. — Ce n'est pas toujours possible. — Alors on peut au moins éviter de dire que son silence prouve qu'il est d'accord. Sarah tourna légèrement la tête vers Gabriel. Mathis, lui, fixa la marge de son cahier. Gabriel parlait comme quelqu'un qui avait compris la question du cours, mais aussi comme quelqu'un qui n'avait encore jamais dû calculer le prix d'une plainte dans ce lycée. Adrien leva la main. — On peut aussi refuser une règle juste parce qu'on aime se faire remarquer. — Bien sûr, dit Claire. Une opposition ne suffit pas à prouver qu'on a raison. Gabriel regarda Adrien. Il reconnut l'un des garçons de la cour, sans savoir son nom avant l'appel. — Et l'ancienneté d'une habitude ne prouve pas non plus qu'elle est bonne, ajouta-t-il. Adrien eut un petit sourire. — Je n'ai pas dit le contraire. — Non, dit Sarah, mais c'est pratique de laisser quelqu'un d'autre la défendre à ta place. Adrien tourna vers elle un sourire poli. — Tu parles de quelle habitude exactement ? Sarah ouvrit la bouche. Claire intervint avant qu'elle nomme Bastien. — Nous pouvons rester sur le principe. Madame de Vaupré ? Cassandre reposa son stylo. Elle n'avait pas levé la main ; elle comprit pourtant pourquoi Claire l'interrogeait. Elle pouvait dire devant la classe ce qu'un autre du premier cercle aurait présenté comme une évidence. — Les habitudes évitent aussi de renégocier chaque chose tous les matins. On sait où se mettre, qui fait quoi. Ça peut être confortable. — Pour qui ? demanda Sarah. — Pas toujours pour les mêmes personnes, reconnut Cassandre. Mais il faut une raison de les changer, pas seulement le plaisir de contredire. Gabriel regarda la table près de la fenêtre. Il ne répondit pas. Cassandre avait soutenu son regard pendant la dernière phrase ; elle avait voulu voir s'il se sentirait visé. Son silence l'intéressa davantage qu'une pique. — La raison peut être qu'on découvre le prix payé par les autres, dit Inès. Cassandre tourna la tête vers elle. — Je ne dis pas l'inverse. — Je sais. Je précise ce que tu laisses de côté. Carine leva deux doigts, comme pour interrompre une vente aux enchères. — Ou alors on garde la place du fond pour Bastien et on lui facture la lumière naturelle. Un sourire passa sur quelques visages ; Bastien la fixa. Carine ne retira pas sa remarque. Elle aimait provoquer, mais elle n'avait pas oublié qu'il l'avait regardée comme une cible quelques minutes plus tôt. Claire leva la main. — Ce sera mon dernier rappel : vous pouvez utiliser un exemple, mais vous ne transformerez pas mon cours en tribunal. Mila regarda le carnet posé près de la carafe. Claire venait de noter l'incident. Mila se demanda quelle partie apparaîtrait dans un éventuel rapport : le tee-shirt saisi, le croche-pied, la chute, ou seulement le mot « altercation ». Diane prit la parole à son tour. Elle avait rarement envie d'être mêlée aux débats abstraits, mais la discussion sur la force lui semblait plus concrète que les autres ne l'admettaient. — Dans mon club, il y a des places réservées aux nageurs de compétition sur certaines lignes. C'est écrit. On sait à quoi elles servent et qui décide. Si un nageur s'approprie une ligne parce que les autres n'osent pas le gêner, c'est autre chose. — Une règle a besoin d'une justification visible, résuma Claire. — Ou au moins d'un responsable qui accepte de la signer, répondit Diane. Mila nota cette phrase en marge, sans les guillemets. Elle aurait aimé l'avoir trouvée elle-même. Gabriel regarda Diane. Elle ne lui renvoya pas son regard ; elle avait parlé du bassin, pas de lui. Pourtant, c'était la première personne de cette partie de la salle à décrire clairement ce que Bastien avait tenté de faire sans citer son nom. Claire reprit la discussion avant qu'elle ne devienne un deuxième affrontement. — C'est précisément ce que je veux lire dans vos réponses : des raisons, pas seulement des positions. Inès écrivit la formule de Gabriel dans sa marge. Elle avait suivi sa réponse avant de regarder son visage. L'assurance du matin pouvait passer pour de la bravade ; là, il avait attendu la question exacte, puis donné un critère utilisable. Elle leva la main à son tour pour lui opposer un problème : une personne peut accepter une règle et craindre en même temps de la refuser. Gabriel lui répondit sans chercher à l'emporter. Pendant trois minutes, ils parlèrent réellement du sujet. Claire ne les interrompit pas. Lorsque la classe passa à un court travail par deux, Léonie fut la plus proche de Gabriel. Elle poussa sa feuille vers lui. — On compare ? — Vas-y. Il lut ses premières lignes. — T'as pas fait la deuxième. — Merci, Sherlock. — Je suis là pour ça. Léonie prit sa copie. Elle parcourut une réponse déjà complète et s'arrêta au milieu. — T'as écrit tout ça maintenant ? — Oui. — T'es chiant. — Ça va vite entre nous. Elle sourit malgré elle. Il lui parlait comme il avait parlé à Carine, à Mathis, puis à Claire : il changeait de ton selon la conversation, jamais selon le nom de la famille. — Tu sais qui je suis ? demanda-t-elle. — Léonie. — Comment ? — L'appel. — Ah. Et tu sais autre chose ? — Sur toi ? Non. Elle s'attendit à être vexée. Au lieu de ça, elle sentit le poids de son nom de famille lui quitter les épaules pendant quelques secondes. — D'accord. — C'était un test ? — Peut-être. — J'ai combien ? — On verra. Elle reprit sa feuille et retourna à sa table. Inès avait observé l'échange sans en entendre les mots. Léonie fit semblant de ne pas voir son regard. Jade passa récupérer une feuille tombée entre deux rangées. Elle découvrit de près le dessin de Gabriel. — C'est toi qui fais ça ? — Non, un type est entré pendant que je regardais ailleurs. Jade le fixa. Gabriel sourit à peine. — Oui, c'est moi. — La perspective à gauche est bizarre. — Où ? Elle posa le doigt près d'un tronc, sans toucher au papier. — Là. Tu as deux lignes de fuite qui se battent. Gabriel étudia la page, effaça un trait et le refit. — Comme ça ? — Mieux. — Merci. Jade reprit sa feuille. Sarah l'attendait. — T'es vraiment allée critiquer son dessin ? — Oui. — Après ce qui vient de se passer ? — Je pense qu'il peut survivre à une critique sur un arbre. En revenant à sa place, Jade croisa Mila qui avait plié sa feuille d'observations en quatre. — Tu prends des notes pour ta revue ? demanda Jade. — Je prends des notes pour moi. — C'est ce que tu dis toujours avant de publier quelque chose. Mila n'eut pas de réplique immédiate. Jade n'avait pas tort. Une photo diffusée hors contexte lui avait valu, l'année précédente, des semaines de commentaires sur l'une de ses créations. Depuis, elle se méfiait de toute personne qui possédait une image et une légende. Mila replia sa feuille une seconde fois. — Celle-là, je ne la publie pas sans demander. — À qui ? Mila regarda Gabriel, puis Bastien. — C'est le problème. Près de la fenêtre, Diane s'arrêta devant la table de Gabriel pour récupérer une copie que Claire avait fait circuler. — Tu as retenu sa chute, dit-elle à voix basse. Gabriel lui tendit la feuille. — Il me l'a reproché ? — Il ne sait même pas que tu l'as fait. — Alors c'est entre nous. Diane eut le début d'un sourire. Elle prit la copie, mais resta un instant. — Tu fais quel sport ? Gabriel leva les yeux. La question n'avait pas le ton d'une menace, ni celui d'une admiratrice. — Plusieurs. — Réponse de quelqu'un qui ne veut pas répondre. — Tu nages, toi ? demanda-t-il en montrant la marque humide sur la lanière de son sac. — Plusieurs longueurs. Il comprit la reprise et sourit franchement cette fois. Diane s'éloigna avant qu'il pose une deuxième question. Elle n'avait appris presque rien sur lui ; elle savait seulement qu'il avait choisi de retenir Bastien quand il pouvait le laisser tomber. Ce détail comptait davantage pour elle qu'un nom de discipline. À 9 h 12, Claire fit échanger les copies. Cassandre profita du mouvement pour se tourner vers Gabriel. — Gabriel. Il leva les yeux. — Tu sais pourquoi Bastien pensait que tu allais bouger ? — Parce qu'il est casse-couilles ? Elle retint un sourire. — Pas seulement. — Alors non. — Tu devrais apprendre rapidement qui est qui. — Pourquoi ? — Ça pourrait t'éviter des problèmes. Gabriel regarda Bastien, occupé à déchirer le coin d'une feuille, puis Adrien. — J'ai surtout l'impression que connaître les gens crée beaucoup de problèmes ici. — C'est pas complètement faux. — Donc je peux rester ignorant encore quelques heures. — T'es toujours comme ça ? — Comme quoi ? — Tranquille au point d'être insupportable. — Premier jour. J'essaye de faire bonne impression. — Ça marche pas très bien. — Merde. — Mais c'est intéressant. — Merci, je crois. Cassandre se remit face au tableau. Elle avait obtenu un échange sans témoin rapproché, mais Carine, deux rangées derrière, n'en avait rien perdu. — Alors ? lança Carine à voix basse. Gabriel se tourna. — Alors quoi ? — Elle t'a donné le manuel du lycée ? — Apparemment, je dois apprendre qui est qui. — Pour une fois, elle donne un bon conseil. — Tu veux commencer ? — Par quoi ? — Qui t'es. Carine posa une main sur sa poitrine, faussement offensée. — Tu ne sais pas ? — Carine. — Ah. — L'appel. — Cette prof gâche vraiment tout. Tu connais pas le reste. — Quel reste ? Elle regarda brièvement Cassandre. — Tu découvriras. — J'arrive à peine à contenir mon impatience. — Tu te fous de moi ? — Un peu. Carine sourit. Pour la première fois, elle apprécia la conversation elle-même, indépendamment de ce que Cassandre pouvait en penser. — Madame Delcourt, dit Claire, vous voulez partager avec toute la classe ? — Je demandais une précision sur l'exercice. — Vous me la demanderez directement la prochaine fois. — Promis. Sous sa table, Hugo reçut un message : une photo floue de Bastien penché devant Gabriel. Quelqu'un avait pris l'image au moment où il perdait l'équilibre. La légende ajoutée par l'expéditeur disait : « Le nouveau a couché Roche. » Hugo effaça la légende avant de la transmettre. À 9 h 16, une autre version circulait déjà : « Bastien a essayé de frapper le boursier. » Puis une troisième : « Le mec de la 206 fait du MMA. » La dernière était une supposition lancée par un élève qui avait vu le mouvement de Gabriel. Elle se trouvait être vraie. Personne dans la salle n'avait encore vérifié. Bastien sentit son téléphone vibrer. Il lut la photo, serra la mâchoire et écrivit à Adrien : « Je vais le démonter. » La réponse vint aussitôt : « Non. » « T'es mon père ? » « Ton père aurait peut-être réussi à t'acheter un cerveau. » Bastien leva les yeux. Adrien écrivait encore, sans le regarder. « Tu as voulu sortir un boursier d'une chaise et tu as fini au sol devant toute la classe. Si tu recommences ici, tu lui offres une deuxième occasion. » « Va te faire foutre. » Adrien laissa le message sans réponse. Bastien observa Claire qui ramassait les premières copies, puis Gabriel qui expliquait à Léonie une ligne de son raisonnement. En une heure, le nouveau avait refusé Maxime, pris sa place, l'avait mis au sol et s'était attiré les regards de Cassandre et Carine. Bastien enfonça son téléphone dans sa poche. Sa colère ne diminuait pas ; elle cherchait simplement une autre sortie. La sonnerie de 9 h 20 coupa Claire au milieu d'une consigne pour le cours suivant. Gabriel rangea son cahier. Mathis le rejoignit avant même qu'il ait remis la trousse dans son sac. — T'es malade. — Possible. — Bastien va pas oublier. — Moi non plus. — Tu comprends toujours pas. Gabriel ferma son sac. — Alors explique. Mathis hésita. Yanis était arrivé derrière lui. — Il m'a déjà fait pareil, dit Mathis. Me tirer d'une chaise. Entre autres. — L'année dernière, il m'a poussé dans une table, ajouta Yanis. — Pourquoi ? — J'avais répondu. — Et il a été sanctionné ? Yanis sourit sans humour. — Il a eu une remarque. — Une remarque ? — Son père finance une partie des installations sportives, dit Mathis. Gabriel regarda Claire, encore près de son bureau, puis Bastien à la porte. Cette information changeait moins son avis sur Bastien que son idée du lycée. — D'accord. — Voilà, dit Mathis. — Là, ça commence à ressembler à une explication. Jade passa près de la table et jeta un coup d'œil au cahier resté ouvert. — T'as corrigé la perspective. — Ouais. — C'est mieux. — Merci, prof. — Fais attention, je vais prendre l'habitude. Elle s'éloigna avec Sarah. Gabriel sourit brièvement. Pendant cet échange, personne ne lui avait demandé s'il connaissait un nom, s'il comprenait une règle ou s'il méritait sa place. Il avait simplement mal dessiné un arbre. Inès ramassa le stylo qu'il fit tomber en refermant sa trousse. — Tiens. — Merci. Elle vit sa réponse à la dernière question sur la feuille. — Tu l'as faite aussi ? Elle n'était pas demandée. — J'avais fini. — D'accord. Elle le laissa rejoindre le couloir. Le garçon qui venait de résister à Bastien était aussi celui qui avait terminé l'exercice en avance. Elle ne savait pas encore lequel des deux aspects attirerait le plus d'ennuis à Gabriel. Mila attendait à côté de la porte, sa feuille pliée dans la main. Elle vit que Gabriel avait remarqué les regards dans le couloir et décida de parler avant qu'il croie qu'elle venait chercher une déclaration pour la revue. — Je suis Mila. J'ai dit à Roussel ce que j'avais vu. — Je t'ai entendue. Merci. — J'ai aussi noté l'heure et le début de l'échange. Si la direction pose des questions, je veux pouvoir répondre sans reprendre une rumeur. Elle lui montra ses notes. Gabriel lut la première ligne. — « Bastien saisit Gabriel par l'épaule. » C'était le tee-shirt, près de l'épaule. Mila sortit son stylo et corrigea immédiatement. — Tu vois, c'est pour ça que je demande. — Tu comptes publier ça ? — Je ne sais pas encore. Pour l'instant, la photo raconte déjà une autre histoire. — Alors garde aussi la partie où il me tire de la chaise. — C'est celle que j'ai écrite en premier. Ils se regardèrent. Mila ne lui demanda pas de lui faire confiance ; elle venait seulement de lui montrer ce qu'elle avait noté. Elle replia la feuille. — Si j'en fais quelque chose, je te préviens avant. — Fais pareil avec lui, dit Gabriel en désignant Bastien du menton. Je préfère que les gens sachent ce que tu écris sur eux. Mila fut surprise. Bastien venait pourtant d'essayer de l'humilier. — Tu veux vraiment que je l'interroge ? — Si tu veux raconter ce qui s'est passé, oui. Ça rendra au moins son mensonge plus intéressant. Mila laissa échapper un petit rire. Elle détestait reconnaître que quelqu'un venait de lui donner une meilleure méthode que la sienne. Diane passa près d'eux, son sac de sport sur l'épaule. — Tout le monde parle de combat, dit-elle à Gabriel. Fais attention à ce qu'ils inventent sur ton geste. — Toi aussi, tu comptes l'analyser ? — Peut-être. Si tu me dis quel sport tu fais. — Plusieurs, répéta-t-il. — Tu te répètes déjà. Mauvais signe pour la suite. Elle poursuivit son chemin. Mila la suivit des yeux. — Elle a été gentille avec toi, là. — Vraiment ? — À sa manière. Va falloir apprendre les dialectes de cette classe. Gabriel récupéra son sac. Il commençait à comprendre pourquoi tout le monde voulait lui donner un mode d'emploi du lycée ; personne ne lui fournissait le même. Léonie le rattrapa près de la porte. — Conseil gratuit : quand quelqu'un te demande si tu sais qui il est ici, la bonne réponse est rarement « non ». — Pourquoi ? — Parce que certains ont besoin que tu le saches. — Et toi ? — Moi quoi ? — J'ai besoin de savoir qui t'es ? Elle ralentit. — En dehors de Léonie ? — Oui. Elle sourit, sans réponse prête cette fois. — On verra. Plus loin, Carine rejoignit Cassandre. — Alors, ton diagnostic ? — J'en ai pas. — Menteuse. — Il est intéressant. — Ah. — Ne commence pas. — Je n'ai rien dit. Tu viens quand même de dire qu'un type arrivé en 206 est intéressant moins d'une heure après l'avoir rencontré. — Cette voiture te traumatise beaucoup. — Je commence à la trouver attachante. Carine regarda Gabriel parler encore avec Mathis. Cassandre ne répondit pas, et Carine savoura ce petit silence plus que ses trente euros perdus. Dans le couloir, plusieurs élèves que Gabriel n'avait jamais vus le dévisagèrent. Une fille consulta son téléphone, leva les yeux sur lui, puis murmura quelque chose à son amie. Gabriel ralentit. — Pourquoi ils me regardent ? demanda-t-il. Mathis sortit son téléphone. — Parce que t'es déjà célèbre. Une publication privée montrait la photo floue prise dans la salle. Gabriel était assis ; Bastien, penché au-dessus de lui, semblait sur le point de tomber. La légende disait : « NOUVEAU BOURSIER : PREMIER COURS, PREMIÈRE BAGARRE. » — Quelle bagarre ? demanda Gabriel. — Bienvenue ici. — J'ai fait un croche-pied. — Eux vont raconter une bagarre. Les commentaires s'empilaient : « C'est le mec de la Peugeot ? » « Roche s'est vraiment fait mettre au sol ? » « Nouveau fait du MMA apparemment. » « Quelqu'un a filmé ? » Gabriel s'arrêta sur l'avant-dernier. — Comment ils savent pour le MMA ? — Ils savent rien, dit Mathis. — Bah apparemment si. — Ou ils inventent tellement de trucs qu'ils finissent parfois par tomber juste. Gabriel lui rendit son téléphone. Au bout du couloir, Hugo parlait avec Adrien ; Bastien se tenait près d'eux. Plus loin, Cassandre et Carine discutaient, Inès descendait l'escalier, Léonie rejoignait un groupe et Jade rangeait son carnet dans son sac. Une heure plus tôt, ces gens étaient presque tous des inconnus. Maintenant, chacun détenait un morceau différent de ce qui venait de se passer. Au bout du couloir, Diane s'arrêta pour relire un message de son entraîneur. Elle vit Bastien rejoindre Adrien. Il parlait trop fort pour quelqu'un qui prétendait ne pas être touché. Elle savait ce que valait un adversaire qui se contrôlait mal ; elle savait aussi que les blessures les plus stupides naissaient parfois d'un accès d'orgueil. Mila, quelques pas plus loin, photographia sa propre page de notes avant de la ranger. Une copie datée ne suffirait peut-être pas si la direction décidait d'écouter Bastien, mais elle serait plus utile qu'un souvenir discuté la semaine suivante. Gabriel consulta l'heure. — On a quoi maintenant ? Mathis le fixa. — C'est tout ? Roche, la publication, tout le monde qui parle de toi… — J'ai cours. Gabriel remit son sac sur son épaule et suivit le couloir. Mathis le regarda s'éloigner. — Putain, il est vraiment bizarre. Yanis arriva derrière lui. — Ou alors nous, on s'est trop habitués. Mathis ne répondit pas. Cette possibilité le dérangeait davantage que la chute de Bastien. CHAPITRE 3 — Le prix d'une place À 12 h 18, Gabriel suivit le flot des élèves jusqu'au bâtiment vitré derrière le gymnase. Le cours de philosophie avait fini depuis trois heures ; le reste de la matinée n'avait apporté ni nouvelle bagarre ni réponse à la question qu'il se posait en regardant son emploi du temps : où est-ce qu'on mangeait ici ? Mathis désigna les portes sans ralentir. — C'est là. Moi, je vais dehors. — Dehors où ? — Banc derrière le bâtiment de sciences. J'ai mon repas. Il montra une boîte dans son sac. Yanis l'attendait déjà près d'une sortie latérale. — C'est mauvais ? demanda Gabriel en regardant la façade de verre. — Ça dépend de ce que tu appelles mauvais. — Tu pourrais répondre normalement, une fois dans la journée ? Mathis eut un sourire bref. — Regarde les prix avant de commander. Gabriel leva les yeux vers l'entrée. Des élèves franchissaient les portes sous un auvent impeccable. À travers les vitres, il distingua des tables dressées, des suspensions en laiton et un serveur qui apportait deux assiettes sous cloche. — C'est la cantine ? — Ils appellent ça le restaurant du lycée. — Bien sûr qu'ils font ça. Mathis rejoignit Yanis. Gabriel resta devant l'entrée. Il avait faim, et il n'avait rien apporté. Le sandwich qu'il avait acheté à sept heures avait disparu pendant la pause de dix heures. Il poussa la porte. Un panneau donnait le nom des producteurs et celui du chef. Aucun prix n'apparaissait sur l'ardoise fixée à l'entrée. Le menu complet se consultait sur une tablette posée derrière le comptoir, là où les élèves passaient commande. Dans la salle, une serveuse redressa un verre de quelques millimètres avant d'accueillir un groupe arrivé derrière Gabriel. Une machine à café brillait au bout d'un bar. Les plateaux étaient en bois sombrent, les serviettes en tissu, et l'odeur de viande grillée avait quelque chose de parfaitement déloyal envers quelqu'un qui n'avait pas déjeuné. Gabriel récupéra un plateau. — Vous êtes nouveau ? demanda l'employée derrière le comptoir. — Ça se voit aussi ici ? Elle sourit par politesse. — Les autres savent où poser leur carte. Vous pouvez choisir le plat, les accompagnements et le dessert. Vous réglez à la sortie. Il regarda les assiettes qui passaient. Les portions avaient l'air faites pour être photographiées avant d'être mangées. — Je vais prendre la pièce de bœuf. Et du riz. — Une garniture ? — Le riz, ce n'est pas une garniture ? — Si. Je voulais dire une seconde. — Des pommes de terre, alors. Et les légumes. L'employée releva les yeux. — Les trois ? — J'ai faim. Elle posa une portion de viande sur l'assiette. Gabriel la considéra. — Vous pouvez en mettre deux ? — Une seconde pièce ? — Oui. Elle saisit la pince. À côté de lui, deux filles échangèrent un regard amusé, mais Gabriel ne les regardait pas. Il s'était entraîné tôt le matin, puis avait traversé une rentrée qui lui avait demandé plus d'énergie qu'un entraînement ordinaire. Son corps réclamait un vrai repas. — Et en dessert ? Sous la vitrine, les pâtisseries étaient disposées comme dans une boutique du centre-ville. — Le grand gâteau au chocolat. — L'entremets ? — Si c'est son nom, oui. L'employée lui donna un ticket et indiqua la caisse, après le bar. Gabriel remarqua alors la tablette dans laquelle défilait la commande. Deux pièces de bœuf, trois garnitures, dessert : les lignes étaient là, mais le total restait masqué par un écran d'accueil. Le client suivant approchait déjà. À la caisse, un garçon devant lui posa une carte sur le lecteur sans regarder le montant. Il récupéra son plateau et partit retrouver des amis près des fenêtres. Gabriel avança. — Cent quatre-vingts euros, annonça la caissière. Il crut d'abord qu'elle parlait de la commande précédente. — Pardon ? Elle tourna l'écran. **180,00 €**. À côté de chaque ligne, un prix qu'il aurait aimé connaître cinq minutes plus tôt. — Pour un déjeuner ? La caissière regarda son plateau, puis l'écran. — Vous avez pris deux pièces et les accompagnements séparés. — Et du gâteau. — Oui. Gabriel dévisagea le montant. Cent quatre-vingts euros, c'étaient des courses pour plusieurs jours à la maison. Son père avait changé lui-même le pneu avant de la 206 pour éviter le tarif du garage ; Gabriel connaissait encore le prix exact de la pièce. Il avait demandé ce lycée pour ses résultats, pas pour financer les assiettes. Une voix derrière lui lança : — Il a besoin d'une calculatrice ? Gabriel ne se retourna pas. La nourriture était déjà servie. Il aurait pu rendre une partie de son plateau et discuter le règlement devant toute la file ; il n'avait aucune envie d'offrir cette scène à ceux qui attendaient. Il sortit sa carte, paya, attendit que le reçu apparaisse et le glissa dans sa poche. — Merci, dit-il à la caissière. — Bon appétit. — À ce prix-là, je vais essayer. Elle baissa la tête pour cacher un sourire. Gabriel reprit son plateau. Le garçon derrière lui posa une montre au prix de plusieurs années de déjeuners sur le comptoir pour sortir sa carte. Sur l'écran, son addition dépassa deux cent soixante euros. Il parlait d'autre chose pendant que le paiement passait. Gabriel s'écarta. Ce n'était pas seulement cher. Pour certains, la somme ne comptait même pas assez pour interrompre une conversation. La salle avait l'air ouverte à tous jusqu'à ce qu'il faille choisir une table. Près des baies vitrées, de longues banquettes accueillaient Adrien, Cassandre et les élèves dont les noms étaient connus au-delà du lycée. Il restait plusieurs chaises libres, mais les nouveaux arrivants demandaient d'un regard avant de les prendre. Au centre, les familles très aisées occupaient les tables rondes. Plus près du bar, des élèves moins influents se partageaient les places qu'on leur laissait. Le fond de la salle, près des portes de service, réunissait ceux qui avaient sorti des boîtes de repas ou des sandwichs de leurs sacs. Personne n'avait posé de pancarte. Personne n'en avait besoin. Près des portes de service, Sarah, Jade, Chloé, Nour, Lucas et Romain s'étaient serrés autour de deux tables. Salomé Ndiaye, qui prêtait souvent ses fiches de langues, avait rapproché une troisième table avec Élisa Giraud. Amina Bensaïd y posait trois boîtes de repas sans attendre qu'on lui attribue une place. Emma leur gardait une place avec sa boîte de repas ; Sami devait les rejoindre. Mathis et Yanis mangeaient d'ordinaire sur le banc du bâtiment de sciences, mais savaient où trouver les autres. Les treize boursiers se passaient les cours manqués, les chargeurs de téléphone et parfois les vêtements de rechange. Ils ne pensaient pas tous la même chose et se disputaient aussi. Ils avaient appris à se prévenir quand un élève riche cherchait quelqu'un sur qui décharger sa colère. Gabriel venait d'arriver ; ils ne savaient pas encore s'il ferait partie de ce cercle. Salomé pensait qu'il attirerait des ennuis. Amina refusait de juger un nouveau à partir d'une seule matinée ; Élisa voulait surtout finir son exercice de chimie avant le cours suivant. À une table centrale, Léonie faisait tourner un verre d'eau entre ses doigts. Carine parlait avec deux filles de l'anniversaire d'un garçon qui pouvait faire venir un DJ de Paris pour deux heures. Léonie avait obtenu une invitation provisoire : Carine lui avait dit qu'elle lui confirmerait l'adresse. Elle connaissait la différence entre une promesse et cette phrase-là. — Tu viens avec nous vendredi, si on garde assez de place, dit l'une des filles. — Si vous gardez assez de place pour quoi ? demanda Léonie. — Pour les gens qui savent s'habiller. Léonie baissa les yeux sur sa tenue, achetée précisément pour éviter ce genre de remarque. Carine prit une gorgée d'eau sans prendre sa défense. — Je ferai un effort héroïque, dit Léonie. La fille rit, satisfaite d'avoir été drôle. Léonie regarda la salle pour se donner autre chose à faire que répondre. Elle vit Gabriel à la caisse, puis son expression devant le montant. Elle comprit immédiatement. Sa famille pouvait payer le déjeuner ; chez, elle aussi,, cent quatre-vingts euros exigeaient tout de même une raison. — Tiens, la Peugeot a faim, dit une autre fille. — Il a pris quoi ? demanda Carine. — Tout ce qui passait, on dirait. Léonie vit l'assiette. Elle eut envie de rire, cette fois pour de bon. — Il va au moins amortir sa journée. Carine suivit Gabriel des yeux. Cassandre, plus loin, faisait la même chose sans se rapprocher. Leur rivalité n'avait pas encore de règle nouvelle, mais Gabriel suffisait déjà à modifier où elles regardaient lorsqu'une porte s'ouvrait. Gabriel passa devant une table de quatre places dont deux étaient vides. Un garçon posa sa veste sur l'une ; son amie étendit son téléphone sur l'autre. Ils continuèrent de parler sans lever les yeux. Il traversa le centre de la salle. À une autre table, une fille rapprocha une chaise de sa jambe au moment où il arrivait. Gabriel ne lui avait rien demandé. Il comprit le geste, continua et trouva enfin une petite table libre à la limite entre le bar et les portes de service. Elle n'était ni la meilleure ni la pire. Il s'assit. De là, il voyait presque toute la salle. Il coupa sa première pièce de viande. — Tu vas vraiment manger tout ça ? Mila Ferrand s'était arrêtée avec un bol et un carnet coincé sous le bras. — Je viens de payer, dit Gabriel. C'est mon seul projet. — Ta phrase ferait une bonne légende. — Tu me demandes avant de la publier ? Mila eut la décence de reconnaître la reprise. — Oui. — Alors non. — Ça commence bien, notre collaboration. — On en a une ? — Pas encore. Tu as vu la photo qui tourne ? — Celle où j'aurais commencé une bagarre ? — Il y en a une nouvelle : quelqu'un a écrit que Roche avait été emmené à l'infirmerie. Gabriel arrêta sa fourchette. — Il était debout quand on est sortis. — Je sais. C'est pour ça que je te le dis. — Tu vas corriger ? — Je cherche d'abord qui a envoyé la photo. Après, je corrige ce que je peux prouver. Elle regarda autour d'elle. À la table de Sarah et Jade, une place l'attendait. — Je te laisse manger ton investissement, dit-elle. — Bonne idée. Mila partit. Gabriel termina la première bouchée. La viande était excellente, ce qui l'agaça presque. Elle n'était pas excellente à cent quatre-vingts euros ; elle était simplement excellente. La différence avait déjà disparu de son compte. Un serveur apporta une eau pétillante à Adrien. À sa droite, Étienne de Saint-Aubin, dont le grand-père possédait une partie des immeubles autour du lycée, leva son verre sans quitter son téléphone des yeux. Étienne parlait fort juste assez pour que les tables voisines entendent les noms des endroits où il était allé pendant l'été. Quand il oubliait la présence des autres, il devenait plus précis encore dans sa manière de les rabaisser. — Tu as revu la vidéo du sac ? demanda-t-il à Hugo. — Quelle vidéo ? — Arrête. Hugo regarda Adrien. Adrien mangeait et ne leur accorda aucune réponse. — Elle n'est pas sortie, dit Hugo. — Maxime t'a demandé de l'effacer. Je pensais que tu savais obéir. — Je sais surtout quand attendre. Étienne eut un sourire. Il aimait les informations que Hugo retenait pour les vendre plus tard ; il aimait moins qu'il le dise si clairement. À quelques mètres, Emma Morel avançait avec son repas apporté de chez elle dans une boîte transparente. Elle cherchait Sarah. Jade lui fit signe depuis une table proche du fond. Emma prit l'allée entre les baies vitrées et le centre parce que c'était la plus courte. À côté d'Étienne, une chaise bloquait le passage. Dans ce lycée, demander un service à un boursier pouvait signifier le lui imposer. Certains héritiers les traitaient comme des objets disponibles quand ils étaient contrariés : un sac à faire porter, un verre à recevoir, une humiliation à encaisser. Des boursières avaient déjà subi des attouchements et vu leurs vêtements relevés de force devant témoins. Elles avaient trouvé des amis pour les aider après coup, jamais un élève du premier cercle prêt à perdre sa place pour les défendre sur le moment. L'établissement avait laissé trop d'incidents se refermer sans conséquence. Emma savait que le sourire d'Étienne ne la protégeait de rien. — Pardon, dit Emma. Étienne ne bougea pas. Emma attendit, puis essaya de contourner la chaise par l'autre côté. Il leva alors un bras pour attraper la carafe posée près de lui. — Tu peux porter ça à leur table ? demanda-t-il. Emma regarda la carafe. — J'ai les mains prises. — Tu peux poser ta boîte. — Je vais m'asseoir. Ce n'était ni une insulte ni un défi. Étienne leva les yeux vers elle. Dans le silence qui suivit, plusieurs élèves comprirent que son refus allait coûter davantage que les dix secondes nécessaires pour porter de l'eau. — On te demande un petit service, dit-il. — Elle a déjà dit non, murmura Cassandre à Adrien. — Alors ça devrait s'arrêter là, répondit-il sans regarder Étienne. Il ne parla pas plus fort. Étienne avait déjà pris la carafe. — Fais attention, alors. Il se leva pour lui laisser le passage. Au moment où Emma avança, il inclina la carafe. L'eau se répandit sur le devant de sa chemise et sur le couvercle de sa boîte. Étienne recula d'un pas parfaitement inutile. — Merde. Tu m'as bousculé. Emma n'avait pas touché son bras. Un téléphone était déjà dirigé vers l'allée. L'eau froide lui coula jusqu'à la taille. Le tissu clair devint translucide et laissait voir son soutien-gorge. Elle croisa aussitôt les bras devant elle. Sa boîte glissa presque de ses mains. Un rire partit d'une table voisine. La scène fut filmée sans son accord. Gabriel vit le geste et baissa les yeux vers son assiette. Il avait vu assez clairement qui avait versé l'eau. Il n'avait pas envie de se retrouver au milieu d'une troisième confrontation avant la fin de son premier jour. Emma ne lui avait rien demandé, et aller provoquer Étienne ne sécherait pas sa chemise. Il coupa un autre morceau de viande. Le malaise de rester assis ne changea pas sa décision. À la table du fond, Sarah était déjà debout. Chloé tira une chaise à Emma ; Nour demanda à Jade si elle avait sa veste. Amina écarta sa propre boîte pour libérer le passage. Elles n'avaient pas besoin de se mettre d'accord à voix haute. — Range ton téléphone, dit-elle au garçon qui filmait. — Je filme la salle. — Tu filmes sa chemise. Range-le. Jade retira sa veste et traversa l'allée. Elle la tendit à Emma sans commentaire. Emma la prit, la passa sur ses épaules et serra les pans devant elle. Salomé prit sa boîte de repas pour qu'elle n'ait pas à la porter en tenant la veste fermée. Lucas alla chercher des serviettes propres ; Nour fixa l'heure du geste dans son téléphone, sans photographier Emma. Mila était restée à sa table. Elle pouvait interroger Étienne plus tard, mais elle ne traversa pas la salle pendant qu'Emma cherchait à se couvrir. — Je ne t'ai pas bousculé, dit Emma à Étienne. — Tu veux qu'excuse-moi d'avoir renversé de l'eau sur ma propre table ? Il montra le bord à peine humide de la nappe. Hugo regarda la carafe presque vide, puis le téléphone d'un élève derrière lui. Il savait déjà quelles images feraient oublier le début de la scène. — Laisse, dit Emma. Elle ne parlait pas à Étienne, mais à Sarah qui s'avançait. Elle voulait atteindre les toilettes avant d'avoir à se battre pour que les autres reconnaissent ce qu'ils avaient vu. Sarah se décala. Jade marcha avec Emma vers le couloir ; Chloé les suivit avec la boîte d'Emma. Amina proposa de les accompagner ; Emma lui demanda de rester près des autres. Amina respecta ce choix. Le garçon qui filmait rangea son téléphone quand Sarah lui demanda son nom. Il avait peut-être déjà enregistré assez. À l'autre extrémité de la salle, Sami Benali observait la sortie d'Emma. Il tenait un sandwich enveloppé dans du papier. Un élève installé à la table devant lui venait de reculer son sac pour occuper une chaise libre. — Vous avez aussi réservé tout le couloir ? demanda Sami. — Assieds-toi où tu veux, répondit l'élève. — C'est ce que j'essayais de faire. Le garçon posa son verre d'eau sur le bord de la table, juste au-dessus du sac ouvert de Sami. Il fit mine de chercher quelque chose derrière lui ; sa manche heurta le verre. L'eau tomba sur le cahier, le sandwich et le bas du tee-shirt de Sami. — Oups. Sami resta une seconde immobile. Puis, il sortit son cahier du sac. L'encre commençait déjà à traverser la première page. — Tu l'as mis exprès là. — Tu veux que je te rembourse l'eau ? Deux garçons rirent. Mathis, revenu chercher une bouteille à remplir, s'arrêta près de la porte. Il vit le cahier et fit un pas vers Sami, puis jeta un coup d'œil à la table d'Étienne. Yanis arriva derrière lui. Romain poussa ses propres feuilles hors de la flaque ; Lucas revint avec les serviettes. — Je vais chercher du papier, dit Mathis à Sami. — J'ai besoin d'un cahier, répondit Sami. Élisa sortit un cahier neuf de son sac. — Prends celui-là. Tu me le rendras quand tu auras recopié ce qui peut l'être. — Il est à toi. — Et maintenant tu peux écrire dedans. Dépêche-toi avant que l'encre traverse toutes tes pages. Mathis n'avait pas de cahier de rechange dans la main. Il partit vers le comptoir avec Lucas. Romain proposa à Sami ses notes de la matinée, Chloé promit de photographier les siennes. Nour vérifia si le téléphone qui avait filmé Emma visait maintenant Sami. Yanis resta près de lui, assez proche pour qu'il n'ait pas à faire face seul au garçon du verre. Sami essuya son sandwich avec une serviette déjà humide et le reposa. Il aurait voulu trouver une phrase drôle. Rien ne venait. Dans la salle, les deux incidents étaient séparés de quelques mètres et reliés par la même assurance : les auteurs pouvaient appeler ça un accident ; les victimes devaient décider si contesté valait le risque. Gabriel le comprenait. Comprendre ne lui donnait toujours pas envie de jouer le défenseur de tout le monde. Il mangea, plus vite qu'avant. Il comptait finir et sortir. Léonie avait vu Emma partir avec la veste de Jade. Sa voisine se pencha vers elle. — Elle n'aurait pas dû lui répondre. — Elle a dit qu'elle allait s'asseoir. — Exactement. Avec Étienne, c'est une réponse. Léonie posa son verre. Elle connaissait cette traduction permanente : avec certains, demander était un ordre et refuser était une provocation. Elle avait appris à en sourire lorsque cela visait quelqu'un d'autre. — C'est surtout lui qui a versé l'eau, dit-elle. Carine leva les yeux vers elle. — Je l'ai vu aussi. — Alors dis-le-lui. — Tu peux le faire. Léonie ne répondit pas. Carine n'était pas intervenue non plus. Cassandre s'était contentée d'une phrase à Adrien. À leurs tables, le silence n'avait pas le même prix pour tout le monde. Étienne reprit la carafe vide et regarda vers Gabriel. Il avait remarqué qu'il n'avait pas bougé. La photo de la 206, le sac de Maxime, la chute de Bastien : depuis le matin, chacun racontait à sa manière la résistance du nouveau. Étienne voulait savoir si elle survivait à une humiliation plus légère qu'une bagarre, assez légère pour être niée aussitôt. Il prit une bouteille d'eau neuve sur le plateau d'un ami. — Tu fais quoi ? demanda Adrien. — Je lui apporte à boire. Il a l'air d'avoir commandé pour six. Adrien posa ses couverts. — Tu as vu comment ça s'est fini pour Roche. — Je ne suis pas Roche. — C'est exactement ce qu'il pensait. Étienne haussa les épaules. Il n'avait pas demandé un conseil ; surtout, il n'aimait pas en recevoir devant les autres. Il contourna la table avec sa bouteille ouverte. Hugo hésita, puis laissa son téléphone posé. Il ne voulait pas une deuxième image où l'ami d'Adrien finissait ridicule. Gabriel terminait sa deuxième pièce de viande quand l'ombre d'Étienne coupa la lumière de la table. — La cantine te plaît ? Gabriel leva les yeux. Il reconnut le garçon de la carafe. — Le cuisinier sait travailler. — C'est déjà ça. Tu as choisi la bonne table ? — Elle avait quatre pieds et personne dessus. Quelques élèves proches se turent. La réponse ressemblait à celle donnée à Bastien le matin, mais Gabriel ne cherchait pas à rejouer la scène. Il voulait simplement que l'autre s'écarte. — Tu as soif ? demanda Étienne. — Non. — Prends quand même. Il avança la bouteille au-dessus du plateau. Son poignet tourna légèrement ; Gabriel suivit le mouvement. L'eau commença à toucher le bord de la table. Gabriel saisit le goulot avant qu'elle atteigne son assiette. Il se leva dans le même mouvement, reprit la bouteille et envoya son contenu en plein visage d'Étienne. L'eau éclaboussa son col, son menton et la nappe derrière lui. Gabriel posa la bouteille vide au milieu de la table. — J'ai dit non. Étienne resta les yeux fermés une seconde. Ses cheveux lui collaient au front. Le silence de la salle arriva après le bruit de l'eau, comme si les témoins avaient besoin de vérifier ce qu'ils venaient de voir. — Es-tu complètement malade ? — Tu allais renverser ça sur mon repas. — Je t'apportais une bouteille. — Ouais. Ouverte et penchée. Gabriel se rassit. Il tira son plateau hors de la flaque avant qu'elle atteigne le gâteau. — Vous pouvez vous écarter ? Je mange. Ce dernier mot produisit plus de rires que l'eau. Étienne chercha autour de lui quelqu'un qui lui restituerait la version de la scène dans laquelle il maîtrisait la situation. Il aperçut Adrien, immobile, puis Cassandre qui tenait sa serviette entre deux doigts. — Il m'a arrosé devant tout le monde, dit Étienne. — Je t'avais dit d'éviter sa table, répondit Adrien. — Tu vas le laisser faire ? — C'est ton eau. La réplique ne défendait pas Gabriel. Elle renvoyait seulement Étienne à son initiative. Hugo baissa les yeux pour ne pas sourire. Bastien, installé plus loin, regardait la scène avec une attention désagréable ; il connaissait trop bien le moment où un groupe attendait que vous récupériez votre statut en faisant pire. Un serveur arriva avec des serviettes. Il en donna une à Étienne, deux à Gabriel pour la table, et demanda si le plat avait été touché. — Non, dit Gabriel. — Vous souhaitez que je fasse venir un responsable ? Gabriel regarda Étienne, sa chemise trempée et ses amis à quelques pas. Sa carte bancaire venait de payer cent quatre-vingts euros pour un repas qu'il n'avait pas terminé. — Je souhaite finir de manger. — Monsieur de Saint-Aubin ? Étienne serra la serviette. — Je veux une autre chemise. — Je vais voir ce qu'on peut faire. Le serveur ramassa la bouteille. Étienne retourna vers sa table. Il n'oublia pas le regard des autres en traversant la salle. Gabriel non plus ; il savait qu'il venait d'ajouter un nom à la liste de ceux qui lui en voulaient. Il ne l'avait pas cherché, et cela n'allégeait en rien la conséquence. Mila avait vu le début du mouvement. Cette fois, elle n'avait pas pris de notes : son carnet était sous son bol. Elle le sortit, hésita, puis écrivit seulement les gestes dans leur ordre. Plus loin, le garçon qui avait filmé Emma avait tenu son téléphone assez haut pour enregistrer la fin avec Étienne. Il pouvait faire disparaître la bouteille penchée en coupant une seconde. Mila regarda la salle et comprit qu'une image exacte serait, une fois encore, moins facile à obtenir qu'une image spectaculaire. À la table centrale, la voisine de Léonie se tourna vers elle. — Tu vois ? C'est pour ça qu'on ne s'assoit pas avec eux. — Avec qui ? — Les boursiers. Tu sais très bien. — Emma s'est fait arroser. Sami aussi. Là, Étienne a essayé de faire pareil. — Et le nouveau lui a vidé la bouteille dessus. Tu défends ça ? Léonie regarda Gabriel. Il remettait une serviette sous son assiette et reprenait son repas. Il n'avait adressé un mot ni à Emma ni à Sami. Ce détail empêchait de faire de lui le héros que la fille dénonçait. Il avait surtout refusé de se laisser traiter comme eux. — Je défends le droit de déjeuner sans prendre une douche, dit Léonie. — Toujours tes grandes phrases, soupira sa voisine. Carine ne sourit pas. Elle suivait Léonie du regard. Leur table était assez proche de Gabriel pour qu'il voie qui se lèverait ; assez loin pour que le déplacement soit remarqué. — L'adresse de vendredi, dit Carine, je l'envoie ce soir à ceux qui viennent. Léonie comprit ce que Carine n'avait pas précisé. Rester garantissait seulement une chance d'être invitée ; partir pouvait la lui retirer. Elle avait passé deux ans à calculer ce genre de chances. Elle prit son plateau. — Tu pars ? demanda Carine. — J'ai fini. Elle n'avait mangé que la moitié de son dessert. Carine baissa les yeux vers l'assiette, puis revint à elle. — Tu fais ce que tu veux. — Je sais. Léonie emporta pourtant le dessert. Elle s'arrêta près de la table de Gabriel. — Il te reste de la place ? Gabriel regarda les deux chaises vides. — Apparemment. — C'est une réponse dangereuse ici. — J'en ai appris deux ou trois, aujourd'hui. Elle s'assit. À la table de Carine, quelqu'un murmura quelque chose que Léonie n'entendit pas. Elle choisit de ne pas se retourner, bien qu'elle en eût très envie. Gabriel coupa son gâteau. Léonie regarda son plateau. — Tu l'as pris avec le menu ? — Il y a un menu ? — Oh non. — Arrête de faire cette tête. — Combien ? — Cent quatre-vingts. Léonie posa sa cuillère. — Pour un seul repas ? — J'ai pris deux pièces de viande. — Ça n'aide pas autant que tu crois. — J'ai compris à la caisse. Je reviendrai avec un sandwich. — Ou tu peux prendre le menu fixe. Il est à vingt-huit euros. Gabriel la regarda. — Tu dis ça comme si c'était donné. — Non. Je dis ça comme quelqu'un qui vient d'apprendre ce que tu as payé. — Vingt-huit euros tous les midis, ça reste un budget. Je mangerai ailleurs. Léonie hocha la tête. Elle n'avait pas calculé le coût d'un mois de déjeuners avant de parler. Lui, si. Il n'avait pas eu besoin de l'expliquer longtemps. — Tu n'étais pas obligé de venir à cette table, dit Gabriel. — Elle était libre. — C'est ce que j'ai dit ce matin. Apparemment, ça ne suffit pas. — Je sais. Elle aperçut Emma revenir du couloir avec la veste de Jade fermée sur sa chemise humide. Sarah l'accompagnait. Sami avait étalé son cahier mouillé sur des serviettes ; Mathis et Lucas lui apportaient du papier absorbant. Chloé lui montrait déjà les photos de ses propres notes. Ils s'occupaient les uns des autres sans attendre qu'une table prestigieuse leur donne la permission. — Je pourrais leur demander si ça va, dit Léonie. Gabriel regarda le groupe, puis son gâteau. — Tu pourrais. Il ne lui donna ni ordre ni approbation. Léonie comprit que sa visite obligerait Emma ou Sami à remercier une fille venue de la table de Carine, sous les regards de ceux qui venaient de les humilier. Elle n'était pas sûre de vouloir imposer cela pour se sentir courageuse. Elle resta assise. — Je ne sais pas s'ils veulent me parler, dit-elle. — C'est possible. Sarah vit Léonie près de Gabriel. Elle ne lui fit pas signe. Léonie croisa ensuite le regard de Carine. Il n'avait rien d'ouvertement hostile. C'était pire : Carine évaluait ce que ce déplacement voulait dire pour la suite et laisserait Léonie le deviner. À 12 h 48, Claire Roussel entra avec un collègue pour prendre un café. Le sol avait été essuyé ; elle ne vit qu'une serviette mouillée sur la table d'Étienne et une autre près de Gabriel. Cassandre parla la première quand elle passa à côté d'elle. — Il y a eu de l'eau renversée. Claire observa Emma sous la veste de Jade, puis Sami qui étendait son cahier. — Plusieurs fois, visiblement. — Trois, dit Mila derrière elle. Claire se retourna. Mila tenait son carnet fermé. — Vous avez vu ? — Deux débuts et trois fins. Je vérifierai avant de vous raconter le reste. Claire n'insista pas devant les tables. Elle posa sa tasse au comptoir et regarda le garçon dont le téléphone dépassait encore de la poche. Il détourna les yeux. À la table de Gabriel, Léonie prit enfin une bouchée de son dessert. — Tu sais que Saint-Aubin ne va pas oublier ? — J'ai remarqué que c'était une habitude du lycée. — Il peut faire circuler une autre version. — Il faudra qu'il explique pourquoi il est venu à ma table avec une bouteille ouverte. — Il n'aura peut-être pas à l'expliquer. Gabriel posa sa fourchette. Mathis lui avait déjà dit une chose semblable à propos du sac de Maxime. À la troisième répétition, elle commençait enfin à cesser d'être une formule. — Tu l'as vu ? demanda-t-il. — Oui. — La bouteille ? — J'ai vu qu'il la penchait. Après, tu l'as prise. — D'accord. — Je ne te promets pas de témoigner si on me le demande devant tout le monde, dit Léonie. Elle avait parlé avant de trouver une version plus élégante de la vérité. Gabriel la regarda. — Je t'ai pas demandé de promettre. — Je sais. C'est pour ça que je te le dis. Il accepta la réponse. Elle avait quitté une table ; elle n'avait pas encore quitté ce que cette table pouvait lui apporter. Ce n'était pas une contradiction qu'il avait besoin de résoudre pour elle. Son téléphone vibra. Mathis lui avait envoyé une photo du reçu qu'un autre élève avait photographié à la caisse : **180,00 €** entouré de trois emojis de feu. Le message au-dessus disait : « Le boursier mange comme Adrien mais paie lui-même. » Gabriel releva les yeux vers la caisse. — Ils photographient aussi les additions ? — Ici, ils photographient tout ce qui peut devenir une blague, dit Léonie. Elle tendit la main, puis s'arrêta avant de toucher son téléphone. — Ça te dérange que je voie ? Il le tourna vers elle. Elle lut le message et sa bouche se durcit. — La personne à la caisse n'aurait pas dû laisser voir ton montant. — La personne qui a pris la photo n'aurait pas dû la prendre. — Aussi. Gabriel rangea son téléphone. Il ne savait pas encore si la photo venait d'un élève de la file ou de quelqu'un derrière le comptoir. Il ne lui restait plus que quelques bouchées de gâteau. Il les termina malgré le message. À 12 h 55, il se leva avec son plateau vide. Il avait payé le prix d'un repas qu'il n'achèterait pas deux fois. Léonie se leva aussi, son dessert terminé. Autour d'eux, la salle reprenait son bruit normal. Ce retour au calme ne séchait pas la chemise d'Emma, ne sauvait pas le cahier de Sami et n'effaçait pas l'eau du visage d'Étienne. Chacun sortirait avec une version différente de ce déjeuner. Près du bar, Gabriel croisa Adrien. Celui-ci regarda le plateau vide, puis Léonie derrière lui. — Tu as aimé le service ? — La cuisine, oui, répondit Gabriel. — Il paraît que tu as pris le menu complet. — Il paraît beaucoup de choses depuis ce matin. Adrien s'écarta pour le laisser passer. Il n'ajouta rien devant Léonie. Gabriel déposa son plateau et sortit. L'air chaud de la cour lui parut moins étouffant que le restaurant. Léonie le rejoignit sous l'auvent. — Tu vas où demain midi ? — Acheter de quoi faire des sandwichs ce soir. Après, je verrai. — C'est une réponse très peu prestigieuse. — Ma 206 va s'en remettre. Elle sourit. Son téléphone vibra au même moment : une notification de Carine, puis une autre du groupe où l'on parlait de vendredi. Elle ne les ouvrit pas encore. Gabriel prit la direction du bâtiment de sciences, où Mathis et Yanis terminaient leur repas sur un banc. Léonie resta une seconde sous l'auvent, entre la porte du restaurant et la cour, puis le suivit. Dans la salle, Étienne changeait de chemise dans un couloir de service. Le garçon qui avait filmé Emma lui envoya un extrait de huit secondes : Gabriel se levant et vidant l'eau sur lui. Le début, avec la bouteille inclinée au-dessus du plateau, n'y figurait pas. Étienne regarda la vidéo deux fois. Il l'envoya à Hugo avec une seule phrase : « Tu sais quoi faire. » Hugo garda le fichier sans le diffuser tout de suite. Depuis le matin, les images trop courtes lui rapportaient plus que les scènes complètes. Il connaissait aussi le coût d'une version qui serait démentie par un témoin ou une autre caméra. Il leva les yeux vers Mila, qui parlait à Claire près du comptoir, et verrouilla son téléphone. CHAPITRE 4 — Après la cantine — Ce qui circule À 13 h 12, Emma reçut un message de Lucas. Il n'y avait pas de bonjour. Seulement : « N'ouvre pas le groupe des terminales toute seule. » Elle s'arrêta devant la baie de la cantine, sa chemise humide rangée dans son sac, le tee-shirt gris de Sarah sous la veste de Chloé. — Pourquoi ? Chloé regarda son propre téléphone. Son expression changea avant qu'elle réponde. — Viens là. — Montre-moi. Sarah se plaça à côté d'elles, assez près pour empêcher un élève de regarder par-dessus leurs épaules. La vidéo durait onze secondes. Elle commençait au moment où Étienne renversait la carafe. Emma reconnut sa gourde, sa boîte de salade et sa main qui avait cherché quelque chose à tenir. Le cadre s'attardait sur sa chemise mouillée et le soutien-gorge visible sous le tissu. Emma n'avait jamais consenti à être filmée ainsi. Le film s'arrêtait avant que ses amies la couvrent. — Ils ont coupé la fin. — Oui. — La partie dans laquelle vous arrivez. Ils ont gardé juste ça. Sous le clip, des garçons commentaient son corps et son sous-vêtement. D'autres réclamaient une nouvelle vidéo. Les réactions s'accumulaient plus vite qu'elle ne pouvait lire les noms. Emma reconnut deux comptes dont les propriétaires lui avaient demandé les devoirs la semaine précédente. Elle fit glisser le pouce, puis s'arrêta. — Tu n'es pas obligée de lire tout ça. — Je sais. Elle verrouilla l'écran. Une autre notification apparut immédiatement. Sami rejoignit le banc avec Jade. Lucas arriva par le couloir, son téléphone à la main, suivi de Nour. — Ça vient d'arriver dans mon groupe aussi. — Et dans celui de l'anglais. Ce ne sont déjà plus les mêmes gens qui l'envoient. — Qui l'a mis en premier ? — Je sais qui me l'a transféré. Pas qui a lancé la première copie. — Alexis Perrier filmait. Mais on ne sait pas encore qui a publié. Emma passa la main sur la manche de la veste. Le tissu était sec. Elle avait pourtant l'impression de sentir encore la chemise froide. Dans la cour, Yanis et Mathis regardaient une copie sur l'appareil de Romain. Aucun des trois ne riait. — Tu peux arrêter ? — Je cherchais celui qui l'a envoyé. — Tu peux chercher sans remettre la vidéo. Romain coupa la lecture. Sur le téléphone de Jade, une miniature suffisait pour reconnaître la table. Elle n'ouvrit pas le film. — Ils ont déjà changé la légende. — Je ne veux pas la connaître. Jade baissa son écran. Mila s'approcha avec son carnet, puis le garda fermé en voyant Emma. — Tu veux que je note les groupes dans lesquels elle apparaît ? — Les groupes et les heures. Pas les commentaires à voix haute. — D'accord. — On garde les noms et on demande le retrait. — Tu ne renvoies pas la vidéo pour montrer ce qu'ils ont fait. — Je ne la renvoie pas. Emma remit son téléphone dans son sac. Elle tira la fermeture jusqu'au bout, comme si le silence pouvait se fabriquer avec ce petit geste. Dans le couloir, la chaleur lui fit ouvrir la veste. Chloé marchait à sa gauche. Sarah s'était arrêtée quelques pas derrière pour ramasser le cahier qu'un élève venait de heurter en passant. Deux garçons attendaient près d'un panneau d'affichage. Emma connaissait leurs visages. Rémi Darras et Tristan Maret, dix-huit ans, terminale, toujours assez proches des groupes influents pour rire au bon moment. Rémi regarda son téléphone, puis le tee-shirt gris. — T'as changé de costume ? — Laisse-moi passer. Il lui barra brièvement la route du bras. Chloé se tourna vers lui. — Bouge. Rémi attrapa l'ourlet du tee-shirt d'Emma et le souleva brusquement. Elle rabattit le tissu, repoussa sa main et recula. Rémi rit en regardant Tristan. — Ne me touché pas. Tristan avança pendant qu'elle essayait de remettre son sac sur son épaule. Il tira à son tour sur le tee-shirt et sur le soutien-gorge, l'exposant brièvement contre son gré. Emma plaqua aussitôt ses bras contre elle pour se couvrir. Les garçons regardèrent ; un rire éclata dans le passage. Son sac glissa jusqu'au pli de son coude. Elle ne pouvait pas le remonter sans desserrer les bras ; elle le laissa peser, le cahier coincé contre ses côtes. Elle chercha le bord du tee-shirt d'une main, puis la ramena aussitôt contre elle. Pendant une seconde, elle ne sut plus quel geste faire en premier. Le couloir continuait à bouger autour d'elle. Deux élèves ralentirent au lieu de passer. Un troisième tourna la tête au bruit du rire. Emma regarda leurs visages avant de réussir à baisser les yeux. Elle aurait voulu disparaître derrière quelqu'un, n'importe qui, sans devoir demander. Rémi gardait son sourire. Tristan cherchait déjà l'approbation des autres du regard. — Arrêtez de regarder. Les mots sortirent très bas. Elle essaya de les répéter, mais sa gorge se serra. Chloé se plaça entre elle et eux, en lui ramenant la veste sur les épaules. La manche resta prise sous la sangle du sac. Chloé tira doucement pour la dégager, sans obliger Emma à lâcher ce qu'elle tenait fermé. — Garde mes épaules devant toi. Regarde-moi. Emma fixa le col de Chloé. Elle n'arrivait pas à regarder plus haut. Chloé lui remit un pan de veste dans la main, puis l'autre. Le tissu couvrait enfin ce qu'Emma cherchait à cacher ; ses doigts continuèrent pourtant à le serrer de toutes leurs forces. — Dégagez ! Sarah arriva sur leur côté et écarta la main de Tristan. — Vous avez entendu. Reculez. — C'est bon, on rigole. Emma ne le regardait plus. Elle tenait les pans de la veste fermés avec les deux mains. Le rire restait dans sa tête. Elle ne savait plus lequel des garçons l'avait poussé, ni si les autres avaient ri aussi. Elle avait entendu assez pour avoir peur de chaque visage tourné vers elle. Elle voulut dire quelque chose. Sa respiration se bloqua avant le premier mot. Rémi avait cessé de rire. Il regardait déjà les élèves qui venaient de s'arrêter. — On l'a à peine… — Je t'ai vu. Chloé ne lui répondit pas. Emma avait commencé à marcher trop vite, et elle suivit. Emma heurta du bout du pied la base d'une porte. Elle ne ralentit pas. Chloé reprit le sac qui cognait contre son bras et marcha à côté d'elle, en lui laissant assez de place pour ne pas se sentir encore retenue. La porte des sanitaires des filles heurta la butée. Emma entra dans une cabine et tourna le verrou. La première fois, elle le tourna dans le mauvais sens. Puis, elle réussit. Emma resta debout dans la cabine, les mains encore serrées sur sa veste. Elle entendit Chloé dire son prénom de l'autre côté. — Attends. Sa voix avait cédé sur la deuxième syllabe. Elle s'assit sur le couvercle fermé. Les larmes arrivèrent d'un coup, et elle posa une main sur sa bouche pour essayer de ne pas faire de bruit. Cela ne marcha pas. Dehors, Sarah repoussa doucement la porte des sanitaires pour la laisser presque fermée. — Je suis là. Emma essaya de reprendre son souffle. Chaque fois qu'elle croyait y arriver, un sanglot lui coupait la respiration. — J'avais déjà changé. Chloé attendit. — J'avais rangé la chemise. J'avais fait ce qu'il fallait pour… La phrase s'arrêta. Elle tira la veste plus haut sur ses épaules. — Tu n'as rien à leur montrer. — Je sais. Arrête de me dire des choses que je sais. Chloé s'appuya contre le mur, près de la cabine. — D'accord. Sarah ouvrit le robinet du lavabo quelques secondes, puis le coupa. Le bruit du couloir continuait derrière la porte. Emma regarda son sac posé entre ses pieds. Son cahier d'anglais dépassait légèrement. Elle avait enfin compris l'exercice à la cantine. Elle ne se rappelait plus la question. — Est-ce qu'ils ont filmé là aussi ? — Je n'ai pas vu de téléphone levé pendant le geste. — Tu es sûre ? — Je suis sûre de ce que j'ai vu. Je ne peux pas te promettre pour les autres. Emma baissa la tête. Chloé sortit son appareil et envoya à Mila : « Rémi Darras et Tristan Maret. Couloir près sanitaires, vers 13 h 21. Sarah et moi témoins. Emma aux toilettes. Ne viens pas avec un groupe. » Sarah lut le message avant qu'il parte. — J'ai vu Tristan. Pour Rémi, c'est toi. Chloé corrigea cette dernière précision, puis envoya. Quelques minutes plus tard, Mila frappa doucement à la porte extérieure. — C'est moi. Je peux entrer ? Chloé regarda la cabine. — Oui. Toute seule. Mila entra et resta près des lavabos. — Je peux aller chercher un adulte pendant que tu restes ici. — Pas un qui va me faire raconter ça devant tout le monde. — Je vais chercher madame Beaumont. Je lui dis de venir ici, sans élèves avec elle. Emma passa un mouchoir sous ses yeux. — Dis-lui les gestes. Pas que j'ai eu un problème avec ma tenue. Mila releva les yeux vers la cabine. — Je lui dis les gestes. Quand Mila ressortit, Sarah demeura à l'entrée. Chloé resta près du verrou. Emma desserra enfin les doigts. La veste portait les marques de ses mains. Pendant ce temps, Hugo avait quitté la cantine avec Adrien. La première recherche lui avait donné une fiche de club mal indexée. Il passa sur YouTube et tapa le prénom et le nom ensemble : Gabriel Morendy. — Là. Adrien se pencha sur l'écran. La vignette montrait deux combattants dans l'aire de combat. Le titre associait le nom de Gabriel à une finale du championnat de France de MMA. La date était en juillet, pendant les vacances d'été de cette année. — Ouvre. Le film durait plus longtemps que les extraits qui circulaient dans leurs groupes. Les présentations, les reprises, les pauses entre les rounds et la décision étaient là. Hugo fit avancer la lecture jusqu'au premier échange. — Attends. Le nom. Il revint en arrière. L'annonce présenta Gabriel Morendy, dix-huit ans, dans sa catégorie. Sur l'écran, Gabriel leva brièvement les gants. Le visage était le même que celui du garçon qui venait de répondre à Théo Lemaître. — C'est lui. Bastien les rejoignit avant le premier changement de rythme. — Vous regardez quoi ? Adrien tourna le téléphone vers lui. Bastien resta debout, sans demander à le prendre. Le Gabriel de la vidéo travaillait avec une concentration qu'ils n'avaient pas vue dans la salle de cours. Il déplaçait ses appuis, cherchait la distance et remontait sa garde après les frappes. Noé Faure le repoussait, l'obligeait à reculer et revenait sur les mêmes erreurs. — Il prend aussi. — C'est un combat. L'autre est en finale avec lui. — Je vois. Il toucha sa propre épaule, puis laissa retomber la main. Adrien passa un doigt sur le bord du téléphone. — Mets la fin. Hugo avança jusqu'à la décision. Gabriel avait la lèvre abîmée et le visage marqué. Noé portait lui aussi les traces du combat. Tous deux cherchaient encore leur souffle. L'arbitre leva le bras de Gabriel. Quelques instants plus tard, on lui remit la ceinture. Il la tint devant lui sans effacer la fatigue de son visage. Hugo mit en pause. — Champion de France. Bastien regarda la ceinture, puis la main de l'arbitre. — Ils ont attendu les points. — Et il les a eus. La réponse avait été plus sèche qu'Adrien ne l'avait prévu. Il regardait le visage abîmé à côté de la ceinture. Il n'y avait plus beaucoup de place pour soutenir que Gabriel bluffait simplement parce qu'il ne baissait pas les yeux. Victor Bellanger arriva avec Alexis. Théo les suivait, sa chemise encore humide. — C'est bien Morendy ? — La finale entière. Pas un montage de salle de sport. Théo regarda quelques secondes et recula le menton. — Ça ne change rien à ce qu'il m'a fait. — Ça change ce que tu risques si tu recommences au même endroit. Alexis ne commenta pas. Il regarda ses propres messages, puis remit le téléphone dans sa poche. La vidéo de la finale et l'extrait de quatre secondes n'étaient pas le même fichier. L'un devenait public dans le lycée ; l'autre continuait de cacher le geste initial de Théo. — Tu me passes le lien. Hugo l'envoya. Victor ne demanda pas une copie téléchargée. À 13 h 29, le lien apparut dans un premier groupe de terminale. Puis dans un deuxième, avec une légende qui demandait aux autres de regarder la ceinture à la fin. Mathis le reçut de Romain. Yanis ouvrit la même adresse sur son appareil. — Ah, putain. — C'est en juillet. — Il avait déjà dix-huit ans. Mathis remit le début et regarda Gabriel prendre sa place dans l'aire de combat. Il avait vu Bastien tomber le matin. Cette vidéo ne racontait pas la même chose, mais elle lui donnait enfin un contexte. — Ça explique sa manière de bouger. Yanis arrêta la lecture quand le téléphone de Mathis vibra de nouveau. Le message venait de Chloé. Il indiquait qu'Emma était aux toilettes, que Sarah restait avec elle et que Mila cherchait une adulte. — Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Mathis lut jusqu'au bout avant de répondre. — Ils l'ont encore touchée dans le couloir. Romain baissa son écran. — Qui ? — Deux garçons. Chloé a écrit les noms. On ne va pas débarquer à dix devant les toilettes. Yanis resta immobile un instant, puis rangea son téléphone sans relancer le combat. Carine reçut le lien alors qu'elle remontait le couloir avec Léonie. — Ah. Voilà ce qu'il regardait à table. Elle ouvrit la vidéo. Cassandre, qui venait de les rejoindre, reconnut immédiatement Gabriel. Léonie se rapprocha de l'écran. — Attends, remets le début. — Le combat ou le moment où il enlève son haut ? — Tu peux remonter de vingt secondes sans commenter chaque bouton ? Carine sourit et déplaça la lecture. Gabriel apparaissait en tenue de combat, le torse dégagé. Le plan des présentations permettait de voir sa carrure avant qu'il rejoigne Noé. L'annonce venait de préciser qu'il avait dix-huit ans. C'était déjà son visage de maintenant, avec la même manière de relever le menton ; la différence était que rien ne dissimulait le travail des épaules et du torse. Léonie agrandit la vidéo pour enlever les suggestions autour. Elle prit son temps pour regarder la ligne des abdominaux, le ventre ferme qui se tendait avec sa respiration, puis les épaules lorsqu'il leva les gants. Léonie regarda ses abdominaux, puis remit discrètement le même passage. — Ton téléphone est bloqué ? — Non. J'aime bien cette partie. — On avait compris. Tu veux lui donner une note ? — Non. Je veux pouvoir regarder sans que tu me demandes de me justifier. Elle ramena une mèche derrière son oreille et laissa repartir le film. — Et oui, ses abdos me plaisent. Beaucoup. Alice Béraud s'arrêta de l'autre côté du rebord. — C'est le nouveau ? — Tu lui as parlé à midi et tu ne reconnais déjà plus sa tête ? — Je regarde autre chose. Elle sourit sans s'excuser. Cassandre replia lentement la sangle de son sac autour de sa main. — Ses épaules. Et ses pectoraux. Il remplit bien le tee-shirt, mais je n'avais pas vu ça. Alice ne détourna pas les yeux lorsqu'elle sentit Cassandre la regarder. — On n'avait pas toutes un écran dans la tête quand il a traversé la cantine. — Apparemment, tu t'es rattrapée. — Très bien rattrapée. Elle rapprocha légèrement son visage de l'appareil. La plaisanterie ne lui servait même plus d'excuse : elle voulait regarder et ne voyait pas pourquoi elle aurait fait semblant du contraire. Inès regarda une reprise où Gabriel ramenait ses bras devant lui. — Moi, ce sont ses avant-bras. — Tu as choisi vite. — Je les avais remarqués avant la vidéo. Inès suivit le poignet de Gabriel lorsqu'il referma sa garde. Les muscles de l'avant-bras se tendaient avec le mouvement, puis se relâchaient entre deux échanges. — Et ses mains. J'aime bien les mains comme ça. — Comme quoi ? Inès lui adressa un regard tranquille. — Tu veux vraiment que je te décrive ce qu'on regarde toutes ? Léonie eut un rire bref. Inès continua de regarder sans se laisser pousser à parler plus fort. Carine regardait le dos et les épaules de Gabriel se contracter lorsqu'il revenait en garde. Elle laissa le film avancer. — Là, au moins, on voit à quoi ça sert. — Tu vas dire ça à tous ceux qui nous envoient leurs selfies de musculation ? — S'ils me demandent de comparer, oui. — Les photos devant le miroir, ça va deux minutes. Là, je peux le regarder bouger. Le garçon appuyé au mur voisin cessa de les regarder et reprit sa conversation. Carine ne chercha pas à savoir s'il avait entendu. Le corps qui l'attirait ne restait jamais longtemps immobile dans l'image. Elle suivait les mouvements, la manière dont Gabriel absorbait un échange puis revenait cherché de l'espace. Elle se surprit à préférer ce passage aux présentations qu'elles venaient de revoir. Quand Gabriel tourna pour reprendre de l'espace, Carine suivit la largeur de son dos, puis le mouvement des bras. Elle imagina la proximité de ces épaules au lieu de la distance du téléphone. Cette pensée la fit sourire toute seule. — J'aime bien les mains, aussi. — Tu viens de dire que tu regardais le dos. — Je ne suis pas obligée de choisir un morceau et d'ignorer le reste. — Tu imagines quoi, là ? Carine releva enfin les yeux. — L'avoir près de moi plutôt qu'en miniature. C'est assez précis ? Elle ne baissa pas la voix. Cassandre l'entendit très bien. — Tu fais l'inventaire ? — Tu veux la vidéo pour regarder seulement le score ? Cassandre tendit la main. — Passe. Carine lui donna l'appareil avec un sourire un peu trop satisfait. Cassandre ne cacha pas son regard. Elle suivit les épaules de Gabriel, ses bras, puis le visage concentré au-dessus de la garde. Elle avait tenu sa place au bord du groupe jusque-là, en commentant surtout les autres. Avec le téléphone entre les mains, elle n'avait plus besoin de regarder par-dessus une épaule. Elle revint de quelques secondes, sans demander l'avis de Carine. Gabriel pivota dans l'image. Cassandre regarda la poitrine, le ventre, puis remonta jusqu'à son visage. Elle prit le temps de finir ce regard avant de relancer. — Tu cherches une erreur technique ? — Non. Carine eut un sourire immédiat. — Ses épaules me plaisent. Le reste aussi. Tu voulais que je prétende regarder l'arbitre ? Elle se souvenait de la distance entre eux à la cantine. Il aurait suffi de se rapprocher légèrement de sa chaise pour être tout près de lui ; elle avait choisi de garder l'initiative par les mots. À présent, elle avait envie de retrouver cette distance et de la réduire. Le garçon de la cantine avait pris le temps de plaisanter avec elle. Celui du film n'en donnait presque aucun à son adversaire. — Il est beau. Léonie leva les yeux vers elle. — Quoi ? — Rien. C'est clair. Carine récupéra son téléphone quand Cassandre le lui rendit. — On est d'accord sur quelque chose. Profite, ça ne va pas durer. — Vous avez fini votre tour ? Cassandre regarda l'appareil resté dans la main de Carine. — Tu as le lien. Ton écran fonctionne. Alice sourit et sortit son propre appareil. Diane s'approcha en entendant le nom de Gabriel. Jade venait du passage vers les sanitaires ; elle resta un peu en retrait. — Vous avez regardé autre chose que l'entrée ? — Oui. — Remets quand il recule en ligne droite. Carine chercha la séquence. Diane suivit l'écran, puis désigna le retour de Noé. — Il se fait enfermer là. Après, il change sa sortie. — Tu regardes vraiment les pieds ? — Aussi. — Et quand tu ne regardes pas les pieds ? — Le dos. Quand il tourne pour sortir. Vous pouvez remettre le passage si vous voulez une explication complète. Carine le remit avec un sourire. Diane regarda le mouvement jusqu'au bout, sans prétendre qu'il ne lui plaisait que pour sa technique. Diane eut un sourire bref, sans quitter la vidéo. L'attirance n'empêchait pas qu'elle ait envie de comprendre comment il avait gagné. À la fin, les filles virent l'arbitre lui lever le bras, puis la ceinture et les marques du combat. Alice cessa de sourire pendant quelques secondes. — Il était dans cet état après ? — Tu viens de le regarder gagner. Tu pensais qu'il n'avait rien pris ? Jade regarda la décision serrée et les deux adversaires qui se saluaient. — Il revient quand même jusqu'au bout. Jade avait aussi regardé ses épaules. Elle ne l'annonça pas au groupe. Le bref plaisir qu'elle avait pris à l'image se mélangeait encore à ce qu'elle venait d'apprendre près des sanitaires ; elle n'avait pas envie de participer à un classement à voix haute. Cassandre demanda le lien. Inès aussi. Carine le leur transmit. Un peu plus loin, Adrien regardait les téléphones se rapprocher les uns des autres autour du même écran. Il avait voulu savoir à qui il avait affaire. Les autres voulaient maintenant voir celui qu'il avait cherché. — Tu m'avais demandé de vérifier. — Je sais ce que je t'ai demandé. Gabriel arriva dans le couloir avec son sac et son téléphone. Il n'avait pas changé de vêtements et ne portait aucune blessure récente. Il vit Carine lever les yeux vers lui, puis Cassandre. Léonie sourit avant même qu'il soit à leur hauteur. Le tee-shirt recouvrait maintenant tout ce qu'elles avaient observé à l'écran. Cela ne les empêcha pas de suivre le mouvement de ses épaules sous le tissu et celui de ses avant-bras quand il ajusta la sangle de son sac. Inès regarda sa main, puis lui adressa un sourire. Alice ne prit même pas la peine de baisser le téléphone qui affichait encore la vidéo. Gabriel passa des visages à l'appareil, puis de nouveau aux visages. — J'ai raté quelque chose ? Carine lui montra la vignette du combat. — Tu aurais pu choisir une meilleure miniature. — Ce n'est pas moi qui l'ai mise en ligne. — La vidéo est très bien. Gabriel regarda son expression, puis l'appareil de Carine. — Vous avez regardé le combat ou juste l'entrée ? — La fin aussi. — Donc vous savez que j'ai gagné. — On a remarqué deux ou trois autres trucs. — Oui. Vos têtes m'ont un peu aidé à deviner. Léonie ne chercha pas à retenir son sourire. Cassandre soutint son regard ; Carine posa le téléphone contre sa poitrine, l'écran tourné vers elle. — On devait fermer les yeux ? — Tu aurais raté la ceinture. — On t'a dit qu'on avait regardé la fin. Le sourire de Gabriel s'élargit légèrement. — Alors tout le monde a été attentif. Ça change des cours. Gabriel eut un sourire et reprit son téléphone. — J'ai aussi un cours après. Ça fait quatre trucs. Il continua vers sa salle. Cassandre le suivit du regard sans chercher à dissimuler cette fois. Carine vit ce regard et rangea lentement son appareil. À 13 h 45, Claire Beaumont entra dans les sanitaires avec Mila. Elle resta près des lavabos, à distance de la cabine fermée. — Emma, c'est madame Beaumont. Est-ce que tu veux que je reste ? Emma essuya ses joues avec le dernier mouchoir. — Oui. — Je suis là. Tu peux prendre ton temps. Chloé n'avait pas lâché sa place près de la porte. Sarah lui apporta quelques feuilles de papier propres, puis retourna à l'entrée. Emma ne sortit pas encore. Dans le couloir des terminales, Mathis retrouva Gabriel devant la salle. — Ta finale est partout. — Elle était déjà sur YouTube. — Ici, je veux dire. Gabriel regarda deux élèves baisser leur téléphone trop tard. — Oui. Ça, j'avais compris. Mathis passa la main sur la sangle de son sac. — Pour Emma, ça circule aussi. Le sourire de Gabriel disparut. — La vidéo de la cantine ? — Oui. Et ils s'en sont encore pris à elle dans le couloir. Elle est aux toilettes avec les filles. Beaumont vient d'arriver. Gabriel regarda vers le passage. Il n'avait pas vu l'agression et ne connaissait pas les deux garçons. — Elle ne vient pas en cours ? — Pas maintenant. Gabriel rangea son téléphone. Mathis resta près de lui, le sien à la main, sans savoir quoi ajouter. À l'autre bout du couloir, un garçon lançait encore la finale de juillet. Une fille demandait qu'on lui envoie le lien. Derrière la porte des sanitaires, Emma demanda à Chloé de rester quand elle sortirait de la cabine. Chloé répondit oui. CHAPITRE 5 — Ce qu’il accepterait vraiment À 14 h 55, Julien Aubert récupéra les dernières feuilles. Gabriel attendit que la pile ait quitté sa table pour remettre sa trousse dans son sac. Mathis vérifia son téléphone près de la porte, puis lui fit un petit signe négatif. Il n'avait toujours pas de nouvelles de Chloé. Le cours suivant commençait à 15 h 20. Les élèves se dispersèrent dans le couloir, certains vers la cour, d'autres vers les casiers. Alice demanda à Léonie si elle avait vraiment répondu à la dernière question ; Léonie lui dit qu'avoir écrit trois lignes ne signifiait pas avoir répondu. Un garçon attendait Cassandre à la porte, son téléphone déjà ouvert sur une conversation. — Tu as vu pour samedi ? — J'ai vu. — Tu pourrais répondre. — Je viens de le faire. Elle passa sans prendre l'appareil qu'il voulait lui montrer. Bastien resta assez près de la porte pour entendre Alice retenir un rire ; il la regarda et elle détourna les yeux. Un peu plus loin, Carine dut contourner Maxime, qui cherchait manifestement une occasion de lui parler. — Je peux te demander un truc ? — Pas maintenant. — Deux secondes. — Tu viens de les utiliser. Elle continua vers les casiers. Maxime la suivit du regard, puis regarda Gabriel sortir derrière Mathis. Ce genre de déplacement avait un poids ici. Cassandre de Vaupré et Carine Delcourt appartenaient toutes les deux au niveau élite ; elles étaient les deux filles les plus influentes de leur génération au lycée. Dans les classements informels que les élèves refaisaient sans cesse, toutes les deux restaient dans le top dix des filles réputées les plus belles. Il s'agissait de leur réputation, des regards et des commentaires du lycée, pas d'une mesure de leur valeur. On cherchait leur attention, leurs invitations, leur approbation. Un garçon pouvait raconter toute une soirée parce que Carine lui avait parlé dix minutes ; un autre se faire rappeler pendant des semaines la façon dont Cassandre l'avait renvoyé à sa place. Elles le savaient et ne l'employaient pas de la même manière. Cassandre choisissait à qui elle donnait du temps. Carine savait faire croire à quelqu'un que la conversation entière lui appartenait, puis la reprendre à la première hésitation. Elles se concurrençaient bien avant Gabriel : une robe remarquée, une liste d'invités, une soirée devenue celle dont tout le monde parlait, une tendance que l'autre avait essayée de lancer, des garçons qu'elles n'avaient parfois aucune envie de garder. Gabriel venait d'ajouter un sujet sur lequel aucune des deux n'avait encore obtenu ce qu'elle voulait. Il s'arrêta près d'une baie du couloir pour comparer deux numéros de salle sur son emploi du temps. Cassandre le rejoignit. Elle avait laissé Bastien à la porte et n'avait pas cherché Carine du regard. — Tu cherchais la salle ? — Celle d'après. Ils ont déplacé le cours. — Au bout, à gauche. — Merci. Il replia son emploi du temps. Cassandre resta près de la vitre. — Tout à l'heure, tu parlais beaucoup de ta femme et de tes enfants. — Je n'en ai toujours pas depuis les maths. Elle eut un bref sourire. — J'avais compris. Concrètement, c'est quoi, pour toi, une vie de couple ? Gabriel passa une main sur la sangle de son sac. Il regarda la cour, puis elle. — Je n'en sais rien pour tout. Mais vivre ensemble, déjà. Pas avoir la même adresse et deux vies qui se croisent le dimanche. — Ça, tu nous l'as bien expliqué. — Tu veux plus précis ? — Oui. Il réfléchit réellement quelques secondes. Cassandre le laissa faire ; elle n'avait pas envie de lui souffler une réponse qu'elle pourrait ensuite lui reprocher. — Dîner ensemble souvent. Raconter un truc sans devoir vérifier si l'autre a une réunion dans trois minutes. Faire des projets, voyager. Des choses assez normales, en fait. — Tout faire ensemble ? — Non. Si elle veut sortir avec ses amies, elle sort. Si j'ai envie de voir mes potes, je les vois. On est ensemble, on n'est pas en prison. Le dernier mot fit bouger légèrement la bouche de Cassandre. — Tu ne voudrais pas savoir avec qui elle sort ? — Je peux m'intéresser à sa soirée sans faire un contrôle à l'entrée. — Et s'il y a beaucoup de garçons autour ? Gabriel la regarda un instant, comprenant mieux pourquoi elle avait choisi cette question. — Autour de toi, par exemple ? — Autour de la fille. — D'accord. Je ne vais pas empêcher cinquante types de la trouver belle. Elle est avec moi ou elle ne l'est pas. — Tu ne serais jamais jaloux ? — Je n'ai pas dit ça. Ça peut m'emmerder. Mais je ne vais pas lui interdire de sortir parce qu'un con pourrait lui parler. — Tu as confiance facilement. — Non. Je ne choisis pas quelqu'un en qui je n'ai pas confiance. Et si elle me prend pour un con, je pars. Je ne passe pas ma vie à la surveiller. Dans le couloir, un garçon leva la main pour saluer Cassandre. Elle lui répondit d'un signe bref sans quitter Gabriel. Le garçon ralentit, vit qu'elle ne reprenait pas contact et poursuivit. — Ça arrive souvent, j'imagine. — Assez. — Tu devrais arrêter d'avoir un visage, c'est plus simple. Elle rit, malgré elle, puis secoua légèrement la tête. — Excellente solution. — Je peux aussi te proposer un sac sur la tête, mais ça gâche un peu les dîners. — Tu te rends compte que certains trouveraient ça acceptable ? — Alors, tu leur laisses le sac. Elle baissa les yeux vers la cour. Le rire avait rendu la question moins abstraite. Elle avait connu assez de garçons qui lui réclamaient une attention exclusive avant même d'avoir obtenu un rendez-vous. — Et les enfants ? Tu en veux vraiment ? — Oui, je pense. Plus tard. Pas l'année du bac, si ça te rassure. — Je suis parfaitement rassurée. — Il faudra quand même en avoir envie tous les deux. Mais si j'en ai, je veux être là. Ça, ça ne change pas depuis tout à l'heure. — Tu vivrais forcément en France ? — Pas forcément. Ça dépendrait de ce qu'on fait, de ce qui nous plaît. Je veux voyager. Pas choisir un pays juste parce que mon nom y passe mieux. Elle passa un doigt sur la couture de son sac. — Tu simplifies beaucoup de choses. — Certaines sont simples. Si on ne veut pas la même vie, on ne se marie pas. Les détails, ça se discute. Mais on ne va pas discuter dix ans de pourquoi on ne se voit jamais. Elle hocha très légèrement la tête. Il n'avait pas retiré sa limite pour lui donner une réponse plus agréable. — Et toi ? Cassandre leva les yeux. — Moi, quoi ? — Tu m'as demandé un couple concret. Le tien, il ressemble à quoi ? Elle ne répondit pas immédiatement. Elle avait prévu de voir où ses réponses à lui la mèneraient, pas de choisir les mots qui décriraient les siennes. — Quelqu'un qui me laisse respirer. — Bon début. — Qui ne confond pas me tenir tête avec chercher un public. Il la regarda plus attentivement. — Si on n'est pas d'accord, je ne veux pas devenir le spectacle de la soirée. Et je ne veux pas qu'il dise oui à tout pour pouvoir dire qu'il sort avec moi. — Il a le droit de dire non, alors. — Oui. — Même si le non ne te plaît pas ? Elle soutint son regard. — Je n'ai pas dit que ça me ferait plaisir. — C'est plus crédible. Elle sourit brièvement, puis reprit avec moins de facilité. — Et je veux savoir où j'en suis. Je déteste devoir deviner si quelqu'un est là parce qu'il en a envie ou parce qu'il attend quelque chose. — Ton nom ? — Mon nom, les gens que je connais, une invitation. Ça peut être beaucoup de choses. Gabriel hocha la tête. Pour une fois, Cassandre ne l'avait pas laissé réfléchir seul à son milieu : elle venait de lui donner une information sur la façon dont elle le vivait. — Je ne peux pas te promettre qu'un couple ne se dispute jamais. Je préfère qu'on puisse se dire quand ça ne va pas. — Sans partir à la première phrase désagréable ? — Une engueulade, ce n'est pas forcément une autre vision de la vie. Si elle me dit que je suis chiant, je vais peut-être surtout découvrir qu'elle m'a bien regardé. Cassandre rit de nouveau. Puis, elle prit son téléphone, le rangea aussitôt et se redressa. — Ça arrive vite, cette découverte. — On a encore l'année pour vérifier. — Tu offres l'année à beaucoup de monde. Il la regarda, un peu amusé. — Elle était déjà sur l'emploi du temps. Elle aurait pu continuer. Une fille l'appela près des casiers pour une question sur samedi ; Cassandre lui fit signe d'attendre, puis revint à Gabriel. — Je te laisse trouver ta salle. Tu me diras si tu comprends la dernière question des maths. — Tu veux comparer ? — Oui. — Alors, on comparera. Il n'avait pas transformé cela en rendez-vous. Cassandre repartit pourtant avec autre chose qu'une excuse pour l'aborder : il avait entendu ce qu'elle voulait d'un couple, et elle avait obtenu des réponses qui ne passaient pas par Carine. Gabriel descendit quelques marches jusqu'à la fontaine et vida le fond de sa petite bouteille. Carine le retrouva là, un cahier sous le bras. Elle avait d'abord regardé la fenêtre, où il n'était plus, puis le couloir. Cassandre discutait près des casiers ; Carine ne vérifia pas si elle pouvait la voir. — Tu avais aussi une permanence sur les mariages avec Cassandre ? — Tu as pris un ticket ? — J'ai une autre question. — Encore sur mes futurs enfants ? — Pas exactement. Elle s'appuya contre le côté du renfoncement. Elle voyait son visage sans devoir regarder par-dessus l'épaule de quelqu'un. — Tout à l'heure, tu m'as demandé si je proposais. — Oui. — Si moi je te le proposais, tu accepterais ? Gabriel la regarda. Carine attendit sans compléter la phrase ; elle venait de la dire assez clairement pour ne plus pouvoir faire semblant d'avoir parlé d'une autre fille. — De t'épouser ? — Un jour. Mais oui. Moi. Il resta silencieux une seconde de plus. Son regard passa sur elle avec une franchise qui ne cherchait pas à se cacher, puis revint à son visage. — Physiquement ? Tu es très belle. Tu es sexy. Tu as un très joli corps. Carine releva légèrement un sourcil. — Au moins, c'est clair. — T'as posé la question. Elle connaissait les compliments. Ce qui la surprenait, c'était qu'il les est dits sans se rapprocher, sans baisser la voix pour fabriquer un moment auquel elle devrait répondre. — Et donc ? — Mais je ne te connais pas assez. Aujourd'hui ? Non. Elle cligna des yeux, puis eut un rire très court. — Tu viens de me dire tout ça pour arriver à non ? — Pour me marier avec toi ? Oui, c'est non aujourd'hui. T'es belle, je ne vais pas faire semblant. Ça ne me dit pas comment on vivrait ensemble. — Ça mérite quand même une petite hésitation. — J'ai hésité à te dire de quoi tu allais encore te moquer. Elle rit, puis croisa les bras sans chercher à cacher son sourire. — Et à la fin de l'année ? — Je n'en sais rien. Ça laisse le temps de découvrir deux ou trois trucs. — Lesquels ? — Déjà, il faudrait qu'on sorte ensemble avant de prévoir le mariage. Elle resta une seconde sans répondre. Dans le couloir, un groupe passa derrière l'angle du renfoncement. — Puis voir si on s'entend, si on se fait confiance. Peut-être qu'au bout de deux semaines, tu peux plus me supporter. — Ou l'inverse. — Exactement. Il ne faudra pas une villa pour régler ça. Carine avait voulu le pousser à parler d'elle. Il venait de le faire assez concrètement pour que la question suivante ne soit plus seulement une provocation. — Mais tu pourrais sortir avec moi ? Gabriel remit le bouchon sur sa bouteille. Il réfléchit, sans chercher à regarder ailleurs. — Oui, je pourrais l'envisager. Tu as envie de me parler, tu es drôle, tu me plais. Il faudrait qu'on parle plus que deux conversations entre deux cours. — Deux conversations, et déjà un resto à deux. — Dans un exemple. Tu vas finir par me faire signer les menus. Elle sourit, puis regarda un instant la bouteille dans sa main. Sa prochaine réplique lui vint moins vite. — Je n'ai pas dit que je te demandais de sortir avec moi là, maintenant. — Je n'ai pas dit qu'on était ensemble. — Bien. — Mais tu m'as demandé si c'était possible. Je t'ai répondu. Elle releva les yeux. Il lui plaisait davantage que lorsqu'elle était venue ; elle n'avait aucune envie de lui annoncer cette progression comme un résultat qu'il aurait obtenu. — Je vais te laisser avant que tu me listes mes défauts. — Il faut qu'on parle plus, pour ça aussi. — Tu risques d'en trouver beaucoup. — Je suppose que toi aussi. Elle se décolla du mur. C'est seulement alors qu'elle chercha le côté des casiers du regard. Cassandre avait tourné la tête vers eux, de loin. Elle avait vu qu'ils parlaient, pas entendu leur échange. Carine lui adressa un petit sourire. Elle n'allait pas renoncer au plaisir de l'agacer. Mais elle aurait posé la question même si Cassandre n'avait pas été là, et le sourire qu'elle garda en repartant ne lui était plus entièrement destiné. Hugo avait traversé le couloir pendant leur conversation. Depuis l'angle, il avait aperçu Carine, puis entendu Gabriel dire : « Déjà, il faudrait qu'on sorte ensemble avant de prévoir le mariage. » Un groupe passa devant le renfoncement en parlant assez fort pour couvrir la suite. En continuant vers les casiers, Hugo attrapa une autre phrase de Carine : « Deux conversations, et déjà un resto à deux. » Il n'avait entendu ni sa question initiale, ni les compliments, ni le non d'aujourd'hui. Il n'avait rien enregistré. Les deux phrases s'ajoutaient pourtant à celles de la classe qu'il avait retenue : « La fortune, je la prends volontiers » et l'entreprise qu'on vendrait pour récupérer l'argent. Adrien l'attendait près d'un casier ouvert. — Quoi ? — Delcourt est encore allée le voir. — Je vois. — Ils parlent de sortir ensemble avant de se marier. Et d'un restaurant. Adrien referma le casier. — Il lui a dit qu'il voulait sortir avec elle ? — J'ai entendu « il faudrait qu'on sorte ensemble ». — Ce n'est pas ce que je t'ai demandé. Hugo regarda son téléphone, puis le rangea à moitié. — Ça suffit pour que les gens se posent la question. Adrien ne répondit pas. Hugo connaissait ce silence : une information complète pouvait être contestée ; une question bien lancée permettait déjà d'exister dans la discussion suivante. Léonie rejoignit Gabriel alors qu'il s'asseyait sur le bord d'un banc bas. Elle avait attendu que Carine reparte. Elle tenait son téléphone ouvert sur une invitation. — Tu dis que le prestige, tu t'en fous. — Oui. — Facile quand on ne te propose rien. Elle lui montra l'écran. Gabriel vit une terrasse, un horaire et un lieu. — Samedi, vingt heures trente. La soirée de rentrée sur le toit du Belvédère. Un hôtel des Delcourt. Celle dont tout le monde parle depuis ce midi. — C'est Carine qui organise ? — Oui. Et j'ai une invitation avec un accompagnant. Je peux te mettre sur la liste. — Tu m'invites ? — Je te montre que ce dont tu te moques existe vraiment. — Ça ne répond pas à ma question. Elle le regarda, puis remit le téléphone droit. — Oui. Je t'invite. Il prit le temps de regarder la photo. La terrasse avait une piscine étroite, des tables basses et une vue sur les toits. Ce n'était pas une brochure pour un événement public : le message indiquait que les noms devaient être transmis avant vendredi midi. — Et à part la terrasse, il se passe quoi à cette soirée ? — Musique, piscine, buffet. Tu peux aussi rencontrer des gens que personne ne croise ailleurs. — Je parlais surtout de ce qu'ils consomment. Léonie baissa son téléphone. Elle avait prévu une plaisanterie sur le prix du buffet, pas cette question. — De l'alcool, oui. Des cigarettes, des vapoteuses. Et certains apportent des pilules ou d'autres produits. Je ne peux pas te garantir ce que chacun aura dans sa poche. Cassandre les avait aperçus depuis les casiers. En voyant Léonie lui présenter l'écran, elle avait d'abord voulu poursuivre son chemin. Carine arriva à l'autre bout du couloir et ralentit au même instant. Aucune des deux ne supportait l'idée de laisser l'autre seule auprès de Gabriel ; elles s'avancèrent presque ensemble. — Tu lui montres la liste du Belvédère ? demanda Carine. — Je l'invite, répondit Léonie. C'est mon accompagnant si ça lui convient. Cassandre regarda le téléphone, puis Gabriel. Carine, qui venait de lui parler en privé, n'avait aucune envie de voir Léonie repartir avec son accord sous ses yeux. Cassandre, elle, détestait que la soirée de Carine devienne le seul moyen de l'approcher. Léonie sentit leur rivalité se resserrer autour de son invitation, mais ne retira pas son offre. — Je ne te demande pas de venir pour leur plaire, ajouta-t-elle à Gabriel. — Je sais. C'est gentil de m'avoir proposé. Il rendit le téléphone à Léonie sans toucher à la case à laquelle elle aurait pu inscrire son nom. — Je vais décliner. Je ne fume pas, je ne bois pas et je ne me drogue pas. Le MMA et la musculation demandent déjà assez de sacrifices : bien manger, dormir correctement, éviter les conneries qui abîment le corps. Je ne vais pas passer ma soirée au milieu de ça pour une piscine et un buffet. Merci d'avoir pensé à moi. Léonie releva les yeux de l'écran. Il avait refusé la soirée, pas sa compagnie, mais la distinction ne lui enlevait pas la déception. — Tu peux venir sans toucher à un verre, dit Carine. Je peux te faire servir ce que tu veux. — Je m'en doute. Ce n'est pas seulement ce que j'aurai dans mon verre. — Tu penses que tout le monde finit par terre ? — Non. Mais je n'ai pas envie de voir des gens complètement défoncés ou bourrés faire n'importe quoi et appeler ça une bonne soirée. Cassandre garda les yeux sur lui. Des invités fumaient et buvaient lors de ces fêtes ; certains prenaient des produits coûteux dont la provenance rassurait à tort leurs amis. Elle avait aussi vu des couples repartir ensemble sans être en état de prendre des décisions prudentes. Ni l'argent ni la qualité supposée d'une pilule ne rendaient ces situations sans risque. — Tu n'inventes pas le problème, dit-elle. Mais tu as le droit de refuser sans faire le procès de Léonie. — C'est ce que je fais. Elle m'a dit la vérité, et je la remercie. Léonie referma l'invitation. Cassandre venait de défendre son geste devant Carine ; Gabriel avait remarqué sa franchise plutôt que la valeur de son accès à la fête. Cela comptait davantage qu'elle ne l'aurait cru une minute plus tôt. — Une autre fois, ailleurs ? demanda-t-elle. — Pourquoi pas. Un endroit où on peut parler, manger et rentrer quand on veut. Elle eut un sourire, encore contrariée, mais sincère. Carine suivit l'échange et se retint de proposer aussitôt un meilleur endroit. Cassandre eut la même idée. Elles se regardèrent une seconde ; Gabriel vit qu'elles avaient compris la décision, puis se leva pour rejoindre sa salle. Pendant ce temps, Hugo s'était arrêté assez près du banc pour entendre Léonie demander si Gabriel voulait venir samedi. Il vit Cassandre et Carine les rejoindre, mais le passage d'un groupe d'élèves couvrit la réponse de Gabriel. Il n'entendit ni son refus ni les raisons qu'il venait de donner. — Les trois filles lui parlaient du Belvédère. — Avec Delcourt ? — Léonie l'a invité. Delcourt et de Vaupré sont venues aussitôt. Adrien regarda le banc, puis Hugo. — Tu voulais me dire quoi, tout à l'heure ? Hugo sortit complètement son téléphone. — Que le type a trouvé comment entrer. Il ouvrit une conversation avec Maxime. Son premier message partit à 15 h 13 : « As-tu entendu Morendy sur Delcourt ? Fortune, vente du groupe, mariage. Maintenant, il parle de sortir avec elle. » Maxime répondit presque aussitôt : « Sérieux ? » Hugo écrivit : « Il a dit lui-même qu'il prenait volontiers la fortune. Demande à ceux qui étaient en classe. » Cette phrase-là avait bien été prononcée. Hugo laissa de côté la vie refusée, les biens de la femme et le non qui accompagnait l'empire. Il choisit aussi de ne pas rappeler que Carine avait lancé la question du mariage. Maxime était toujours près des portes. Il montra le téléphone à Victor, qui venait du passage vers la cour. — Il vise Delcourt, en fait. — Le nouveau ? — Il veut l'épouser et vendre le groupe. Apparemment, il l'a dit pendant les maths. Ce n'était pas pendant les maths. Ce n'était pas cela qu'il avait dit. Le message avait néanmoins déjà pris une forme plus facile à répéter. Victor tendit la main pour mieux lire. Maxime lui transféra les deux messages de Hugo. Victor les envoya à Théo, avec : « Il a trouvé plus rentable que sa bourse. » Théo reçut le transfert dans un groupe de six élèves. Il répondit : « Il a surtout compris chez qui il fallait aller. » Quelqu'un demanda si Carine était au courant ; personne ne répondit avec un fait vérifié. Hugo reçut une nouvelle question de Maxime : « Il n'avait pas cherché sa famille sur Internet ? » Hugo avait entendu Gabriel le dire en classe. Il répondit : « Si. Il a regardé les parents avant d'arriver. » Il envoya ensuite à Victor sa propre version : « Le nouveau cherche une héritière. Delcourt est bien placée. Il a déjà regardé sa famille et expliqué qu'il vendrait l'entreprise après le mariage. » Cette fois, la conclusion était écrite sans point d'interrogation. Adrien vit Hugo ranger l'appareil. — Tu viens de leur envoyer quoi ? Hugo lui montra la conversation avec Maxime, pas celle avec Victor. Adrien lut jusqu'au bout. — Il a aussi dit qu'il refusait de vivre pour un empire. — Tu crois que les gens vont retenir ça ? Adrien lui rendit le téléphone. — Ils peuvent lui demander pourquoi il a commencé par regarder la famille. Hugo le regarda une seconde. Il avait obtenu ce qu'il voulait : Adrien ne lui avait pas demandé de retirer quoi que ce soit, et venait de lui fournir une autre façon de faire durer la question. À 15 h 18, la version existait dans deux conversations privées et un petit groupe. Elle n'avait pas fait le tour du lycée. Mais elle avait déjà trois auteurs apparents, et chacun pouvait dire qu'il l'avait reçu de quelqu'un d'autre. Alice reçut le transfert de Victor pendant qu'elle remontait vers la salle avec Inès. Elle lut les premières lignes, puis tourna l'écran. — Ils sont sérieux ? — Qui ? — Regarde. Il voudrait vendre le groupe de Carine après l'avoir épousée. Inès lut sans prendre le téléphone. — Il a dit que si une entreprise appartient à sa femme, elle décide. Tu étais là. — Je sais. Mais les recherches sur les parents… — Il l'a expliqué devant elle. Ça ne transforme pas la phrase suivante en projet de vol. Alice fit défiler le transfert. La version était assez nette pour lui donner un doute, et assez éloignée de la conversation pour l'agacer. Léonie les rejoignit. Alice lui montra l'écran. — Il est vraiment rapide. Je viens de lui faire économiser un repas, pas obtenir une dot. — Tu l'as invité samedi ? — Oui. — Et ? — Il a refusé. Il ne veut pas passer la soirée parmi l'alcool, la fumée et ceux qui prennent des produits. Un silence bref suivit. Léonie vit les yeux d'Alice passer du message à son visage. — Tu ne vas pas en faire une preuve supplémentaire. — Je n'ai rien dit. — Tu allais. Inès avait vu Léonie revenir avec son téléphone fermé, sans nom ajouté à la liste. Elle apprécia que Gabriel ait demandé ce qui se passerait vraiment avant de décider, et que Léonie n'ait pas déguisé la réponse pour sauver la face. Elle n'en fit ni un signe de vertu extraordinaire ni une promesse sentimentale. Cassandre arriva à leur hauteur, après avoir quitté les casiers. — Qu'est-ce qui est arrivé ? Alice lui montra le transfert. Cassandre lut « Delcourt » avant le reste, puis reprit depuis le début. — Ça vient d'où ? — Victor l'a envoyé. Avant, il y a des messages de Hugo à Maxime. Cassandre regarda dans le couloir. Hugo était près d'Adrien. Elle revint à l'écran. — Il a dit exactement l'inverse sur les entreprises qui ne lui appartiennent pas. — Voilà. — Et ça ne les a pas empêchés d'écrire ça. Elle rendit le téléphone. Le mensonge lui déplaisait ; la manière dont il attachait publiquement Carine à Gabriel aussi. Même une correction risquait de les obliger à discuter encore de ces deux noms-là. Carine arriva seule, son téléphone à la main. Maxime venait de lui envoyer : « Fais attention à ce qu'il veut vraiment. » Il avait joint le message reçu de Hugo. — Maxime devient conseiller matrimonial. Vous avez reçu le cours ? Alice lui montra leur version. Carine la lut, puis expira un petit rire sans amusement. — Il veut absolument m'épouser, maintenant. — Apparemment. — Ils ont progressé plus vite que lui. Cassandre la regarda. Carine n'expliqua pas la phrase. Elle n'avait aucune envie de raconter à ce petit groupe tout ce qu'elle venait de demander près de la fontaine, ni les compliments qui avaient précédé sa réponse. — Il a refusé ma soirée, dit Léonie. Avec moi ou sans moi. Ça ne lui donne toujours aucun droit sur les Delcourt. — Je l'ai entendu, répondit Carine. Il n'est pas sur la liste. — Tu l'aurais ajouté avec elle ? demanda Cassandre. — Elle a un accompagnant, comme prévu. Mais il a dit non. Tu vas continuer à compter les places vides ? Léonie sentit le vieux réflexe revenir : attendre laquelle des deux autoriserait son geste. Elle se redressa. — C'est moi qui l'ai invité. Cassandre hocha brièvement la tête, sans lui accorder une plaisanterie pour refermer le sujet. — Envoie-moi la version de Victor, Alice. Je veux voir ce qu'ils ajoutent entre deux transferts. Alice la lui envoya. Carine conserva les deux versions et les heures. Elle ne publia pas de réponse générale. Avant de défendre quelqu'un devant cent personnes qui n'avaient encore rien reçu, elle voulait savoir qui était déjà en train de raconter quoi. Inès suivit des yeux son téléphone rangé. Carine semblait plus agacée par la déformation qu'elle n'était satisfaite de voir son nom collé à celui de Gabriel. Gabriel arrivait près de la salle quand Maxime s'écarta du mur. — Alors, tu comptes épouser laquelle ? Gabriel s'arrêta. — Quoi ? — Celle dont tu peux vendre le plus de trucs ? Yanis, près de la porte, regarda Mathis. Gabriel posa simplement son sac un peu plus haut sur son épaule. — Fais une phrase complète. Ça a l'air de t'amuser, autant que je comprenne. Maxime lui montra le message reçu de Hugo. Gabriel le lut sans toucher au téléphone. — Tu étais en classe ? — Pourquoi ? Ça te gêne qu'on le sache ? — Ça me gêne surtout que tu comprennes pas une phrase avant de la répéter. Maxime reprit son appareil contre lui. — T'as pas dit que tu prenais la fortune ? — Si. Et que je refusais le mariage si ça me filait une vie dont je veux pas. Tu peux retenir les deux phrases. C'est pas beaucoup. Carine arriva à leur hauteur. Cassandre et Léonie étaient quelques pas derrière, près de la porte. — Il manque aussi le passage où tu ne vends pas ce qui n'est pas à toi. — Pratique. Donc j'explique dix minutes que je veux pas récupérer votre empire pour y passer ma vie, et la conclusion, c'est que je chasse une héritière pour lui prendre son empire. — En gros, oui. — Impressionnant. Maxime regarda Carine, puis Gabriel. Il ne voulait plus garder le téléphone tendu entre eux. — C'est ce qui circule. — Et toi, tu participes. Fais pas comme si le message s'était mis à parler tout seul. Maxime rangea l'appareil. — Tu peux dire ce que tu veux. Les gens vont bien voir. Il s'éloigna vers la salle. Un garçon qui l'avait entendu murmura à son voisin que Gabriel nierait forcément. Mathis l'entendit ; Gabriel aussi. Aucun des deux ne put tirer une vérité de ce simple murmure. Cassandre se rapprocha. — Le transfert qu'on a reçu vient de Victor. Avant, Hugo à Maxime. — Ce que j'ai lu, c'est bien Hugo. Hugo était près d'Adrien, à l'autre bout du passage. Il avait vu Carine rejoindre Gabriel ; il n'avait pas entendu toute la réponse. — Il envoie des versions différentes ? — Oui. J'en ai deux. Maxime m'en a envoyé une, Alice l'autre. Gabriel tendit la main ; elle lui montra les écrans sans lui donner son appareil. Il compara les phrases, puis regarda les noms affichés au-dessus. — Garde-les. Avec les heures et les expéditeurs. — C'est déjà fait. Il hocha la tête. Une plaisanterie n'expliquerait pas à ceux qui n'avaient pas entendu la conversation pourquoi le morceau vrai racontait maintenant autre chose. — Ils pourront même demander à dix personnes si j'ai dit la phrase sur l'argent. Dix personnes diront oui. Et personne aura demandé la suite. — Bienvenue ici. Léonie rangea son téléphone. Elle n'avait pas obtenu la soirée qu'elle imaginait, mais Gabriel ne s'était pas servi d'elle pour approcher Carine. Elle le regarda autrement quand il lui adressa un signe avant d'entrer. Cassandre remarqua ce regard ; Carine aussi. Aucune des deux n'apprécia de découvrir que leur intervention avait laissé à Léonie une autre chance de le revoir. Une sonnerie avait déjà poussé les élèves à entrer. Mathis et Yanis passèrent la porte. Léonie les suivit ; Cassandre s'arrêta une seconde avant de rentrer, juste assez pour voir Carine rester à côté de Gabriel. Carine attendit que Maxime soit hors de portée, puis baissa la voix. — On est quand même bons. Tu me dis non il y a un quart d'heure et maintenant tu veux absolument m'épouser. — Tu vas demander à Hugo si ça vaut pour la fin de l'année aussi ? Elle rit, cette fois avec lui. Ce rire ne changeait rien aux messages qu'elle gardait. — Je préfère te demander directement. — C'est plus fiable. Ils entrèrent à leur tour. Gabriel choisit une place d'où il voyait le tableau et posa son téléphone dans son sac. Il savait maintenant qui avait envoyé le premier message qu'on lui avait montré ; il ne savait pas combien de versions étaient déjà arrivées à des gens qui ne lui poseraient aucune question. Hugo, avant de rejoindre sa table, reçut un nouveau message de Victor : « Delcourt le couvre déjà. » Il le lut, puis regarda les deux sacs posés dans la salle. La correction avait commencé à devenir une autre pièce de son histoire. CHAPITRE 6 — Les fragiles Le deuxième matin, à 7 h 43, la photo de la Peugeot 206 grise était plus ancienne que la plupart des conversations dans lesquelles elle apparaissait. Hugo avait publié la voiture la veille à huit heures passées ; quelqu'un venait de la ressortir avec une nouvelle légende : « Retour du champion. » Dans le groupe avec lequel Maxime la découvrit, un autre écrivit : « Champion ou pas, la bourse ne paie pas l'essence ? » Maxime posa le téléphone face contre table. Il avait dormi avec la scène de son sac repassée plusieurs fois dans sa tête, et rien de la finale de MMA ne rendait ce souvenir plus supportable. Dans un autre bus, Mathis lisait le même message sans savoir qui l'avait envoyé en premier. Une minute plus tard, Romain lui transmit une capture de la vidéo d'Emma. Mathis n'ouvrit pas la pièce jointe. — C'est celle de la cantine ? demanda-t-il. — Non. Le couloir. Mathis releva les yeux vers la vitre noire du bus. — Il y avait vraiment quelqu'un qui filmait ? — Apparemment. — Qui te l'a donnée ? — Un type qui voulait savoir si je l'avais déjà vue. Mathis écrivit : « Ne me l'envoie plus. » Romain répondit presque aussitôt : « Je cherche d'où elle vient. » Mathis connaissait assez Romain pour le croire, assez le lycée pour savoir que cette intention ne faisait pas disparaître la copie. Chez elle, Emma boutonna un haut épais malgré la chaleur annoncée. Elle en vérifia l'ourlet deux fois devant le miroir, puis enfila une veste qu'elle n'avait pas prévue. Son téléphone vibra sur le lit. Une conversation de filles demandait si elle viendrait en cours. Une autre, sans son nom dans le titre, contenait une miniature que Chloé avait réussie à lui décrire avant qu'Emma ne l'ouvre. Emma ne l'ouvrit pas. Elle avait demandé la veille, derrière une porte verrouillée, si quelqu'un avait filmé dans le couloir. La réponse était arrivée pendant la nuit. Onze secondes à la cantine avaient déjà suffi à changer le regard des garçons. Dans le nouveau fichier, Rémi et Tristan attaquaient ses vêtements ; un instant de son intimité exposée contre son gré avait été isolé, ralenti, recadré. Il n'y avait rien à découvrir pour elle dans ces images, seulement le nombre de personnes qui pouvaient désormais les posséder. Chloé l'appela à 7 h 49. — Je suis devant la grille dans dix minutes. — J'ai un bus à prendre, répondit Emma. — Je sais. Je peux attendre. Emma regarda la manche de sa veste. — Ne ramène pas tout le monde. — Seulement Sarah si tu veux. — Toi, ça suffit. — D'accord. Chloé ne lui demanda pas si elle allait bien. Emma n'aurait pas su comment répondre sans commencer à raconter la nuit entière. À 7 h 52, sur le parking du lycée, Victor avait déjà le lien de la finale ouvert. Il montra la ceinture à un garçon qui arrivait avec un café. — C'est vraiment lui ? — Oui. En juillet. — On dirait qu'il a pris cher aussi. — L'autre était finaliste, imbécile. Le garçon haussa les épaules. — Ça reste le type à la 206. Une élève descendit d'une voiture avec chauffeur, entendit « la 206 » et chercha machinalement le coin dans lequel elle s'était garée la veille. Gabriel n'était pas encore là. Sa place sociale, si. Plus près des grilles, Amina Bensaïd lisait son emploi du temps sur papier. Son téléphone restait dans la poche intérieure de son sac, fermeture tournée contre son corps. Elle préférait avoir les mains libres au moment de traverser le passage dans lequel certains attendaient les boursiers. Salomé Ndiaye la rejoignit. — J'ai Emma. Elle arrive avec Chloé. — Bien. — Tu as vu ce qui tourne ? Amina plia sa feuille. — J'ai vu qu'on en parlait. — Moi aussi. Elles s'étaient mises d'accord sans le dire : elles n'avaient pas besoin d'une seconde copie pour croire Emma. À 7 h 57, Gabriel tourna au bout de l'allée. La Peugeot 206 ralentit devant les grilles, attendit qu'un 4 × 4 finisse sa manœuvre, puis gagna la même zone que la veille. — Voilà Morendy, dit Victor. Un garçon baissa son téléphone avant que Gabriel sorte. Un autre le leva davantage. — C'est vraiment sa caisse. — T'attendais-tu à ce qu'il en achète une neuve pendant la nuit ? Gabriel coupa le moteur, prit son sac et verrouilla la portière. Il portait les mêmes chaussures et n'avait aucune raison de regarder qui suivait la voiture des yeux. Une fille remarqua son visage en premier, puis la façon dont les autres faisaient semblant de ne pas le regarder. — Champion de France, apparemment, lança Victor assez fort. Gabriel regarda dans sa direction. — Certainement. — Tu signes des autographes ? — Seulement sur les factures de réparation. Un garçon rit ; Victor ne lui laissa pas voir s'il trouvait la réponse drôle. — Tu crois que ta ceinture change quelque chose ici ? — Non. Je l'ai laissée chez moi. Gabriel passa entre eux. Victor ne se décala qu'au dernier moment. Il avait vu le combat ; il voulait qu'on voie qu'il n'avait pas peur d'adresser la parole à son vainqueur. Il n'avait pourtant aucune envie de reproduire l'expérience de Bastien. Mathis attendait près d'une borne. Il vit Gabriel arriver et suivit du regard les deux garçons qui commentaient encore la voiture. — Ça va être comme ça tout le matin, dit-il. — Les commentaires sur le parking ? — Les commentaires partout. — J'ai connu pire accueil. Mathis eut un mouvement de bouche sans sourire. — Eux aussi ont connu pire cible. Gabriel s'arrêta assez pour comprendre qu'il y avait une suite. — Tu veux dire quoi ? — Pas maintenant. Mathis regarda l'entrée où Chloé venait d'apparaître avec Emma. — Plus tard. Emma traversa le portail entre Chloé et un groupe de terminales. Elle avait choisi de marcher près des filles pour ne pas donner l'impression de se cacher derrière une escorte. Cela n'empêcha pas les regards. Le premier garçon qu'elle croisa baissa les yeux vers son haut, puis releva la tête trop lentement. Le deuxième ne la regarda presque pas et sourit à son téléphone. Elle ne pouvait savoir lequel avait vu la vidéo. Cette incertitude allait désormais avec elle d'un couloir à l'autre. Chloé ralentit pour rester à sa hauteur. — On prend l'escalier est ? — Le plus court. — Le plus court passe devant leur groupe. — Ils ont gagné assez de trajets hier. Emma continua. Sa décision n'enlevait rien à la tension de ses épaules. Carine entra par la cour avec Léonie. Deux filles lui demandèrent en riant si elle avait réservé une date de mariage. — Vous êtes rapides, répondit-elle. — Donc c'est vrai ? — Votre question contient au moins trois histoires différentes. Elle sourit, et cette réponse fut racontée plus loin comme une confirmation. Lorsqu'un garçon ajouta que Gabriel voulait les actions du groupe Delcourt, son expression changea. — Ça, c'est Hugo qui raconte de la merde. — Tu le défends ? — Je corrige une connerie. — C'est pareil pour certains. Carine le laissa à son interprétation. La partie de la rumeur qui la liait à Gabriel ne lui déplaisait pas assez pour qu'elle l'étouffe. Elle savait exactement ce qu'il lui avait dit ; les autres n'avaient que des miettes. Cassandre avait reçu quatre versions avant de quitter sa chambre. Dans l'une, Carine avait proposé un mariage. Dans une deuxième, Gabriel avait accepté. Dans une troisième, il l'avait refusée pour l'humilier. La quatrième annonçait déjà qu'ils sortaient ensemble. Elle verrouilla l'écran quand Alice s'approcha. — Tu les as lues ? demanda Alice. — Tout le monde les a lues. — Ça t'énerve ? — Les gens inventent n'importe quoi. — Ce n'était pas la question. Cassandre ajusta la sangle de son sac. — C'est la seule partie qui mérite une réponse. Alice n'insista pas. Elle avait vu Cassandre ignorer des rumeurs beaucoup plus grossières quand elles ne concernaient personne qui l'intéressait. Adrien arriva derrière elles avec une invitation pour une réception de sa famille. Il avait déjà vu Cassandre relire le nom de Carine sur son écran. — Tu as deux minutes ? — Pour quoi ? — Samedi prochain. Les Soubeyran ouvrent leur collection au musée privé. Mon père peut nous inscrire tous les deux. — Tu m'as déjà parlé de cette collection. — C'est justement pour ça que j'ai pensé à toi. — Je te répondrai. Adrien gardait le sourire précis de quelqu'un qui ne voulait pas être refusé devant Alice. — Tu attendras que le mariage de Delcourt soit fixé ? Le regard de Cassandre se refroidit. — Ne me parle pas comme si tu savais ce que j'attends. — Je plaisantais. — Alors trouve une autre plaisanterie. Elle repartit avec Alice. Adrien la regarda rejoindre le bâtiment sans montrer à Hugo, qui approchait, à quel point cette minute avait compté. — Toujours rien ? demanda Hugo. — Qu'est-ce qui circule exactement ? — Sur eux ? Mariage, restaurant, fortune. On choisit la version selon le groupe. — Je te demande ce qui est vérifiable. Hugo eut un sourire bref. — Que Cassandre lit tout. Adrien rangea l'invitation dans son sac. — Continue de vérifier ce que Morendy fait publiquement. — Tu ne veux pas qu'on lui invente une maîtresse ? — Je veux quelque chose qu'il ne puisse pas corriger en une phrase. Hugo observa Gabriel au bout de la cour. — Alors, il faudra attendre qu'il en donne lui-même. À 8 h 05, le couloir central se remplit par vagues. Mathis céda automatiquement le passage à un garçon dont le manteau coûtait probablement un mois de ses repas. Le garçon tendit son sac sans regarder derrière lui. Mathis le prit avant d'avoir décidé de le faire. Il regarda ensuite ses propres doigts autour de la poignée. — Tu me le redonnes au troisième, dit le garçon. — On n'a pas le même cours. — Alors, tu monteras plus vite. Mathis calcula : refuser maintenant, après avoir déjà pris le sac, donnerait au garçon une histoire à raconter jusqu'à la pause. Il monta. Gabriel, plus bas dans l'escalier, vit le geste et le visage de Mathis. Il ne dit rien. Il comprenait assez pour ne pas appeler ce silence de l'obéissance volontaire. Sami, lui, arrivait avec un cahier sec prêté par Élisa. Deux garçons voulurent savoir s'il avait « enfin appris à protéger ses devoirs de l'eau ». — J'ai pris l'option imperméable, dit-il en levant le cahier. Ils rirent de la plaisanterie comme s'ils l'avaient provoquée pour cela. Sami profita du rire pour passer. Une fois le coin tourné, il remit le cahier contre son ventre et vérifia les feuilles à l'intérieur. Leur rire s'était arrêté vingt mètres plus tôt ; sa vérification, non. Près des casiers, Romain trouva sa chaise de la veille marquée d'une étiquette autocollante portant le nom de Raphaël Derval. Raphaël ne le regarda même pas retirer ses livres. — Tu peux prendre celle du fond. — Elle est bancale. — Alors cale-la. Romain prit son classeur et changea de place. Il aurait pu discuter l'étiquette devant le professeur. Il savait aussi que Raphaël pouvait obtenir qu'on discute de son retard, de sa « mauvaise attitude », puis de son dossier. Sa stratégie ne lui donnait aucune paix intérieure. Elle lui permettait d'arriver au prochain cours sans incident supplémentaire. Emma atteignit la jonction des deux couloirs. Un téléphone vibra sur la gauche ; elle ramena son sac devant elle. — Alors, Emma, belle vidéo ? Elle reconnut Clément Girard, pas sa voix de la veille, mais la manière dont il prononça son prénom. — Dégage. — Je parle seulement. — Alors parle à quelqu'un d'autre. Un garçon derrière lui ajouta une remarque sur sa poitrine. Clément rit, comme si la phrase avait été produite par le couloir lui-même. Emma fit un pas pour passer. Il la suivit d'un demi-pas et posa une main sur sa poitrine sans son accord. Le geste fut bref, public, assez sûr de l'impunité pour ne même pas chercher un angle caché. Emma se figea avant de reculer. Elle avait déjà la main levée lorsqu'une pensée la traversa : si elle le frappait, quelle scène retiendrait-on ? — Enlève ta main, dit-elle. Il l'avait déjà retirée. — Ça rend bien dans la vidéo. Si tu veux baiser, tu m'envoies un message. Chloé se plaça aussitôt à côté d'Emma. — Clément, recule. — Je suis parti. Il continua avec ses amis, sans presser le pas. Il y avait des témoins. Une fille du cercle de Carine pensa qu'il avait dépassé une limite, puis regarda le nom de la salle au-dessus de la porte. Une autre murmura : « Pourquoi elle passe encore par ici ? » Chloé l'entendit. — Parce que le cours est par ici. La fille rougit, mais ne répondit pas. Emma n'avait aucune envie que cette dispute devienne une deuxième scène à supporter. — On avance, dit-elle. Ses doigts tremblaient seulement lorsqu'elle essaya de remettre son stylo dans la poche étroite de son sac. Chloé attendit sans l'aider à sa place. Amina avait vu la fin depuis l'escalier. Elle s'approcha, sans demander devant les autres ce qui venait de se passer. — On va dans la même salle. Emma acquiesça. — J'ai les notes d'hier si tu veux. — Je les ai aussi. — Tant mieux. Elles marchèrent à trois jusqu'à la porte. Emma apprécia qu'Amina ait trouvé une phrase sur le cours. Elle en avait assez d'exister uniquement comme le sujet d'une vidéo. Gabriel sortait du couloir transversal à ce moment-là. Il aperçut Emma entourée de Chloé et d'Amina, le visage fermé. Il avait entendu la rumeur d'une deuxième vidéo dans la cour sans l'avoir vue. Victor approcha son téléphone de lui. — Tiens, là, tu vas comprendre pourquoi tout le monde regarde. Gabriel baissa l'écran d'un doigt sans lancer la lecture. — Non. — Es-tu sérieux ? — Oui. Range ça. — Tu fais la morale maintenant ? — J'ai assez de vidéos de combats sur mon téléphone. Victor reprit l'appareil, contrarié d'avoir perdu son petit public. Emma entendit le refus en passant. Elle ne se retourna pas. Un garçon qui refusait de regarder ne récupérait ni les copies ni les minutes qu'elle avait passé à vérifier son vêtement. Elle nota pourtant qu'il n'avait pas demandé à voir. La salle de mathématiques était ouverte à 8 h 17 ; la professeure n'y était pas encore. Les tables se remplirent selon une géographie que personne n'avait dessinée au tableau. Les boursiers occupaient des places dispersées qu'on pouvait leur reprendre sans discussion. Cassandre posa son cahier à deux rangs de Gabriel. Carine choisit une table plus loin, d'où elle voyait à la fois Cassandre et la porte. Étienne resta debout avec Adrien près des fenêtres. Hugo circulait entre les rangs, parlant assez bas pour obliger les autres à se rapprocher. Mila remarqua qu'il ne filmait pas. Il n'en avait pas besoin pour lancer une version des faits. Valérie Rey avait distribué un exercice la veille ; les élèves devaient en comparer la dernière question. Emma ouvrit son cahier à cette page. Le chiffre écrit dans la marge était juste. Elle mit pourtant plusieurs secondes à reconnaître le sens de la démonstration. Un garçon au fond souffla « joli » vers son dos. Elle ne chercha pas à savoir si la professeure, qui venait d'entrer, l'avait entendu. Elle écrivit la première ligne de sa réponse au crayon pour avoir une tâche précise sous les yeux. — Vous avez tous une nuit de moins pour parler, constata madame Rey en posant sa sacoche. Quelques élèves rirent. Elle vit plusieurs écrans disparaître trop vite. Elle ne savait pas quelles images ils montraient. — Je reviens dans deux minutes avec les copies du contrôle de placement. À mon retour, les téléphones sont rangés. Elle repartit vers le bureau voisin. Deux minutes, dans cette classe, suffisaient largement. Étienne attendit que la porte se referme. — Morendy. Gabriel leva les yeux de son cahier. — Tu as retrouvé une bouteille ? Un souffle de rire traversa les premiers rangs. Étienne sourit sans plaisir. — Tu profites encore de ta petite vidéo ? — Laquelle ? Il y en a beaucoup, apparemment. — Celle où tu as cru m'humilier. — Ah. Celle où tu m'as tendu une bouteille ouverte au-dessus de mon repas. — Tu racontes ça comme si on te devait quelque chose. — Je raconte le début. C'est la partie que ta vidéo oublie. Hugo cessa de parler à son voisin. Il savait précisément quel extrait Étienne lui avait envoyé. Étienne s'avança entre deux tables. Il ne se pencha pas au-dessus de Gabriel. Le combat qu'il avait vu la veille lui avait appris qu'une menace à distance coûtait moins cher qu'un geste imprudent. — Tu vas regretter de m'avoir fait passer pour un idiot. — Tu n'avais pas besoin de moi pour ça. Un rire bref échappa à Diane. Étienne tourna la tête, puis revint à Gabriel. — Je parle sérieusement. — Moi aussi. — Ta bourse peut vite devenir un sujet intéressant. Mathis cessa de copier sa date. — Et la réputation de ta famille, continua Étienne. Tu crois que tes parents sont à l'abri parce que tu sais renverser de l'eau ? Un silence plus dense prit la place des chuchotements. — Tu vas faire quoi ? demanda Gabriel. — Il y a des coups de fil qu'on peut passer sans se fatiguer. — À qui ? — Aux personnes qui emploient tes parents, pour commencer. Étienne avait retrouvé le terrain qu'il connaissait. Il regarda les tables autour de Gabriel, voulant que chacun entende la suite. — Ta famille aussi peut prendre cher. Tu vas voir ce que ton numéro de cantine te coûte. Gabriel le regarda une seconde, puis sourit. Pas un rire théâtral ; le bref sourire de quelqu'un qui découvrait la même erreur une deuxième fois. — Mon père est chirurgien. Étienne cligna des yeux. — Et ? — Et tu crois qu'un chirurgien se remplace comme un stagiaire parce que ton père passe un coup de fil ? Une fille derrière Cassandre regarda Gabriel avec surprise. Elle ignorait tout de ses parents. Mathis, lui aussi, releva la tête : cette information n'avait jamais fait partie des conversations entre boursiers. Étienne reprit rapidement. — Les médecins aussi ont une hiérarchie. Si un hôpital ne veut plus de lui… — Peut-être. Tu peux essayer. — Tu te crois protégé par son métier ? — Non. Je te dis ce que tu risques en essayant. Gabriel posa son stylo. — Fais-le virer. Vraiment. Et après, je ferai tout ce que je peux pour que tout le monde sache pourquoi. — Encore faut-il que quelqu'un te croie. — Exactement. Ce n'est pas magique. Il faudra des preuves, des témoins, des gens prêts à regarder. Mais toi, il te faudra expliquer pourquoi le père d'un élève perd son travail après que ton fils s'est fait arroser avec sa propre bouteille. — Tu n'as aucune preuve que ma famille ferait ça. — Alors ne le fais pas. Tu viens de le promettre devant une classe entière. Inès baissa les yeux sur sa copie. Gabriel avait placé Étienne devant la publicité de sa menace ; l'idée était solide. Elle voyait aussi l'angle mort : une famille pouvait agir par personnes interposées et nier jusqu'au bout. Cassandre connaissait mieux encore ce mécanisme. Elle ne trouvait pas la réponse stupide ; elle trouvait Étienne assez susceptible pour chercher une voie moins visible. — J'aimerais bien voir le titre, reprit Gabriel. — Quel titre ? — « Un chirurgien perd son poste parce que le fils d'un millionnaire a eu l'ego vexé au lycée. » Il laissa à Étienne le temps d'entendre la phrase entière. — Ton père qui explique à la télé pourquoi un médecin ne peut plus opérer parce que tu as raté ton coup avec une bouteille. Ça ferait une belle image de famille. — Tu penses que des journalistes vont courir pour toi ? — Je ne sais pas. Je leur raconterai quand même. Aux réseaux, aux associations, à ceux qui aiment poser des questions embarrassantes. On verra qui reprend. Gabriel ne prétendait pas détenir déjà une rédaction ni un ministre dans son téléphone. Il voulait que le risque de visibilité entre dans le calcul d'Étienne. — Chaque opération annulée deviendrait une question qu'on pourrait poser à ton père. Tu crois qu'un ministre voudrait défendre ça devant une caméra si l'affaire sort ? — Tu te prends pour qui ? — Pour celui qui racontera pourquoi tu as appelé papa. Adrien observa le visage d'Étienne. La menace directe avait produit exactement ce qu'il redoutait : une formule mémorable. Il connaissait des façons de nuire à une famille sans donner un titre aux journaux. Il ne les proposa pas devant la classe. Hugo, à côté de lui, retenait déjà les mots « chirurgien » et « bourse ». Étienne essaya de reprendre l'avantage. — Ton père est chirurgien et tu es boursier ? — Et ? — Il faudra nous expliquer comment ça marche. — Pas à toi. — C'est pratique. — Tu n'as même pas trouvé la première question, Étienne. Tu veux que je te fasse tout le devoir ? Cette fois, plusieurs élèves rirent sans se cacher. Gabriel savait que la question de la bourse pourrait être utilisée plus tard ; il refusa de fournir à Étienne des détails familiaux pour sa prochaine recherche. — Et ta mère ? demanda Étienne. Gabriel ne baissa pas les yeux. — Elle fait des ménages. Une seconde de surprise parcourut la salle. — Tu veux aussi lui faire perdre son boulot ? Vas-y. Elle en retrouvera. Elle bosse bien, et elle n'a pas besoin que je fasse semblant d'avoir honte de son travail. — Tu crois que c'est si facile ? — Non. Je sais qu'un renvoi lui coûterait quelque chose. Je sais aussi que ton père aurait beaucoup plus de mal à expliquer pourquoi il a voulu le provoquer. Gabriel avait parlé trop vite en promettant qu'elle retrouverait du travail ; il rectifia sans offrir à Étienne le plaisir d'une humiliation. — C'est sa vie, pas un accessoire pour tes menaces. Étienne regarda autour de lui, cherchant quelqu'un qui lui rendrait la pièce. Gabriel reprit avant qu'il n'en trouve. — Putain, il faut vraiment que je m'habitue à vous. — À quoi ? — À chaque fois que vous êtes en difficulté, c'est papa, maman, le nom de famille, l'argent. Jamais vous. Étienne redressa la tête. — Tu crois que parce que tu sais taper, t'es un homme ? — Je n'ai parlé de taper personne. — Tu te caches derrière ton titre. Sans ta salle de MMA, tu es quoi ? La question toucha Gabriel assez pour qu'il y réfléchisse. Il avait effectivement laissé son palmarès parler à sa place sur le parking. — Mon titre ne va pas appeler l'employeur de ton père, répondit-il. Mon entraîneur ne va pas faire perdre son travail à ta mère parce que tu m'as insulté. — Tu sais très bien que tu t'en sers pour faire peur. — Je sais que ça change ce que certains osent faire. Je ne vais pas prétendre le contraire. Gabriel désigna le cahier ouvert devant lui. — Mais là, je te réponds avec des phrases. Ça te va, ou il faut que ton père vienne écouter ? Une élève derrière Carine étouffa un rire. Étienne la fixa ; Carine, elle, garda un sourire visible. Diane regarda surtout le fait qu'aucun des deux garçons ne s'était touché. Inès remarqua la concession de Gabriel sur son titre : il n'avait pas nié ce qui le favorisait. Cassandre observait Adrien, qui semblait déjà penser à une autre conversation. — Appelle directement ton père la prochaine fois, continua Gabriel. Je parlerai avec lui. Ça nous fera gagner du temps. — Fais attention à ce que tu demandes. — J'ai l'habitude des mecs qui ont un ego. À la salle, ils assument au moins ce qu'ils font eux-mêmes. — Ta salle va te protéger toute l'année ? — Non. Elle a juste eu le temps de rire de vous hier soir. Un silence bref suivit. — De qui ? — De ceux qui racontent qu'ils vont appeler papa après une dispute. Gabriel avait passé la veille au soir avec son entraîneur et ses partenaires, après les cours. Il leur avait résumé le sac, la place, l'eau et les menaces familiales entre deux exercices. Ils n'avaient pas ri d'Emma ni des élèves humiliés. Ils avaient ri de la manière dont certains garçons remplaçaient toute réponse personnelle par un nom de famille. L'un avait dit « bon courage » quand Gabriel avait expliqué qu'il devait encore passer l'année ici. Un autre avait trouvé un surnom. — Tu sais comment on vous appelle à la salle ? demanda Gabriel. Étienne ne voulut pas poser la question, mais quelqu'un le fit à sa place. — Comment ? — Les fragiles. Le mot resta suspendu au-dessus des tables. Diane souffla du nez avant de pouvoir se retenir. Sami baissa les yeux sur son cahier. Un riche, à l'autre bout, rit franchement en pensant à Étienne. Carine regarda Cassandre ; elle vit que sa rivale avait compris le coup social derrière la plaisanterie. Adrien n'y trouva rien de drôle. Hugo, lui, venait de découvrir un court titre. — Ça vise tout le monde ? demanda un garçon près de la fenêtre. — Non, répondit Gabriel. Ceux qui appellent papa dès qu'ils perdent une dispute. — Donc Étienne, dit une voix du fond. Étienne tourna la tête trop tard pour reconnaître qui avait parlé. — Fermez-la. — Tu vois, dit Gabriel, même la définition est comprise sans explication. — Tu vas regretter cette journée. — Possible. Mais si tu veux me le faire regretter, commence par trouver une idée qui soit à toi. Madame Rey revint avec la pile de copies. Elle vit des élèves debout, d'autres trop attentifs à Gabriel et Étienne. — Tout le monde s'assied. Étienne resta une seconde de plus dans l'allée, puis rejoignit sa place. La professeure n'avait pas entendu la menace sur les parents ; elle ne pouvait lire dans les téléphones. Elle nota simplement que l'agitation de la veille avait changé de centre. — Téléphones rangés. Je commence. Le cours commença sans résoudre ce qui venait de se passer. À 8 h 38, madame Rey écrivit une équation au tableau. — La dernière question d'hier n'admet pas la réponse que j'ai lue dans trois copies. Qui peut montrer où le raisonnement déraille ? Les mains de Cassandre et d'Inès se levèrent presque ensemble. Emma leva la sienne une seconde après. Madame Rey choisit Emma. Emma sentit un garçon derrière elle bouger son téléphone sur la table. Elle s'obligea à regarder les symboles, pas son écran. — Le changement de variable est bon, dit-elle. Mais la borne ne suit pas. Il faut la transformer aussi. Elle donna la nouvelle borne sans consulter son cahier. — Exact. Venez l'écrire. Emma traversa l'allée. Deux garçons la suivirent des yeux pour une raison qui n'avait rien à voir avec les mathématiques. Elle écrivit trois lignes propres, vérifia le signe et rendit la craie. Sa main ne tremblait plus lorsqu'elle travaillait ; elle trembla de nouveau en rejoignant sa place. Amina lui poussa discrètement une bouteille d'eau. Emma secoua la tête. — Tu as réussi, murmura Amina. — J'ai juste fait l'exercice. — Oui. Ce « oui » lui convenait mieux qu'un compliment sur son courage. Elle était venue pour apprendre, même si d'autres transformaient sa présence en spectacle. Gabriel suivit la démonstration, puis corrigea une ligne sur sa feuille. Cassandre compara le résultat au sien. Elle avait repéré la même erreur, mais pas le chemin choisi par Emma. Pour une minute, la classe redevint un endroit où les réponses avaient plus d'importance que les noms. Puis un téléphone vibra sous une table. Hugo ne le sortit pas. Il attendit que madame Rey se retourne avant d'envoyer trois mots : « Les fragiles. Morendy. » Dans le groupe suivant, le message reçut déjà une légende : « Il a traité tous les héritiers de fragiles. » Hugo n'avait pas écrit « tous ». Il ne corrigea personne. Zoé Mercier, au troisième rang, reçut la capture par une fille qu'elle connaissait depuis la seconde. Elle ouvrit la conversation, vit la phrase, puis la ferma. Son père tenait une pharmacie de quartier ; elle connaissait assez de gens qui affichaient un grand nom pour leur demander un service sans les saluer ensuite. Elle n'était pourtant pas boursière, et son refus de rire ne lui coûterait pas la même chose. Ce matin, elle s'intéressait moins au slogan qu'à la manière dont Gabriel avait répondu à une question gênante sans humilier ses parents. Elle avait vu la finale la veille ; la ceinture l'avait moins marquée que le moment où, après la décision, il avait attendu que son adversaire retrouve son souffle avant de quitter l'aire. Elle se méfiait de ce qu'une vidéo pouvait prouver d'un caractère. Il faudrait une conversation réelle. Héloïse Valréas suivit, elle, la réaction d'Adrien. Elle appartenait au cercle des familles hôtelières, connaissait le Belvédère et la façon dont une réception effaçait les personnes qui avaient préparé la salle. Sa politesse était devenue une sorte d'armure ; on lui reprochait rarement une phrase, souvent son silence. Gabriel avait présenté une famille riche comme un risque public en quelques minutes. Il avait compris une partie de l'image sans connaître les coulisses. Héloïse nota mentalement qu'il faudrait lui parler un jour des crises qu'une famille peut contenir avant qu'un journaliste n'obtienne un seul nom. Elle n'éprouva pas le besoin de traverser la salle pour le lui expliquer. Pour l'instant, elle voulait surtout voir si son assurance survivrait à une question qu'il n'avait pas préparée. À 8 h 57, madame Rey récupéra les feuilles d'exercice. Un garçon riche tendit la sienne à Lucas sans lever la tête. — Mets la mienne en haut. Lucas prit la copie. — Tu peux la poser toi-même, la pile est à deux mètres. — Et toi, tu peux marcher deux mètres. Lucas sentit Yanis se redresser derrière lui. Il posa la feuille sur la pile, sans obéir à l'ordre de la mettre au-dessus. Le garçon n'avait pas regardé ; il put croire qu'il avait gagné. Lucas préféra ce malentendu à une démonstration publique. Yanis lui glissa : — Tu lui as rendu service. — Je sais. — Il recommencera. — Je sais aussi. Yanis serra la mâchoire. Son propre réflexe allait en sens inverse : se raidir avant qu'on l'approche. Ce réflexe avait déjà servi d'excuse à Bastien pour l'accuser d'être agressif. Il regarda la porte plutôt que le garçon à la copie. À 9 h 09, la classe reçut ses résultats du contrôle de placement. Emma avait une note parmi les meilleures. Sami la lui montra du pouce, par-dessus l'allée. Elle eut un vrai petit sourire. Puis, elle vit Clément, dans le couloir par la vitre de la porte, montrer quelque chose sur son téléphone à un autre garçon. Le sourire disparut. Il n'était pas possible de tenir une bonne nouvelle à l'écart du reste de sa matinée. Madame Rey appela Gabriel au tableau pour une variante de l'exercice. Il proposa une voie plus courte ; Inès signala un cas limite qu'il avait oublié. — Oui, dit-il, ça marche seulement si la borne reste positive. Il corrigea la ligne. Inès hocha la tête, satisfaite de l'échange plutôt que de l'avoir pris en défaut. Carine remarqua qu'elle n'avait pas eu besoin d'une plaisanterie pour lui faire garder les yeux sur elle. Cassandre le remarqua aussi. Leur rivalité ne leur donnait aucune prise sur cette conversation de deux lignes. À 9 h 18, la sonnerie permit enfin à plusieurs élèves de sortir leurs écrans. Les messages sur « les fragiles » avaient gagné plus de groupes que la rectification de Gabriel. Un garçon de haute société barra le passage à Étienne. — Fais attention, fragile. — C'est toi qui répètes le boursier maintenant ? — Je répète ce qui te va bien. Leur rire n'avait rien d'une solidarité avec Gabriel. Ils utilisaient le mot pour régler une vieille rivalité entre riches. Étienne écarta le garçon de l'épaule et sortit. Gabriel vit la scène sans éprouver la satisfaction prévue. Son mot ne lui appartenait déjà plus. Sur le palier, Mathis attendit qu'il approche. — Tu peux m'expliquer un truc ? — Essaie. — Pourquoi tu les appelles tous fragiles alors que ce sont nous qui allons entendre le mot toute la semaine ? — Je n'ai pas dit tous. — Les messages, si. Gabriel chercha son téléphone. Mathis lui montra la capture. — Tu vois ? « Tous les héritiers. » — Hugo ? — Peu importe qui a ajouté « tous ». Si Romain le répète, on peut lui prendre sa place. Si moi, je ris, on peut me faire porter trois sacs. — Alors ne le répétez pas. Mathis retira le téléphone. — Tu crois que ça suffit ? Gabriel ne répondit pas immédiatement. — Roche sait maintenant que tu fais du MMA, continua Mathis. Tu crois qu'il va revenir chercher toi ? — Je n'en sais rien. — Il cherchera celui qu'il peut mettre au sol sans finir dans une vidéo de championnat. Gabriel regarda l'escalier dans lequel Bastien parlait déjà avec deux garçons. — Tu me demandes de laisser faire quand ils s'en prennent à moi ? — Je te dis ce qui arrive aux autres après tes réparties. — Je ne vais pas me laisser faire pour simplifier leur journée. — Je ne t'ai pas demandé de le faire. Mathis descendit sans attendre un accord qu'aucun des deux ne pouvait donner. Gabriel le laissa partir. Le reproche l'agaçait parce qu'il n'était pas entièrement injuste. Romain avait entendu la fin. — Il y a une différence entre refuser leur sac et leur fabriquer un surnom. — Je l'ai dit à un garçon qui menaçait mes parents. — Je sais. J'étais là. — Alors, tu sais aussi pourquoi. — Oui. Et je sais comment ça voyage. Romain montra son téléphone sans ouvrir la conversation. — Ils ont déjà mis les noms de trois garçons qui n'étaient même pas dans la salle. Gabriel retint une réponse facile. Il venait de reprocher aux autres de déformer ses mots ; il ne pouvait pas faire comme si cette déformation n'avait aucun coût. Pendant ce temps, à l'étage inférieur, Amina traversait un couloir moins fréquenté avec Élisa. Elle préférait ce trajet depuis le mois de juin. Le détour ajoutait deux minutes, mais évitait le groupe qui s'installait près des casiers centraux. Ce matin, Kévin Lartigue et Enzo Bellamy étaient justement à l'entrée de ce détour. — Tu nous esquives, Amina ? demanda Kévin. — J'ai cours. — On peut marcher avec toi. — Tu ferais mieux d'aller au tien. Son ton resta neutre. Elle sentait Élisa ralentir derrière elle. Kévin fit un commentaire sur son corps et se rapprocha assez pour lui couper le passage. Amina fixa le numéro de la salle au bout du couloir. Elle aurait voulu lui dire de reculer, puis dire plus fort, puis lui donner une raison de ne plus jamais recommencer. L'année précédente, une réaction semblable avait transformé trois secondes d'insulte en une semaine de paris sur sa prochaine colère. Elle choisit de ne pas offrir ce spectacle. Enzo posa une main intrusive sur elle. Amina resta presque immobile. Elle regarda l'heure sur l'horloge au mur et attendit que leurs plaisanteries se terminent. Élisa fit un pas. Amina lui adressa un signe minuscule : pas maintenant. Ce n'était ni une permission ni une acceptation. Elle comptait seulement les secondes pendant lesquelles une protestation pouvait aggraver ce qu'ils faisaient déjà. — Voilà, dit Kévin. Tu vois quand tu veux être tranquille. Ils s'éloignèrent en riant. Amina sentit sa colère revenir d'un coup, trop tard pour qu'ils la voient. Elle vérifia que la fermeture de son sac était toujours en place. Élisa attendit qu'elles soient derrière la porte coupe-feu. — Tu veux que je note les noms ? — Tu les connais. — Je peux noter l'heure. — Fais-le pour toi. Ne mets pas mon nom sans me demander. Élisa sortit son crayon. — D'accord. — Et tu avais raison sur le problème de chimie, ajouta Amina après quelques pas. — Tu changes de sujet ? — Je choisis le prochain. Élisa referma le carnet. À 9 h 26, près de la cour, Chloé expliquait à Nour ce qu'elle avait vu le matin. Nour comparait les heures des messages, pas les corps captés dans les fichiers. — La copie du couloir est arrivée après vingt-deux heures dans notre groupe, dit-elle. Mais j'ai une capture d'un commentaire plus ancien. — Tu peux remonter au premier envoi ? — Peut-être jusqu'au premier envoi que quelqu'un acceptera de me montrer. — Ce n'est pas pareil. — Je sais. Nour avait appris à distinguer une preuve d'un accès partiel. Elle savait aussi qu'une preuve ne déclenchait aucune justice à elle seule. Emma les rejoignit avec Sarah. Chloé rangea immédiatement son téléphone. — Tu n'as pas besoin de cacher les heures, dit Emma. — Je cache la miniature. — Merci. Nour la regarda. — Je peux garder une liste des transferts sans ouvrir les vidéos. Tu veux que je le fasse ? — Oui, mais rien ne sort de ton carnet sans que je le sache. — D'accord. — Et si je te demande d'arrêter ? — J'arrête. Emma approuva d'un signe de tête. Elle avait assez de gens qui prenaient des décisions sur son image. Mila approcha à son tour, son propre carnet fermé. — J'ai vu passer deux montages différents, dit-elle. Je n'ai pas conservé de copie. Emma baissa les yeux une seconde. — Les deux sont du couloir ? — Oui. La même scène, deux recadrages. — Qui les a faits ? — Je ne sais pas. Je connais une étape de la chaîne, pas le début. — Si tu écris là-dessus, ne mets pas mon nom. — Je n'écrirai rien publiquement sans te redemander. — Même si tu trouves tout ? — Même si je trouve tout. Mila avait envie de savoir ; elle supportait mal l'idée qu'un dossier complet puisse rester dans son tiroir. Elle comprit pourtant que sa curiosité ne lui donnait aucun droit sur l'humiliation d'Emma. Sarah observa Mila partir vers la cour. — Elle tiendra parole ? — Hier, elle l'a tenue, dit Chloé. Emma regarda les portes vitrées où passaient encore des téléphones. — Une journée, ce n'est pas un contrat. — Non. Elles reprirent leur trajet pour le cours suivant. Claire Beaumont se trouvait près du bureau des surveillants. Elle reconnut Emma et s'approcha seule. La veille, elle l'avait vue après l'agression, sans avoir assisté aux gestes. Emma lui avait donné les noms de Rémi et Tristan, puis demandé qu'on n'ouvre pas un dossier complet sans lui expliquer d'abord ce qui suivrait. Claire n'avait pas obtenu davantage. Ce matin, elle ne pouvait pas prétendre que cette réserve équivalait à une plainte. — Emma, tu as une minute à l'écart ? — Si c'est pour répéter hier, non. — J'ai seulement appris qu'un fichier circule. — Alors, vous savez déjà ce que je ne veux pas revoir. Claire baissa la voix. — Je ne vais pas te demander de le regarder ici. Emma prit une respiration. — Je ne veux pas que Rémi, Tristan ou Clément sachent que je vous parle aujourd'hui. — Clément ? Elle hésita. Chloé regarda le sol. — Il m'a touchée ce matin. Dans le couloir. Claire se redressa, puis se retint de poser trois questions à la fois. — Je peux consigner ce que tu veux me dire, avec les mots que tu choisis. — Et après ? Leurs parents appellent ? On me convoque avec eux ? On demande si j'ai mal compris ? Claire n'avait pas de réponse honnête qui effaçât ces possibilités. — Je peux te dire les étapes avant d'en engager une. Je ne peux pas te promettre que l'établissement réagira comme tu voudrais. Emma hocha la tête. Cette franchise ne rendait pas l'endroit sûr. Elle rendait seulement la conversation possible. — Pas maintenant. Je dois aller en cours. — D'accord. Tu peux venir sans rendez-vous si tu changes d'avis. Emma reprit son sac. Elle ne croyait pas qu'un bureau et un formulaire mettraient sa bourse à l'abri des appels de plusieurs familles. Elle connaissait le prix affiché de l'inscription : vingt-cinq mille euros, bien avant les autres dépenses. Sans aide, logement, matériel, voyages et frais pouvaient porter l'année vers cent mille euros. Elle n'avait pas les moyens de jouer cette année sur l'espoir que chaque parent préférerait la vérité au nom de son enfant. À 9 h 38, la pause se transforma en plusieurs réunions qui ne portaient pas le même nom. Étienne resta avec Victor et deux garçons du groupe immobilier près des fenêtres. Il ne parla plus d'appeler son père. Victor lui montra pourtant la capture avec laquelle « fragile » était écrit sous sa photo de la cantine. — C'est Hugo ? — Pas la photo. Je ne sais pas qui l'a assemblée. — Supprime-la. — Si je la supprime chez moi, elle reste ailleurs. Étienne posa un doigt sur l'écran. — Trouve qui a commencé. Victor détestait recevoir des ordres qu'il ne pouvait exécuter. Il acquiesça parce qu'Étienne le regardait encore. Près de la fontaine, Diane rattrapa Gabriel. — Les fragiles ? — Ça a circulé vite. — C'est un bon surnom de vestiaire. C'est justement pour ça que tu vas le regretter. — Tu le trouves drôle ou tu me fais la leçon ? — Les deux. Elle posa sa bouteille de sport sous le jet et attendit qu'elle se remplisse. — Qui l'a inventé ? — Un gars de la salle. — Je l'aime bien sans le connaître. — Je lui transmettrai. Il va demander des droits d'auteur. — Il ferait mieux de demander une protection contre Étienne. Gabriel regarda l'eau monter dans la bouteille. — Étienne a surtout besoin d'une idée neuve. — Les gens humiliés sont parfois très créatifs. Elle referma le bouchon. — Tu as vu la finale ? demanda Gabriel. — Oui. Et j'ai vu Bastien te prendre par le tee-shirt avant la chute. — Ça aussi, tout le monde le répète ? — Non. C'est moins court que « champion violent ». Elle eut un sourire sec. — Tu critiques Hugo et tu viens de lancer ton propre slogan. Gabriel inclina la tête. — Ce n'est pas faux. — À la piscine, si je donne un surnom à quelqu'un, je sais qu'il me reviendra au premier mauvais temps. — C'est comme ça partout ? — Dès qu'il y a un groupe et un classement. Ici, il y a juste davantage d'argent derrière. Elle partit rejoindre son entraînement prévu plus tard, sans transformer la conversation en promesse. Mila arriva du côté opposé. Elle avait entendu la dernière phrase. — Une phrase facile à retenir gagne toujours contre une explication de deux minutes. — Vous êtes deux à me l'expliquer maintenant ? — Diane parle des vestiaires. Moi, des captures. Mila lui montra deux messages, en masquant les noms des destinataires qui n'avaient rien demandé. Le premier rapportait la réponse à Étienne. Le second affirmait que Gabriel voulait « faire fermer les entreprises de toutes les familles ». — Je n'ai pas dit ça. — Je sais. Mais la deuxième version tient déjà debout pour ceux qui préfèrent te détester. — Tu vas publier la correction ? — Je peux publier ce que j'ai entendu. Je ne sais pas encore si ça aidera. Gabriel soupira. — Le combat aussi change de titre selon les gens. — Aujourd'hui, il te rend intéressant. Demain, quelqu'un pourra le présenter comme la preuve que tu es dangereux. — Je ne vais pas effacer le fait que j'ai fait du MMA. — Je ne te le demande pas. Je te dis ce qu'ils peuvent en faire. Mila regarda le passage avec lequel Emma venait de disparaître. — Elle m'a demandé de ne rien publier sur les vidéos. — Alors ne publie rien. — C'est ce que j'ai dit. — Pourquoi tu me le racontes ? — Parce que tu vas peut-être voir passer des montages. Je veux que tu saches que je ne les relaierai pas sous prétexte de corriger les légendes. Gabriel acquiesça. — D'accord. Il appréciait la précision ; elle, qu'il n'essaie pas de lui dicter un article. Ce n'était pas encore de la confiance. Ils venaient seulement de vérifier que leurs limites pouvaient tenir dans une conversation. À 9 h 46, Cassandre prit son cahier de mathématiques et traversa la cour. Alice lui avait demandé si elle comptait vraiment comparer l'exercice promis. — Oui, avait-elle répondu. Je l'ai fait. Alice n'avait pas ajouté que le cahier était ouvert à la bonne page depuis trois minutes. Gabriel était près du banc bas, seul cette fois. — J'ai trouvé une autre borne que Rey, dit Cassandre en posant le cahier. — Montre. Elle s'assit à côté de lui, laissant entre eux la place du cahier. La différence était réelle : elle avait choisi une méthode plus longue, mais plus robuste. Gabriel suivit sa démonstration au stylo sans la corriger pour le plaisir de parler. — Là, tu évites le cas qu'Inès a signalé. — Oui. Tu peux garder ton raccourci si tu annonces l'hypothèse. — Je l'ai oubliée. — Ça arrive même aux champions. — La médaille ne couvrait pas les intégrales. Elle sourit malgré elle. Ils restèrent quelques minutes sur la question avant qu'elle referme le cahier. — Étienne ne fera pas exactement ce que tu lui as proposé. Gabriel tourna la tête. — Tu parles de mon père ? — De toute ta famille. — Il a menacé devant trente personnes. — Oui. Tu l'as empêché de faire une attaque assez visible pour remplir le titre de ton article. — Et alors, ils feront quoi ? — Quelque chose que tu ne pourras pas mettre aussi facilement en une des journaux. Il la regarda avec plus d'attention que pendant les rumeurs du parking. — D'accord. Là, ça m'intéresse. — On peut questionner une bourse sans la retirer. Retarder une recommandation. Faire circuler une inquiétude sur ton comportement. Laisser un tiers téléphoner sans jamais le lui demander officiellement. — Tu as une liste prête. — J'ai grandi en voyant les listes servir. Gabriel posa le stylo. — Et tu me dis ça par gentillesse ? — Par exactitude. — C'est une catégorie assez large. — Je sais que tu préfères savoir où tu poses les pieds. Il ne lui demanda pas si son propre nom avait déjà servi ainsi. Elle remarqua qu'il ne le demandait pas. — Tu devrais garder les messages d'aujourd'hui, dit-elle. — Même ceux qui me traitent de chasseur d'héritières ? — Surtout ceux-là. Une histoire peut en préparer une autre. Gabriel baissa les yeux vers son téléphone. — Tu connais la version du mariage ? — Quatre versions. J'ignore laquelle Carine laisse courir exprès. — Tu peux lui demander. — Je te demande à toi ce que tu comptes faire. — Continuer le cours. Je n'ai pas signé de contrat de mariage pendant la nuit. La réponse lui arracha un petit rire. Elle voulait davantage, sans savoir quelle question elle pouvait poser sans montrer pourquoi. Inès arrivait du bâtiment des sciences. Elle reconnut le cahier ouvert et s'approcha sans changer de direction pour éviter Cassandre. — Tu as trouvé le cas limite ? demanda-t-elle à Gabriel. — Cassandre avait prévu une méthode qui l'évite. — Alors, elle a gagné du temps sur nous deux. — J'ai dépensé deux fois plus de lignes, répondit Cassandre. Inès examina la page. — C'est plus facile à relire. Une méthode a aussi cet avantage. Gabriel lui rendit son stylo. — Tu fais comment avec la borne négative ? Inès prit le bord du cahier et dessina une petite variante. La conversation redevint technique. Cassandre resta présente sans vouloir transformer Inès en adversaire déclarée. Elle se rendit compte qu'Inès parlait à Gabriel avec une aisance que ni elle ni Carine n'avaient besoin d'autoriser. Cela l'agaça davantage que prévu. Carine passa de l'autre côté de la cour. Elle vit d'abord le cahier entre Cassandre et Gabriel, puis Inès penchée sur une formule. Elle ne vint pas immédiatement. Léonie lui parlait de la liste du Belvédère ; Carine répondit et garda son rythme. Il était inutile de donner à Cassandre une preuve visible qu'elle courait vers le banc. Elle attendit que Gabriel se lève pour rejoindre le cours suivant. — Tu lui fais déjà son cours particulier ? demanda Carine à Cassandre lorsqu'elles se croisèrent. — Quelqu'un doit compenser tes rumeurs de mariage. — Ah. Donc, tu les as lues. — Tout le lycée les a lues. — Mais toi, elles t'énervent. Cassandre rangea son cahier sans hâter le geste. — Tu pourrais arrêter la fausse partie. — Quelle partie ? La question obligeait Cassandre à choisir entre le mensonge sur l'argent et le nom de Carine associé à Gabriel. — Celle qui l'accuse de vouloir ta fortune. — C'est celle que je corrige. — Tu sais bien que ton sourire est repris comme une confirmation du reste. — Je suis responsable de mon sourire maintenant ? — Tu sais très bien t'en servir. Carine ne nia pas. Gabriel, à quelques pas, les entendit se rejoindre. — Vous allez vous marier à ma place aussi ? Carine se tourna vers lui. — Moi, j'ai déjà demandé. Cassandre releva légèrement le menton. — Demandé quoi ? — Conversation privée. Carine avait choisi deux mots qui disaient assez pour provoquer, pas assez pour informer. Elle les laissa là et rejoignit Léonie. Cassandre suivit son départ du regard. — Elle t'a demandé quoi ? Gabriel remit son cahier dans son sac. — Demande-lui. — Elle ne me répondra pas. — C'est son droit. — Tu sais que ça l'amuse de me laisser deviner. — Oui. — Et ça t'amuse aussi ? — Moins que de voir deux personnes décider de mon mariage sans me consulter. Cassandre sentit monter une réplique, puis s'arrêta. Un garçon prêt à lui raconter une confidence de Carine pour gagner sa faveur raconterait probablement un jour les siennes à quelqu'un d'autre. Cette retenue avait un prix irritant ; elle lui reconnaissait quand même une valeur. Inès avait observé l'échange sans s'en mêler. Elle ne connaissait pas la question de Carine. Elle savait seulement que Gabriel pouvait garder une conversation privée alors même qu'une réponse l'aurait sorti d'une situation gênante. — Vous avez fini avec la borne ? demanda-t-elle. — Pour aujourd'hui, dit Cassandre. — Pas pour le contrôle, ajouta Gabriel. Inès sourit et repartit vers la salle. Carine, qui avait attendu un peu plus loin, vit ce sourire. Elle ne ressentit aucune envie de faire d'Inès une ennemie ; elle constata simplement que le cercle autour de Gabriel ne se résumait plus à son duel habituel avec Cassandre. Adrien regardait la scène depuis l'entrée du bâtiment. Il avait passé des mois à trouver une ouverture avec Cassandre, et elle lui avait souvent répondu en moins de trente secondes. Gabriel était arrivé hier ; il venait d'obtenir d'elle un long avertissement, personnel, sur les usages de leurs familles. La rumeur du mariage avec Carine suffisait ensuite à lui faire changer d'expression. Adrien ne chercha plus une seconde invitation. Il rejoignit Hugo près de l'escalier. — Tu avais raison sur un point, dit-il. Morendy donne lui-même la matière. — Le père chirurgien ? — Entre autres. — Une recherche publique trouvera peut-être son service. — Trouve ce qui est déjà public. Rien d'inventé. Hugo leva un sourcil. — Tu deviens prudent ? — Je deviens utile. — À qui ? Adrien ne répondit pas. Hugo comprit qu'une accusation de « champion dangereux » tiendrait mieux qu'une menace d'employeur prononcée devant trente témoins. Il n'avait pas encore l'image qui donnerait envie de la croire. À 10 h 02, le passage devant les casiers connaissait une autre scène. Corentin Valois tendit sa veste à Salomé Ndiaye. — Garde-la. Je reviens. — J'ai cours, dit-elle. — Alors apporte-la à ma salle. — Laquelle ? — Tu trouveras. Deux garçons regardaient si elle allait protester. Salomé prit la veste par la manche. Le vêtement avait plus de valeur que ce qu'elle pouvait se permettre de rembourser si Corentin prétendait l'avoir abîmée. Elle chercha rapidement l'étiquette du bâtiment sur son emploi du temps. — C'est au deuxième, dit Lucas en passant. Je monte aussi. — Tu as ta propre salle, répondit-elle. — Elle est à côté. Corentin leva les yeux au ciel. — Voilà, les boursiers font équipe pour une veste. Lucas ne prit pas la veste. Il marcha à côté de Salomé jusqu'à l'escalier pour que le trajet reste le moins vulnérable possible. Plus loin, Sami cherchait son stylo disparu. Un garçon le lui rendit après avoir obtenu un café du distributeur avec la monnaie de Sami. — Service compris, dit le garçon. Sami voulut répondre que sa monnaie n'était pas un pourboire. Il calcula le coût de courir après trois euros pendant que sa salle se remplissait de témoins ravis. — Garde aussi l'addition, dit-il. Son humour fit rire le garçon et permit à Sami de reprendre son stylo. À l'intérieur, Sami n'avait aucune envie de plaisanter. Il nota la perte sur un coin de sa feuille, par habitude de compter ce qu'on lui prenait. Yanis aperçut Bastien près de l'entrée du gymnase. Bastien changea de direction pour croiser sa route. — Tu as vu le combat de ton champion ? — J'ai vu le début avec lequel tu l'attrapes, répondit Yanis. — Tu veux une démonstration de ce que j'aurais pu faire ? Yanis se raidit. Lucas arriva assez près pour que Bastien remarque deux témoins derrière eux. Bastien sourit. — Toujours besoin de quelqu'un pour parler à ta place ? — Tu viens de demander une démonstration, dit Yanis. Je vérifie juste le public. Il passa. Ses doigts mirent plusieurs minutes à se desserrer autour de la sangle de son sac. Bastien n'avait pas frappé ; le corps de Yanis se préparait encore au coup. À 10 h 11, Amina trouva sur sa table un morceau de papier plié. Une phrase prétendait comparer son image à celle d'Emma. Elle le glissa sous son cahier avant qu'Élisa ne le voie. — Tu n'es pas obligée de le garder. — Je veux savoir qui l'a posé. — On peut demander à la fille qui était ici avant nous. — Pas devant la salle. Amina regarda la porte. Elle aurait voulu que les commentaires du matin restent dans le couloir quitté dix minutes plus tôt. Le billet prouvait qu'ils l'avaient suivie. Le professeur du cours de langues n'était pas encore arrivé. Une élève montra à une autre son téléphone en disant que les garçons comparaient « les deux vidéos ». La première concernait Emma. La seconde n'existait pas encore sous cette forme ; il s'agissait pour l'instant d'une photo mal cadrée et d'une rumeur sur Amina. Les mots, eux, avaient déjà préparé un classement humiliant. Emma, dans une salle voisine, n'en savait rien. Amina comprit seulement que sa stratégie de silence n'empêchait pas les autres d'inventer. Kévin entra avec Enzo derrière lui. Élisa se redressa. Amina lui effleura le poignet sans la regarder. Elle voulait éviter la répétition du couloir. Kévin remarqua le billet sous le cahier. — Tu as reçu un mot ? — Occupe-toi de ta table. — Tu réponds maintenant ? — Je t'ai répondu ce matin. Tu n'as pas écouté. Quelques élèves se tournèrent. Enzo se plaça trop près d'elle et tira brusquement sur son vêtement. Pendant un instant, elle fut exposée malgré elle ; un téléphone se leva au fond. Amina rabattit le tissu et recula derrière sa table. Élisa se mit devant elle et exigea que le garçon baisse son appareil. La scène fut courte, non moins violente pour cela. Personne n'avait demandé à Amina ce qu'elle acceptait ; son immobilité du couloir venait d'être transformée par eux en autorisation imaginaire. — Efface, dit Élisa au garçon qui filmait. — Je n'ai rien pris. — Montre. — Es-tu ma mère ? Amina reprit enfin sa voix. — Élisa, viens. — Il a filmé. — Je sais. Viens avec moi. Elles sortirent avant l'arrivée du professeur. Le garçon se rassit, posa le téléphone face cachée et écrivit déjà à quelqu'un. Dans le couloir, Amina chercha d'abord la porte des sanitaires, puis s'arrêta. Elle ne voulait pas que chaque événement l'y enferme. — On va à la salle de chimie vide, dit-elle. Élisa suivit. Dans la salle vide, Amina remit son vêtement en place. Elle vérifia la couture, puis la fermeture de son sac. Élisa resta à la porte. — Tu peux être en colère, dit-elle. — Je le suis. — Je ne le vois pas. — Ce n'est pas pour eux que je l'ai gardée. Amina posa les deux mains à plat sur une paillasse. — Ce matin, j'ai attendu que ça finisse. Là, ils ont pensé que ça leur donnait le droit de recommencer devant tout le monde. — Tu n'as rien donné. — Je le sais. Eux ont choisi de comprendre autre chose. Elle laissa passer une respiration. — J'ai eu envie de le frapper avec la chaise. — Je t'aurais arrêtée. — Je sais. C'est pour ça que je t'ai fait signe. Leur accord ne ressemblait à aucune victoire. Nour reçut bientôt un message d'Élisa avec l'heure et la salle, sans image. Elle écrivit les noms dans son carnet fermé. — Une deuxième diffusion ? demanda Chloé, qui l'avait vue pâlir. — Possible. Pas confirmée. — Amina ? Nour ne répondit qu'après avoir envoyé à Amina : « Tu veux que je garde une chronologie ? » Le oui arriva une minute plus tard, suivi de : « Pas mon nom dans un groupe. » Nour montra la réponse à Chloé. Leur réseau de boursiers savait aider à petites distances. Il ne pouvait pas effacer un fichier qui traversait déjà d'autres réseaux. À 10 h 24, le cours de langues commença avec deux places vides. Le professeur demanda où se trouvaient Amina et Élisa. Un garçon répondit qu'elles avaient « un souci de tenue ». Salomé se leva avant que le professeur répète la formule. — Elles sont sorties après un incident. Je peux aller les chercher. — Restez assise. Je vais appeler un surveillant. — Vous pouvez aussi leur laisser une minute, dit Salomé. Elle connaissait le prix d'une explication devant toute la classe. Le professeur regarda la porte, puis la liste d'appel. — Je marque leur retard. Nous commencerons. Il n'avait rien vu et ne demanda pas que l'incident lui soit raconté à haute voix. Ce choix évita un spectacle ; il n'offrit pas de protection contre celui déjà filmé. Amina et Élisa revinrent huit minutes plus tard. Le professeur se contenta de désigner deux places libres. Amina choisit celle contre le mur. Élisa s'assit près de l'allée, entre elle et le groupe de Kévin. Quand un élève leva le bras pour demander un dictionnaire, Amina sursauta avant de voir où sa main se dirigeait. Elle ouvrit son manuel à la page annoncée. Dans la marge, elle écrivit la traduction du premier mot avant même que le professeur l'explique. Elle refusait de céder aussi son cours. Au même moment, Emma travaillait sur un texte anglais avec Sarah. Elle trouva une faute de traduction dans le manuel et la montra à sa voisine. — Ils ont rendu « obligation » par « désir ». — Ce n'est pas exactement pareil. — Ça change même le sujet de la phrase. Sarah nota la correction. Elles discutèrent cinq minutes de grammaire sans évoquer ni les garçons ni les vidéos. Emma sentit combien cette conversation ordinaire lui manquait. Une notification vibra sur la table de Sarah. Sarah retourna l'appareil sans regarder. Emma n'en demanda pas le contenu. Dans le couloir des sciences, Zoé croisa Gabriel à la sortie d'une salle. Un garçon venait de lui dire « champion » d'un ton qui sonnait comme un défi sans demande réelle. Gabriel avait répondu « bonjour » et continué. Zoé retint un sourire. — Tu as une méthode pour répondre à tous les surnoms ? — J'attends qu'ils se fatiguent. — Celui-là semblait patient. — Moi aussi. Elle leva le dossier qu'elle portait. — Tu sais où est le laboratoire deux ? — J'allais te demander la même chose. Ils regardèrent ensemble le plan fixé au mur. — Les numéros sont dans l'ordre inverse de l'escalier, dit Zoé. — Évidemment. Ils tournèrent à gauche. — J'ai vu ta finale, dit-elle après quelques pas. — Tu as aimé ? — Je ne sais pas juger le MMA. J'ai regardé la fin. — La décision ? — Après. Quand vous êtes restés tous les deux près de l'arbitre. Gabriel chercha le souvenir exact. — Noé avait pris un coup au dernier échange. Je voulais savoir s'il allait bien. — C'est ce que j'avais cru comprendre. — C'était un bon adversaire. Zoé acquiesça. Elle avait enfin une information que la légende « champion » ne contenait pas. — Je suis Zoé. — Gabriel. — Je sais. C'est devenu compliqué de ne pas le savoir. Elle entra dans le laboratoire avant qu'une conversation banale devienne une scène observée par dix élèves. Héloïse arriva un peu plus tard avec un registre de réservations pour l'événement de samedi. Elle le portait pour Carine, qui lui avait demandé de vérifier une disponibilité de service, pas pour Gabriel. Elle l'aperçut devant le plan. — Tu cherches encore une salle ? — J'apprends seulement l'ordre des numéros. — Ce bâtiment a été agrandi trois fois. À chaque fois, quelqu'un a préféré sauver le plan précédent plutôt que changer les plaques. — Ça ressemble à la façon dont on garde les places en classe. Héloïse le regarda plus franchement. — Tu compares l'architecture à la hiérarchie ? — Je cherche pourquoi un numéro trois se trouve avant le deux. — Par habitude, répondit-elle. Ici, beaucoup de choses tiennent parce qu'on ne veut pas refaire les plaques. Elle poursuivit sans attendre qu'il transforme cette phrase en manifeste. Près de la porte, une élève demanda à Héloïse si les employés du Belvédère seraient « bien habillés » pour les photos. Héloïse répondit oui, puis continua. Gabriel remarqua qu'elle n'avait pas demandé comment ces employés se sentiraient après une soirée de terminales fortunée. Héloïse, elle, remarqua qu'il avait vu le registre et choisi de ne pas réclamer une invitation refusée la veille. Leur première rencontre resta une observation réciproque, pas une entente acquise. À 10 h 41, Adrien et Hugo entrèrent dans une salle libre pour parler sans public. Hugo avait trouvé le nom d'un service hospitalier lié au père de Gabriel dans une page professionnelle. — C'est public, dit-il. Et la mère ? — Il a dit son métier, pas son employeur. Laisse-la tranquille pour l'instant. — Tu as l'air de vouloir la protéger. — J'ai l'air de ne pas vouloir fournir à Morendy son article. Hugo fit défiler les résultats. — Il y a une question qui va venir toute seule : comment un fils de chirurgien obtient la bourse ? — Une question n'est pas une preuve. — Tu viens de parler comme Mila. — Je parle comme quelqu'un qui veut que l'histoire tienne après la première réponse. Hugo verrouilla l'écran. — Tu as une réponse à lui faire dire ? — Pas encore. Adrien regarda par la vitre intérieure. Gabriel venait de passer avec Zoé. Il sentit revenir l'image de Cassandre sur le banc. — Un combattant filmé seulement quand il repousse quelqu'un, ça peut passer pour une défense. Un combattant dont tous les autres ont peur, c'est autre chose. — Donc tu veux des gens qui disent qu'ils ont peur ? — Je veux savoir qui le dit déjà. Hugo comprit la nuance. Il pouvait chercher des phrases vraies, les rapprocher, puis laisser le lecteur construire l'accusation. — Étienne a dit qu'il se sentait menacé par lui après la cantine. — Étienne a commencé avec la bouteille. Mauvais témoin. — Bastien ? — On l'a vu agripper le tee-shirt. — Maxime ? — On l'a vu demander son sac. Adrien serra les lèvres. — Alors attends un geste moins clair. Cette patience lui coûtait davantage qu'une provocation directe. À 10 h 49, Nour obtint confirmation qu'une vidéo d'Amina existait. Un message dans un groupe de garçons en donnait une durée et promettait un partage « sur demande ». Elle nota l'heure et le nom du compte qui proposait, sans demander le fichier. Farah Dervaux, qui connaissait les circuits de transfert, lui montra une capture dans laquelle le même compte avait changé de nom d'affichage depuis la veille. — Tu peux prouver que c'est lui ? demanda Nour. — Je peux prouver que ce compte a écrit ça. Pas qui avait le téléphone. — Ça m'aide quand même. — Garde les captures des messages. Évite les vidéos si Amina ne veut pas d'autres copies. Nour acquiesça. Farah regarda le couloir avant d'ajouter : — Si mon père apprend que je suis dans cette histoire, il dira que j'ai choisi le mauvais groupe. — Je ne te demanderai pas plus que ce que tu veux donner. — J'ai déjà donné ce que je peux vérifier. Mila arriva avec une autre version, reçue par Apolline Méric. — Les garçons comparent déjà Emma et Amina, dit-elle. Nour ferma son carnet. — Les fichiers ? — Les titres. Je n'ai pas ouvert les pièces. — Les titres suffisent à leur faire du mal. — Je sais. — Emma ignore encore pour Amina. Mila regarda le couloir dans lequel Sarah marchait avec elle. — Ce n'est pas à un groupe de lui annoncer. — Amina décidera ce qu'elle lui dit. Les deux filles se comprirent assez pour cesser là. Elles avaient des méthodes différentes ; elles partageaient au moins le refus d'ajouter une diffusion pour démontrer qu'il y en avait déjà trop. À 10 h 56, un surveillant demanda à Clément de le suivre. Il ne connaissait que l'information transmise par Claire : une élève disait avoir été touchée sans accord le matin. Clément protesta devant ses amis. — Elle a vraiment parlé ? Emma entendit sa question depuis le bout du couloir. Claire n'avait pas ouvert un dossier complet avec elle ; quelqu'un avait néanmoins jugé nécessaire de l'interroger. L'écart entre ces deux faits fut immédiatement utilisé contre elle. Un garçon regarda Emma comme si elle avait trahi une règle. Elle se tourna vers Chloé. — Je lui avais dit de ne pas les prévenir. — Elle a peut-être dû signaler l'acte. — Alors, elle aurait dû me le dire. Emma ne cria pas. Elle descendit l'escalier avec une colère aussi précise que sa peur. Claire la rejoignit près de la porte du rez-de-chaussée. — Emma, je dois t'expliquer. — Oui. Tu dois. Claire accepta le tutoiement abrupt sans le corriger. — Je n'ai pas donné ton nom à un groupe. J'ai demandé qu'on éloigne Clément du couloir et qu'on vérifie sa présence avec un surveillant. Quelqu'un lui a dit qu'il était question d'un geste sur une élève. — Il a compris. — Je vois. — Tu m'avais dit les étapes avant d'en engager une. — J'ai jugé qu'il pouvait recommencer ce matin. J'aurais dû te dire ce que j'allais faire avant que tu l'apprennes comme ça. Emma la regarda longuement. — Ce n'est pas toi qui seras assise en cours quand il reviendra. — Non. La réponse ne réparait pas l'erreur. Elle empêchait seulement Claire de faire semblant qu'Emma n'avait aucune raison de lui en vouloir. — Je ne veux pas de confrontation avec lui, dit Emma. — Je te l'entends. — Et je veux savoir exactement ce que vous écrivez. Pas un résumé du genre « malentendu dans un couloir ». — Je peux te montrer ma note avant de la remettre. — Fais-le. Emma partit sans remercier. La possibilité d'un adulte imparfait qui écoutait encore, il valait mieux qu'un refuge imaginaire. Elle n'avait aucune obligation de trouver cela suffisant. Le surveillant revint avec Clément trois minutes plus tard. Clément raconta qu'il avait « simplement plaisanté ». Il n'avait pas encore été confronté à un témoignage détaillé. Le lycée disposait de noms, d'heures et de couloirs ; personne n'avait décidé ce qu'il en ferait. Clément put retourner vers son cours. Emma le vit passait sans qu'il lui parle. Cette absence de parole ne lui donna pas l'impression d'être tranquille. À 11 h 04, dans la cour, Carine apprit que la version sur la fortune avait franchi un groupe de parents d'élèves. Ce n'était pas une confirmation qu'un parent l'avait crue : une fille lui montra seulement un transfert reçu de sa sœur. Carine envoya à Hugo un message bref : « La version sur l'argent est fausse. Tu le sais. » Hugo lut sans répondre. Il pouvait prétendre qu'il n'avait fait que rapporter des phrases. Elle, qui connaissait la conversation complète, ne lui laisserait pas utiliser cette défense sans résistance. Carine garda la capture. Elle ne publia pas la question personnelle qu'elle avait posée à Gabriel. Corriger un mensonge ne l'obligeait pas à offrir son intimité à tout le lycée. Cassandre vit Carine écrire, puis ranger le téléphone. — Tu rectifies ? — Une partie. — Toujours la partie commode. — Celle qui est fausse et qui peut lui coûter quelque chose. — Les autres aussi peuvent coûter. Carine la regarda. — Tu me demandes de publier ce qu'on s'est dit en privé ? — Je te demande de ne pas nourrir volontairement les interprétations. — Tu me demandes davantage que tu ne dirai toi-même. Cassandre sentit la réplique toucher juste. Elle avait consacré plusieurs minutes à obtenir de Gabriel une conversation à elle, puis s'était bien gardée de la raconter à Alice. — Je te demande de voir la différence entre un sourire et un piège, dit-elle enfin. — Je la vois. Je ne suis pas sûre de toujours m'arrêter assez tôt. Ce petit aveu surprit Cassandre plus qu'un sarcasme. Carine ne s'y attarda pas. Léonie les rejoignit avec la liste du Belvédère. — Il manque encore trois noms pour samedi. — Gabriel n'en fera pas partie, dit Carine. — Je sais. Il me l'a dit hier. — Tu as gardé une place libre quand même ? demanda Cassandre. Léonie ferma le registre. — Pour quelqu'un que je choisirai. Ça n'a pas besoin de devenir votre compétition. Elle repartit vers Héloïse. Carine suivit sa silhouette. — Elle a raison. — Sur quoi ? — On la traite comme si son invitation n'avait existé que pour nous contrarier. Cassandre ne répondit pas. La rivalité avec Carine avait déjà réduit trop de personnes à des pièces qu'on déplaçait. Elle ne voulait pas que Gabriel devienne la pièce principale d'une partie qu'il n'avait pas acceptée. À 11 h 12, Mathis retrouva Gabriel près des distributeurs. Il portait maintenant seulement son propre sac. Le riche du matin l'avait repris sans merci ni regard. — Roche a provoqué Yanis, dit Mathis. — Il l'a touché ? — Non. Il a attendu qu'il se tende. — C'est ce qu'il cherchait. — Oui. Mathis s'appuya contre le mur. — Je ne veux pas que tu te sentes responsable de chacun de leurs gestes. Je veux que tu entendes quand ils s'adaptent. Gabriel regarda les élèves défiler. — Je l'ai entendu. — Tout à l'heure, tu avais l'air de croire que je te demandais de baisser la tête. — J'ai cru que tu me demandais de mesurer chaque phrase à ce qu'ils pourraient vous faire. — Je te demande de savoir que ce calcul existe. — D'accord. Le mot ne réglait rien. Pour Mathis, il suffisait qu'il ne soit pas une plaisanterie. Sami arriva avec son café acheté deux fois. — J'ai une nouvelle théorie économique, dit-il. Ici, trois euros peuvent disparaître sans transaction. — Il t'a pris ta monnaie ? demanda Mathis. — Il a pris l'occasion de me voir courir derrière. Gabriel posa un regard sur le gobelet. — Tu veux que je le retrouve ? Sami secoua la tête. — Pour trois euros, il serait capable de me facturer le spectacle. Ils rirent brièvement. Sami put garder la plaisanterie sans qu'on la prenne pour la preuve qu'il allait bien. Romain s'approcha à son tour. — J'ai entendu « esclave » dans l'escalier pour Lucas. — Qui ? demanda Gabriel. — Corentin. — Il lui a fait quoi ? — Porter une veste jusqu'au deuxième. Salomé l'avait prise pour éviter une autre scène. — Lucas l'a portée ? — Non. Il l'a accompagnée. Gabriel comprit que la question « pourquoi ils acceptent » était trop courte pour la réponse. Un ordre pouvait coûter deux minutes ; le refuser pouvait coûter une semaine. Le calcul ne rendait pas l'ordre juste. Il expliquait pourquoi il était répété. Au fond du couloir, Salomé rendit justement la veste à Corentin. — Tu l'as laissée dans la mauvaise salle, dit-il. — C'était la salle indiquée. — Je ne t'ai pas demandé une discussion. Lucas se plaça à côté d'elle sans dire un mot. Corentin pesa le public, prit la veste et repartit. Salomé expira seulement lorsqu'il eut tourné le coin. — Je déteste ce truc, dit-elle à Lucas. — Sa veste ? — Le fait de calculer quand la rendre pour qu'il y ait des témoins. Lucas hocha la tête. Ils avaient tous les deux appris que le trajet d'un objet prêté de force pouvait devenir une accusation. À 11 h 21, Inès retrouva Gabriel à la bibliothèque de passage. Elle avait une question sur la démarche d'Étienne, pas sur son ton. — Tu penses vraiment que l'histoire du chirurgien sortirait ? — Je pense qu'ils ne peuvent pas savoir à l'avance que ça ne sortirait pas. — C'est différent. — C'était le but. — Une famille qui sait jouer attendra que tu n'aies rien d'aussi simple à montrer. — Cassandre m'a dit la même chose. Inès n'eut pas l'air vexée d'arriver après elle. — Elle connaît le terrain. — Toi aussi ? — Assez pour savoir qu'un dossier peut être exact et insuffisant. Elle posa un livre à rendre sur le comptoir. — Ton argument marche parce qu'Étienne a parlé devant témoins. Le prochain se gardera de le faire. — Je le sais maintenant. — Tu l'acceptes vite. — Je n'ai pas besoin d'aimer une information pour l'utiliser. Inès retint cette phrase. Elle appréciait moins le bravache de la classe que ce garçon capable d'ajuster une idée après une objection. Héloïse passait près du comptoir. Elle avait entendu la fin et s'arrêta. — Dans ma famille, on ne retire presque jamais une invitation avec un motif écrit. On dit que la liste était complète. Gabriel se tourna vers elle. — Tu m'offres un exemple ? — Je te montre pourquoi l'image ne suffit pas toujours à te protéger. — Et tu trouves ça normal ? — J'ai dit que je savais comment ça marche. — Tu l'utilises ? Héloïse prit une seconde avant de répondre. — J'ai déjà laissé quelqu'un d'autre annoncer qu'une liste était complète. — Donc oui. — Donc oui, dit-elle sans se justifier. Elle reprit son registre. La réponse franche intéressa Gabriel plus que sa courtoisie initiale ; elle ne lui plut pas davantage. Héloïse savait qu'une conversation future devrait commencer là, au coût de ce qu'elle avait laissé faire. À 11 h 29, Zoé croisa Emma près des casiers. Elle connaissait son prénom et la rumeur, pas les détails du geste de Clément. — Il y a un passage libre par le labo, dit-elle simplement. Le central est encombré. Emma la regarda. — Tu me conseilles de changer de chemin ? — Je te donne l'état du couloir. C'est toi qui choisis. Emma pesa les mots. — Merci. Je passe par le central. Zoé acquiesça et ne la suivit pas. Elle avait voulu être utile sans transformer Emma en personne incapable de traverser un bâtiment. Elle n'était pas sûre d'y être parvenue. Le couloir central était plus vide qu'à huit heures. Emma y croisa Amina, qui portait désormais un gilet prêté par Élisa. Elles se regardèrent une seconde. — Tu as cours où ? demanda Emma. — Au fond. Et toi ? — Dans l'aile droite. — On peut marcher jusqu'à la jonction. Elles avancèrent ensemble. À mi-chemin, Emma aperçut le gilet, puis détourna volontairement les yeux. Amina comprit qu'elle avait entendu quelque chose. — Ils m'ont filmée, dit-elle. Emma ne chercha pas à savoir ce que montrait le fichier. — Je suis désolée. — Je n'ai pas besoin que tu regardes. — Je ne regarderai pas. — Moi non plus, je n'ai pas regardé le tien. La promesse ne supprimait aucune copie. Elle établissait une petite limite que toutes deux pouvaient tenir. Emma hésita avant de poser la question qui lui importait. — Ce matin, tu es restée immobile quand ils t'ont approchée ? — Oui. — J'ai vu ça de loin. Je n'ai pas compris. — Je voulais qu'ils partent plus vite. — Ça a marché ? — Pour le couloir, oui. Pas pour après. Emma regarda la jonction approcher. — Moi, j'ai reculé. Ils ont quand même continué. — Je sais. Aucune des deux ne fit de sa stratégie une règle pour l'autre. Le choix de se figer, celui de repousser, celui de demander de l'aide avaient tous été pris dans une situation qu'elles n'avaient pas choisie. À la jonction, un garçon ricana en les voyant ensemble. Il n'eut pas le temps d'ajouter une phrase : elles avaient déjà pris chacune son couloir. Emma entendit tout de même le son derrière elle. Une petite humiliation pouvait tenir dans une syllabe et l'accompagner jusqu'au prochain cours. À 11 h 37, Hugo reçut trois captures dans la même minute. L'une reprenait « les fragiles » avec la photo d'Étienne. Une autre demandait comment Gabriel, fils d'un chirurgien, pouvait être boursier. La troisième associait sa finale de MMA à la phrase « élève dangereux ». Hugo n'avait créé que la première impulsion sur le surnom ; quelqu'un d'autre fabriquait déjà la suite. Il envoya à Adrien : « Ça prend. » Adrien répondit : « Observe. Ne signe rien. » Hugo trouva l'ordre irritant. Il aimait qu'on reconnaisse sa part dans une rumeur réussie. Cette fois, la prudence d'Adrien lui rappelait qu'une diffusion pouvait aussi désigner son auteur. Mila vit la capture sur Gabriel et le MMA. Elle écrivit à Gabriel : « La finale circule maintenant avec “élève dangereux”. Je ne connais pas l'auteur de la légende. » Gabriel lut le message en sortant de la bibliothèque. Il répondit : « Merci. Garde l'heure. » Il n'écrivit pas qu'il s'en foutait. Il savait désormais qu'une étiquette pouvait précéder une sanction. Cassandre reçut, elle aussi, une nouvelle version. Elle annonçait que Carine avait déjà proposé un contrat de mariage à Gabriel. Elle la montra à Carine sans commentaire. Carine leva les yeux au ciel. — Un contrat ? Ils ne savent même pas combien de clauses ça demanderait. — Tu peux rire. Ils continuent. — Je sais. — Et lui ? — Il sait ce qu'on s'est dit. — Ce n'est pas ce que je demandais. Carine verrouilla son téléphone. — Alors demande-lui ce que tu veux vraiment savoir. Cassandre la regarda partir. Elle n'avait aucune intention d'obéir à Carine. Elle n'arrivait plus à prétendre que la question n'existait pas. À 11 h 44, Gabriel arriva devant la salle suivante. Deux notifications l'attendaient encore. La première montrait son mot devenu le titre d'un montage qui attribuait « fragile » à des garçons auxquels il n'avait pas parlé. La seconde annonçait qu'il allait épouser Carine « avant les vacances ». Il montra les deux à Mathis, qui venait de le rejoindre. — Une matinée, dit Gabriel. Il leur faut une matinée pour écrire une autre vie à quelqu'un. — Pour toi, répondit Mathis, ça vient de commencer hier. Gabriel baissa le téléphone. Emma passa derrière eux avec Sarah. Un garçon, plus loin, murmura encore un commentaire sur son corps. Elle continua sans accélérer ; sa main vérifia malgré elle que sa veste restait fermée. Gabriel entendit la phrase et regarda celui qui l'avait dite. Le garçon détourna les yeux avant d'être provoqué. Gabriel ne courut pas après lui. Il comprenait maintenant que son propre problème de rumeur ne mesurait pas ce que ce couloir faisait subir à Emma. La sonnerie prochaine n'effacerait ni les fichiers ni les calculs de chacun. À 11 h 48, la porte de la salle resta fermée deux minutes de plus. Les élèves s'alignèrent le long du mur, assez proches pour entendre des mots qu'ils prétendraient ne pas avoir entendus. Rémi rejoignit Tristan au bout du couloir. Ils avaient évité Emma depuis le matin, moins par crainte d'une sanction que parce que les copies faisaient le travail sans eux. — On dit que c'est toi qui l'as filmée, lança Tristan à Alexis. — Je n'étais pas dans le couloir. — Alors qui ? — Demande à ceux qui ont partagé. Alexis regarda Mila, occupée à écrire autre chose près d'une fenêtre. — Elle va finir par faire un dossier sur tout le monde. — Elle note des heures, dit Rémi. Les heures ne parlent pas. — Elles peuvent contredire, répondit Alexis. La nuance le rendit moins sûr de lui que les deux autres. À quelques mètres, Éléonore de Brissac écouta sans intervenir. Elle trouvait Rémi grossier et la circulation du fichier dangereuse pour l'image du lycée. Elle n'avait pas encore demandé à Emma ce qu'elle voulait. L'idée de parler aux garçons lui semblait coûter plus d'invitations qu'un simple silence. Sa camarade Solène lui glissa :. — Ils vont finir par obliger la direction à agir. — La direction agira surtout quand un parent influent demandera pourquoi son enfant a été filmé dans un couloir, répondit Éléonore. — Emma l'a été. Éléonore ne dit pas « justement ». Elle eut tout de même le temps de le penser, et ce fut assez pour se déplaire à elle-même. Carine entendit une partie de cet échange. Elle connaissait Éléonore depuis trop longtemps pour confondre son dégoût de Rémi avec une décision de l'affronter. — Tu peux au moins dire à ton groupe d'arrêter d'envoyer le fichier, dit-elle. — À mon groupe ? Ce sont les amis de Rémi. — Ils viennent à tes soirées. — Et aux tiennes. Carine n'eut pas de réponse immédiate. Le Belvédère avait une liste d'invités qu'elle pouvait modifier ; elle n'avait pourtant pas ouvert le registre depuis que la vidéo avait circulé. — Tu as raison, dit-elle finalement. Je regarderai ma liste. — Ce n'est pas une sanction scolaire. — Je n'ai pas dit que ça en était une. Leur conversation n'offrit aucune protection immédiate à Emma. Elle créa une question que Carine ne pourrait plus prétendre ne pas s'être posée. À l'autre extrémité, Emma attendait avec Sarah. Elle voyait Rémi et Tristan sans entendre tout ce qu'ils disaient. Ses yeux passèrent à la porte, au numéro de salle, puis à la main de Tristan sur son téléphone. — On peut se mettre devant, dit Sarah. — Ils viendront de l'autre côté. — Je peux rester à côté de toi. — Ça, oui. Sarah se plaça près du mur, lui laissant le bord de l'allée si elle voulait sortir. Emma nota le détail. Elle avait assez passé la matinée à sentir des corps décider où elle pouvait aller. — Tu as la fiche d'orientation ? demanda-t-elle. — Celle pour les candidatures ? — Oui. J'ai oublié la date du concours de traduction. Sarah ouvrit son dossier. — Le douze octobre pour le dossier, la première épreuve en novembre. — Je pensais que c'était le quinze. — Ils ont avancé la clôture. Emma sortit un crayon et inscrivit la date sur sa propre fiche. Les mots « dossier » et « candidature » avaient d'autres usages que plainte et accusation. Elle ne voulait pas que ceux du lycée confisquent les premiers. Gabriel vit Rémi au bout du passage. Il savait maintenant de quel couloir venait la vidéo. Il ne s'approcha pas. Mathis, à côté de lui, remarqua son regard. — Tu le connais ? — Seulement son nom. — Alors garde ça. Ils savent déjà te faire raconter ce que tu n'as pas fait. — Tu me donnes beaucoup de conseils aujourd'hui. — Je rattrape hier. Gabriel eut presque un sourire. Ils ne s'étaient pas réconciliés sur le fond. Ils pouvaient néanmoins se parler sans faire de chaque désaccord une rupture. Le professeur arriva enfin, une boîte de craies sous le bras. — Entrez par rangée, s'il vous plaît. Les élèves riches passèrent en premier sans qu'il l'ait demandé. Mathis laissa filer trois personnes, puis s'arrêta. Gabriel attendit à côté de lui. — Tu peux passer, dit Mathis. — Toi aussi. Ils entrèrent ensemble, sans chercher à transformer ces deux pas en événement. Dans la salle, Lucas découvrit que sa table avait été déplacée contre un radiateur. Il la tira juste assez pour ouvrir son cahier. Corentin lui fit signe depuis le milieu. — Les notes de philosophie, après le cours. — Elles ne sont pas terminées. — Termine-les. Lucas posa son stylo. Il savait déjà qu'il faudrait choisir entre donner un brouillon incomplet et risquer une accusation de mauvaise volonté. — Je te dirai quand elles seront prêtes. Corentin ne répondit pas. Ce silence pouvait être une concession ou une promesse de revenir. Lucas reprit la date en haut de sa page et continua le cours. Madame Rey n'était plus là ; le professeur d'histoire demanda aux élèves de sortir un dossier sur les institutions. Gabriel trouva le sien sous les captures reçues pendant la pause. Il fit glisser son téléphone au fond du sac. Le mot « institution » le fit penser à Claire, aux bourses et aux familles qu'on n'avait pas besoin de nommer pour que tout le monde regarde vers elles. Le professeur posa une question sur les contre-pouvoirs. Inès leva la main. Gabriel l'écouta répondre plutôt que de chercher une formule à utiliser contre Étienne. Il voulait finir l'année, passer le bac et viser Polytechnique ; le conflit de la matinée ne supprimait ni le programme ni ses propres raisons d'être là. Emma, dans une autre salle, vérifia une dernière fois la date du concours. Amina, de l'autre côté du bâtiment, reprit son exercice de chimie malgré le gilet trop chaud. Nour ajouta une heure à son carnet ; Chloé garda son téléphone fermé. Hugo ouvrit une nouvelle conversation sans encore envoyer le montage préparé. Adrien regarda Cassandre écrire une réponse en classe, et son hostilité envers Gabriel resta silencieuse. Carine pensa à la liste du Belvédère avant de revenir au problème posé au tableau. Le lycée continuait d'enseigner, de classer et de menacer dans les mêmes couloirs. Personne n'avait obtenu la fin de son histoire avant midi. Sur la feuille de présence, Emma avait coché son nom d'une écriture ferme. Elle n'avait pas coché la case de la plainte que Claire lui avait évoquée. Ces deux décisions lui appartenaient, même si d'autres se chargeraient d'en discuter. Dans le couloir, le surveillant déplaça Clément vers une autre aile pour le cours suivant. Clément protesta auprès de Victor ; Victor lui conseilla de ne rien écrire dans les groupes pendant quelques heures. Ce conseil visait surtout à éviter une trace, pas à comprendre Emma. Mila apprit le changement de salle sans pouvoir établir qui l'avait décidé. Elle nota la limite de ce qu'elle savait, puis referma son carnet. À la bibliothèque, Inès avait laissé à Gabriel la référence du chapitre sur les contre-pouvoirs. Il la chercha dans son manuel, trouva une page cornée et se remit au travail. Mathis vérifia que son sac ne cachait aucun objet qui n'était pas à lui. Sami recopia le prix du café sur le bord de sa feuille, puis effaça la somme avec sa gomme. Salomé garda la fiche du concours d'Emma pliée dans son agenda au cas où elle oublierait la date. Amina écrivit à Élisa : « Après les cours, on revoit la chimie. Pas la vidéo. » Élisa répondit : « D'accord. » La seconde réponse arriva une minute après : « Et si tu veux en parler, c'est toi qui choisis. » Amina rangea le téléphone avant que Kévin tourne la tête. La classe semblait enfin calme de l'extérieur. À l'intérieur, chacun portait déjà une version différente de cette matinée. CHAPITRE 7 — Ceux qui mangent, ceux qui servent À 12 h 09, Gabriel sortit du bâtiment avec une faim très ordinaire et un sac qui pesait plus lourd que la veille. Il avait rangé le dossier sur les institutions derrière ses boîtes, pour éviter que la fermeture du sac ne les accroche. Dans l'escalier, le professeur parlait encore de la prochaine séance à deux élèves qui demandaient une précision. Gabriel ne s'arrêta pas. Il avait noté le travail à faire ; le reste pouvait attendre qu'il ait mangé. Devant le restaurant, Paul Garnier consulta un message de sa mère. « Tu as pu reparler à Delage ? Son père sera au dîner de jeudi. » Il répondit : « Je le vois à midi. » Il n'avait pas encore parlé à Baptiste ce jour-là. La réponse lui donnait vingt minutes pour rendre sa phrase vraie. Près de lui, Armand Delmas tendait une bouteille à un garçon de haute société qui ne l'avait pas demandée. — Tu l'as prise gazeuse ? — Oui. — Je voulais plate. Armand regarda la file derrière le comptoir. — Je peux changer. — Fais comme tu veux. Le garçon avait déjà repris sa conversation. Armand repartit avec la bouteille, comme si cette indifférence avait contenu une commande. Gabriel passa à côté de lui. — Tu fais le service ? demanda un élève à Gabriel. Il regardait le sac isotherme qui dépassait du sac de cours. — Pour moi. — As-tu abandonné la cantine ? — Cent quatre-vingts balles pour déjeuner ? Oui. — Il y a un menu moins cher. — Il y a aussi une cuisine chez moi. Le garçon eut un petit rire et chercha un témoin derrière Gabriel. — Donc trop cher pour toi. — Oui. Et surtout complètement con de payer ça tous les jours. Gabriel entra sans attendre que le garçon trouve une autre manière de poser la même question. Il ne cherchait pas à faire passer sa boîte pour un accessoire original acheté dans une boutique chère. Elle était pratique, elle fermait correctement, et il avait faim. La salle était déjà occupée aux deux tiers. Les serveurs passaient entre des plateaux que les élèves avaient choisis au comptoir. Près des baies, une chaise vide portait le sac d'Adrien. Une autre était tournée vers Cassandre, même si elle n'était pas encore arrivée. Au centre, Baptiste Delage avait posé son téléphone sur une serviette pliée. Paul s'approcha de sa table avec un plateau. — Je peux ? Il indiqua une chaise que personne n'occupait. Baptiste regarda d'abord derrière lui. — On attend quelqu'un. — D'accord. Paul repartit avant qu'on lui demande de le faire. La chaise resta vide. Gabriel connaissait maintenant assez cette salle pour comprendre que l'espace disponible n'était pas la question. Le fond accueillait les boîtes, les bouteilles réutilisées et les sacs posés contre les pieds des chaises. Emma était arrivée avec Sarah. Chloé leur gardait deux places près du mur ; Jade avait déplacé sa chaise pour ne pas coincer l'allée. Nour n'avait pas encore sorti son carnet. Elle cherchait le nom d'un compte dans une capture reçue le matin, sans ouvrir la pièce jointe. Élisa posa sa boîte à côté de celle d'Amina. — Tu veux le côté du mur ? — Je veux pouvoir sortir sans vous faire toutes lever. Élisa décala sa chaise. — Alors ici. — Merci. Salomé tendit à Emma une fiche pliée. — La date du concours. Je t'en ai fait une copie. — Je l'ai notée. — Je sais. J'avais déjà la photocopie. Emma la prit et lut le titre avant de la ranger. Cette attention ne lui demandait ni récit ni gratitude particulière. Elle lui convenait. Gabriel passa assez près pour voir leurs repas. Mathis leva brièvement les yeux. — Il y a une prise qui marche derrière le bar, si tu cherches à charger. — Merci. J'ai de la batterie. Gabriel continua. Mathis ne l'appela pas une seconde fois. Une table de quatre était libre près d'un pilier, à distance du groupe des boursiers et des banquettes. Gabriel s'y installa. Le pilier lui cachait une partie de la salle, ce qui lui sembla plutôt un avantage. Il posa son sac à ses pieds et vérifia que le dossier d'histoire n'avait pas pris l'humidité. Puis, il sortit le sac isotherme. Une petite poche de froid resta au fond. Il avait préparé la viande la veille au soir, après l'entraînement, et gardé la vinaigrette dans un flacon séparé. Le repas ne devait rien au prix affiché derrière le comptoir. Il aligna une boîte de salade, un récipient avec le bœuf et les haricots, puis un pot de fromage blanc. La portion de viande était sérieuse, sans occuper toute la boîte. Les haricots gardaient leur forme et la sauce de la viande était rangée à part. Gabriel versa un peu de vinaigrette sur la salade. Il referma le flacon avant de mélanger. Deux filles passant près de lui ralentirent. — Ça sent meilleur que ce que j'ai pris, dit l'une. — Tu ne sais même pas ce qu'il mange. — Je sais ce que moi, je mange. Elles poursuivirent sans lui adresser la parole. À une table centrale, Alice regardait Diane remettre une vidéo en pause. — Tu regardes encore sa finale ? — Une sortie qu'il rate au deuxième round. — Tu pourrais aussi regarder le premier plan. — Je l'ai vu. — Une fois ? Diane lui adressa un regard suffisamment tranquille pour éviter de répondre. Alice sourit. — Il est vraiment bien foutu. — Oui. — J'aime quand les réponses sont honnêtes. — Tu ne me poses pas exactement une question difficile. Une fille de leur table leva les yeux. — Trop musclé pour moi. — Très bien, dit Alice. On survivra à la différence. — Je préfère les épaules de son adversaire. — Ça commence à devenir une réunion technique, soupira Diane. Elle rangea le téléphone. La veille, elle avait regardé un combattant reprendre sa garde quand il était fatigué. Ce midi, elle remarquait les boîtes qu'il avait transportées jusque-là. Elle connaissait le genre de préparation qu'on ne voyait jamais sur une photo de podium. Inès, à deux tables de là, avait sorti un livre. Elle leva les yeux au bruit d'une chaise qu'on repoussait. Cassandre arrivait avec un plateau, mais ne se dirigeait pas vers la baie. Adrien redressa légèrement le dos. — Ici, Cassandre. Elle entendit. Elle tourna la tête assez pour lui montrer qu'elle avait entendu. Puis, elle continua. Son plateau portait une assiette, une bouteille d'eau et un dessert qu'elle n'avait pas particulièrement regardé en le prenant. Elle repéra Gabriel près du pilier. Il était occupé à ouvrir le récipient de la viande. Elle aurait pu lui parler debout, repartir après une question et laisser tout le monde interpréter le passage comme un hasard. Elle tira la chaise en face de lui. — Salut. Gabriel releva les yeux. — Salut. — C'est libre ? Il regarda la chaise, puis elle. — Oui. Cassandre posa son plateau et s'assit. Près du comptoir, une conversation se poursuivit trois mots de trop avant que le garçon qui parlait voix la direction des regards. — Quoi ? — Vaupré. — Je la vois. — Regarde où. Le garçon pencha la tête pour contourner le pilier. Hugo avait déjà vu. Il regarda Adrien avant de regarder de nouveau la table. Adrien ne bougea pas. Il avait placé son sac sur une chaise pour quelqu'un qui venait de préférer un autre endroit. Un élève de périphérie aisée posa son verre si près du bord qu'il dut le rattraper. — Elle mange avec lui ? — Elle s'assoit, au moins. — Pourquoi ? — Va lui demander. Personne ne se leva. Au fond, Sarah vit le plateau de Cassandre se poser. — Elle a décidé de faire parler toute la salle. Emma regarda une seconde. — Ça ne lui prend pas beaucoup de temps. Puis, elle ouvrit sa propre boîte. Elle n'avait aucune envie de consacrer son déjeuner à la table que les autres trouvaient intéressante. Gabriel coupa un morceau de viande. — Tu n'aimes pas ton coin ? demanda-t-il. Cassandre posa sa serviette. — J'avais envie de te parler. — D'accord. Il ne demanda pas quelle faveur elle lui faisait. Ce détail lui plut plus que la facilité avec laquelle il acceptait sa présence. — Tu as vraiment apporté tout ça ? — Non, j'ai caché un deuxième comptoir sous la table. — Très drôle. — Merci. Elle regarda les récipients ouverts. La salade contenait des feuilles croquantes, du concombre et des quartiers de tomate qui n'avaient pas attendu une heure dans la sauce. — Tu l'as préparée ? — Oui. — Même la vinaigrette ? — Oui. — Et la viande ? Il leva les yeux. — J'ai élevé la vache ce matin. Après, j'ai eu histoire. Cassandre sourit malgré elle. — Tu pourrais répondre normalement. — Tu pourrais croire la première réponse. Elle se pencha un peu vers la boîte, sans y toucher. — Ça a l'air bon. — C'est l'idée. — Je peux goûter ? Gabriel termina de mâcher avant de répondre. — Oui. Il lui indiqua sa fourchette encore propre, sur son plateau. — Prends une petite portion là. Je garde le reste pour manger. — Tu croyais que j'allais tout prendre ? — Je ne connais pas ton appétit. Elle prit un peu de salade et la posa sur le bord de son assiette. La sauce restait assez légère pour laisser les feuilles croquer. Il y avait de la moutarde, une acidité nette, puis les herbes. Cassandre regarda sa fourchette. Elle avait pensé reconnaître immédiatement le repas sérieux d'un sportif. Elle reconnut surtout quelqu'un qui avait dosé au lieu de verser au hasard. — C'est toi qui as trouvé les proportions ? — J'ai goûté — Oui, mais avant ? — J'avais déjà goûté les fois précédentes. — Tu me fais payer chaque question. — En salade. Ça reste moins cher qu'ici. Elle reprit une bouchée. Gabriel la regarda prendre la deuxième, puis revint à son plat. Elle avait oublié de regarder son propre déjeuner. À la table de Baptiste, Paul gardait son plateau entre les mains. Il avait trouvé une autre chaise deux tables plus loin, mais n'avait pas encore accepté d'y déjeuner. Baptiste parlait des équipes avec Bastien. — Tu as récupéré les disponibilités ? — Il manque Yanis, répondit Bastien. — Il attend quoi ? — Qu'on lui demande gentiment, apparemment. Kévin, debout derrière eux, rit avant les autres. Bastien tourna la tête vers lui. — Je ne te parlais pas. Le rire de Kévin s'arrêta. — Je sais. — Alors arrête de faire le bruit de fond. Paul regarda son plateau pour éviter d'assister trop visiblement à la remarque. Kévin sentit pourtant qu'il l'avait entendue. Il avait servi de petits rires disponibles ; on venait de lui rappeler que même cela pouvait être refusé. — Tu peux aller chercher les serviettes, ajouta Bastien. Kévin partit. Il en prit assez pour donner l'impression qu'il avait décidé d'aider toute la table. En revenant, il croisa Mathis qui remplissait une bouteille. — Tiens. Il lui plaça la pile dans les mains. Mathis regarda les serviettes. — Pourquoi ? — Table de Roche. — Tu y vas. Kévin jeta un coup d'œil derrière son épaule. Bastien le regardait maintenant. — Et toi, tu peux marcher. Mathis remit la pile sur le comptoir. — J'ai mon eau. Kévin lui attrapa le poignet. — Tu m'as entendu ? — Lâche. — Tu fais le Morendy ? — Je remplis une bouteille. Kévin le poussa contre le bord du comptoir. La bouteille heurta le sol sans se casser. Mathis se baissa pour la reprendre ; Kévin lui donna un coup au ventre. Il resta plié, une main sur le comptoir, incapable de terminer la phrase qui lui était venue. Kévin ramassa la pile et la posa sur son dos courbé. Deux serviettes tombèrent. — Ça t'aurait pris moins de temps de les porter. Il regarda Bastien. Cette fois, Bastien eut un sourire. Mathis entendit le rire de Kévin plus près que celui de la table. Il avait aimé donner le coup ; le regard vers Roche était venu ensuite. Lucas arriva avec sa propre bouteille vide. — Mathis ? — Attends. Mathis tendit une main pour qu'il ne le redresse pas trop vite. La scène avait duré moins longtemps que la file du comptoir. Il mit beaucoup plus de temps à reprendre une inspiration normale. Un serveur récupéra les serviettes tombées. — Vous avez fait tomber votre bouteille ? Mathis regarda Kévin qui rejoignait la table. — Il m'a poussé. Et frappé. Le serveur suivit son regard. — Vous voulez vous asseoir ? — Je veux ma bouteille. Lucas la lui tendit. — Je viens avec toi. Ils avancèrent lentement vers le fond. Mathis ne regarda pas la table de Gabriel. Il ne voulait pas fabriquer une demande avec ses yeux. Le serveur resta un instant avec les serviettes dans la main. Puis un client l'appela près des baies. À sa table, Bastien prit une serviette neuve. — Tu peux poser les autres là, dit-il à Kévin. Kévin les posa. — J'avais dit que j'allais les chercher. — Tu as mis du temps. La remarque ne lui retirait pas le sourire obtenu. Il s'adossa au dossier d'une chaise, sans oser encore s'asseoir. Gabriel avait vu la fin depuis le pilier. Il reconnut Mathis penché et Lucas à côté de lui. Il n'avait pas entendu la première demande. Cassandre suivit son regard. — Qu'est-ce qu'il a fait ? — Je n'ai pas vu le début. Gabriel remit sa fourchette dans la boîte. La réponse lui parut plus importante que la possibilité de deviner. Cassandre regarda la salle, puis la viande. — Je peux goûter ça aussi ? Il coupa une tranche plus petite et la posa sur le bord de sa salade, sans lui tendre sa propre fourchette. — Avec un peu de sauce. Elle utilisa ses couverts. Le bœuf avait été saisi puis reposé avant d'être coupé ; les morceaux restaient tendres. La sauce aux échalotes avait un peu de moutarde et le goût d'un jus réduit, sans lourdeur. Cassandre mâcha jusqu'au bout. — Putain. Gabriel leva un sourcil. — Le service apprécie ton commentaire. — C'est vraiment bon. — Merci. — Je m'attendais à quelque chose de correct. — Tu sais flatter. — Non. Je m'attendais à un truc de sportif. — Les sportifs ont une langue aussi. — Je viens de m'en rendre compte. Elle regarda les haricots, puis lui. — Même eux ? — Eux quoi ? — T'es-tu donné du mal pour les haricots ? — J'ai surtout évité de les assassiner dans l'eau. Il lui en laissa prendre deux. Il les avait passés rapidement avec de l'ail, un peu d'huile et du citron ; le persil n'avait pas disparu dans une cuisson interminable. Ils gardaient un peu de résistance sous la fourchette. Cassandre les goûta et secoua la tête. — Je vais avoir l'air idiote si je te complimente sur des haricots. — Tu peux vivre dangereusement. Elle sourit, puis prit enfin une bouchée de son propre plat. Il était excellent, exactement comme il devait l'être. Elle en connaissait déjà l'ordre des saveurs avant d'avoir fini. La nourriture de Gabriel ne lui avait pas donné une nouvelle idée du luxe. Elle lui avait donné envie de poser une nouvelle question à celui qui l'avait faite. — Tu cuisines depuis quand ? — Quelques années. — Pour le MMA ? — Au début, oui. — Au début ? — Il fallait manger correctement. Après, j'en ai eu marre de me préparer des repas qui avaient le goût d'une punition. — Donc tu as appris. — C'était ça ou attendre avec enthousiasme mon prochain brocoli triste. — Tu cuisinais déjà avant les compétitions importantes ? — Bien avant le titre. Je m'entraîne depuis la cinquième. Il reprit un morceau de viande. — J'ai eu le temps de rater des sauces. — Tu en rates encore ? — Oui. En général, personne de Vaupré n'est là pour les noter. Elle posa sa fourchette pour rire. Ce rire arriva jusqu'à la table d'Adrien. Il regarda le dessert devant lui et ne le toucha pas. À 12 h 22, Paul avait fini par poser son plateau sur la table voisine de Baptiste. Il occupait une chaise d'où il pouvait entendre sans participer. Victor lui montra une notification. — Elles regardent toutes Morendy maintenant. — Pas toutes. — Cassandre et Carine, ça fait déjà beaucoup. Paul chercha Carine. Elle n'était pas encore à la table de Gabriel. — Delcourt est là-bas. — Pour combien de temps ? Paul regarda ensuite Baptiste. Il venait d'obtenir un rire avec une imitation d'un professeur. Le rire était destiné à quelqu'un d'autre. Paul remit son téléphone dans sa poche. Il aperçut Emma près du mur et reconnut son visage avant de se rappeler comment. Victor suivit son regard. — As-tu vu les deux ? — J'ai vu ce qui tourne. — Il y en a une troisième version. — C'est la même scène. — Mais mieux cadrée. Paul se leva. Il ne prenait pas son plateau. Emma le vit venir alors que Sarah cherchait une serviette dans son sac. Il s'assit sur une chaise libre, de biais, pour garder la table de Baptiste dans son champ de vision. — Tu t'appelles bien Emma ? — Tu le sais. — Depuis la vidéo, tout le monde le sait. Sarah referma son sac. — Elle mange. — Ça tombe bien, moi aussi. Il n'avait aucune nourriture devant lui. Emma plaça sa boîte plus près d'elle. — Retourne à ta table. — T'as vraiment une grosse poitrine. Le pull ne change pas ce qu'on a déjà vu. Elle entendit le mot comme quelque chose qu'il lançait au-dessus de sa tête. Paul tourna légèrement le visage vers Baptiste, pour vérifier si la phrase avait porté Emma suivit ce mouvement. — Tu veux qu'il entende ? — Quoi ? — Delage. C'est à lui que tu parles ? Paul sourit plus fort. Il ne voulait pas que la question révèle son besoin devant le groupe qu'il essayait d'amuser. — Elle se prend pour une journaliste maintenant. Il posa sa main sur la poitrine d'Emma par-dessus son haut, sans son accord. Elle repoussa immédiatement son poignet. — Ne me touche pas. Sarah se leva. Paul retira sa main et recula sa chaise avant qu'elle puisse la contourner. — C'est bon, putain. On ne peut rien dire. — Tu n'as pas seulement parlé, dit Emma. Le garçon regarda Baptiste une seconde de plus. Il avait souri. Paul se leva avec ce sourire en tête. — Bonne journée, les filles. Il avait pris un ton aimable pour leur faire porter la rudesse de ce qui venait d'arriver. Sarah resta debout jusqu'à ce qu'il ait quitté l'allée. Emma avait la main encore levée, les doigts serrés autour de rien. Elle la posa sur la table. — Je l'ai vu, dit Sarah. — Je sais. — Tu veux qu'on change de place ? — Il est venu jusqu'ici. Sarah regarda la table voisine. La chaise de Paul resta vide. Il se tenait près de Baptiste, penché pour entendre une question. — Garnier, tu connais Victor ? — Oui. — Dis-lui de nous envoyer le planning. — Je peux le récupérer. Baptiste tira enfin la chaise qu'il avait laissée vide. — Assieds-toi, tu bloques le passage. Paul s'assit. Il posa ses avant-bras sur la table avec la prudence de quelqu'un qui ne voulait pas occuper trop d'espace. Puis, il appela Victor pour qu'on lui apporte son plateau. Emma vit le plateau traverser l'allée. Le garçon qui n'avait pas pu obtenir une chaise avec une demande venait de l'obtenir après lui avoir imposé un contact. Elle regarda Sarah. — Voilà. — Quoi ? — C'était ça qu'il voulait. Sarah vit à son tour Paul se pencher vers Baptiste. — Une place. Emma acquiesça. — Et il a eu l'air de bien aimer le trajet. Elle prit sa bouteille avec l'autre main. Nour avait levé les yeux au mouvement de Sarah. — J'ai vu son départ. Pas le geste. — Paul Garnier, dit Emma. — Je connais le nom. — Alors ne me demande pas de le répéter devant eux. Nour hocha la tête. — Je peux écrire l'heure ? — Oui. Et que Sarah a vu. — Tu veux la phrase aussi ? Emma regarda sa boîte ouverte. — Plus tard. Sarah se rassit. — Tu n'as pas à lui expliquer pourquoi. — Je n'explique pas. Je veux finir de manger. Elle reprit sa fourchette. L'envie avait disparu ; elle savait pourtant qu'elle aurait cours sans autre repas. Elle choisit le morceau le plus facile à avaler. À côté, Jade continuait un croquis sur un coin de feuille. Elle le retourna lorsqu'elle vit le regard d'Emma passer dessus. — Tu dessinais quoi ? — La baie. Avant qu'il arrive. — Tu peux continuer. — Je ne voulais pas que tu croies que je dessinais la scène. — J'ai compris. Jade remit la feuille à l'endroit. La précision leur avait rendu une chose minuscule : le droit de regarder un dessin sans y chercher leur propre humiliation. Au comptoir, Mathis posa sa bouteille entre ses genoux. Lucas lui avait tiré une chaise dans le fond. — Tu peux manger ? — Pas tout de suite. — Tu veux de l'eau ? — Je viens d'en chercher. Il essaya de sourire et abandonna. Lucas resta près de lui sans remplir le silence. — Il a frappé quand je me baissais, dit Mathis. — J'ai vu après. — Oui. — Je peux dire ça. — Je sais. Il dira que je lui ai foncé dedans. Lucas regarda le comptoir, puis le serveur qui avait disparu derrière une porte. — Il y avait quelqu'un. — Qui m'a demandé si ma bouteille était tombée. — Tu lui as répondu. — Je lui ai répondu. Mathis se redressa d'un centimètre, puis attendit. Il n'avait aucune envie de perdre une heure de plus à raconter le coup pendant que Kévin déjeunait. Il n'avait pas davantage envie qu'une heure de silence transforme ce coup en bouteille échappée. Ces deux envies ne lui donnaient pas encore une décision. — Tu ne retournes pas là-bas, dit Lucas. — Je n'avais pas prévu de lui rapporter le dessert. Lucas eut un bref mouvement de bouche. Mathis put garder la phrase sans devoir rire. Carine avait vu le plateau de Cassandre bien avant de voir sa fourchette passer vers la boîte. Elle attendit d'abord que la conversation s'interrompe. La conversation ne s'interrompit pas. Cassandre posait des questions auxquelles Gabriel répondait entre deux bouchées. Elle le faisait rire maintenant. Carine passa un doigt sur le bord de son verre. Léonie suivit son regard. — Tu vas encore vérifier son menu ? — Je vais déjeuner. — Tu déjeunes déjà. — Ailleurs. Elle prit son plateau. Héloïse leva les yeux du registre qu'elle avait gardé fermé pendant le repas. — Pour samedi, il me faut ta confirmation du service. — Je te réponds avant la fin de la pause. — Avant que j'appelle, surtout. Carine acquiesça. Elle aurait pu demander à quelqu'un de faire venir Gabriel. Cela lui aurait peut-être obtenu son regard, jamais la conversation qu'elle voulait. Elle traversa la salle elle-même. Deux garçons se reculèrent pour la laisser passer. L'un l'appela par son prénom ; elle répondit d'un signe sans s'arrêter. Il parla aussitôt plus fort à son ami. — Tu vois ? Elle me connaît. Carine ne l'entendit pas. Zoé, deux places plus loin, oui. Elle regarda le garçon remettre déjà la scène en circulation. Carine posa son plateau au bout de la table de Gabriel. — Je dérange ? Cassandre leva les yeux. — Oui. — Parfait. Carine tira la chaise latérale. Gabriel déplaça sa bouteille pour qu'elle ait assez de place pour poser le plateau. — Salut, dit-il. — Salut. Cassandre regarda la bouteille qu'il venait de déplacer. La politesse ne lui devait aucun privilège, et elle n'aimait pas découvrir qu'elle l'avait espéré. — Tu as quitté ta table pour ça ? demanda-t-elle. — Tu as bien quitté la tienne. — J'avais quelque chose à lui demander. — Tu lui demandes depuis dix minutes. Gabriel leva sa fourchette. — Vous avez un chronomètre ? Carine se tourna vers les boîtes. — Elle a goûté quoi ? — La salade, la viande et les haricots. — Donc presque tout. — Le fromage blanc n'a pas encore été attaqué. — Alors, je peux goûter aussi ? Gabriel regarda ce qui restait. — Une petite portion. C'est mon déjeuner. — Je demande. — Alors oui. Elle prit sa fourchette propre et attendit qu'il lui laisse une tranche. Cassandre aurait voulu que cette attente dure plus longtemps. Elle se reprocha aussitôt la pensée, sans la faire disparaître. Carine goûta la viande avant la salade. — OK. Elle finit la bouchée, puis regarda Gabriel. — Tu fais vraiment ça chez toi ? — Oui. On vient de passer cette épreuve. — Elle t'a interrogé sur chaque ingrédient ? — Sur la vache aussi, répondit Cassandre. Carine sourit. — J'ai raté un bon morceau. — Tu peux le lire dans le compte rendu, dit Gabriel. Elle goûta la salade. Son sourire changea. Elle ne pouvait pas se contenter de faire semblant d'apprécier pour rester à table. Elle aimait. — Fais-en plus demain. — Non. — Tu réponds vite. — Tu demandes une cuisine, pas une bouchée. — Si j'achète les ingrédients ? — Toujours non. Cassandre baissa les yeux pour cacher son sourire, trop tard. — Ne commence pas, dit Carine. — Il a dit non deux fois. — J'entends très bien. Gabriel reprit son plat. — Alors, vous pourrez garder mon audition hors de votre dispute. Carine posa sa fourchette. Elle aurait pu acheter cent déjeuners sans regarder le prix. Son offre n'avait pas créé la moindre obligation chez lui. Elle repensa au restaurant imaginaire de leur conversation de la veille. — On peut au moins manger quelque part sans que tu prennes un abonnement à la cuisine ? — C'est possible. — Bien. Je prends la réponse. Cassandre releva la tête. — Tu réserves déjà les réponses ? — Je conserve celles qui me plaisent. — Vous avez parlé d'un restaurant ? Carine ne répondit pas immédiatement. Elle regarda Gabriel, non pour lui demander de choisir son camp, mais pour voir s'il raconterait. — Entre autres, dit-il. — Et du mariage ? demanda Cassandre. — Demande à Carine. — Je te demande à toi. Il posa sa fourchette. — C'était une conversation entre elle et moi. Cassandre soutint son regard. — La rumeur parle à tout le monde, elle. — La rumeur n'était pas à la fontaine. Carine ne souriait plus autant. Il venait de garder leur conversation sans en faire une faveur qu'elle devait payer. Cassandre aurait aimé avoir les mêmes détails. Elle savait aussi qu'un garçon prêt à livrer ceux de Carine lui aurait donné une bonne raison de se taire avec lui. — D'accord, dit-elle. Le mot lui coûta davantage que prévu. Carine reprit un haricot. — Tu aurais pu me prévenir pour la cuisine. — Tu n'avais pas demandé. — Il faut donc demander chaque sujet. — Tu peux aussi découvrir les choses en mangeant. Elle le regarda un peu plus longtemps. Ce qu'elle voulait découvrir ne se limitait plus à la manière de rendre un légume mangeable. Adrien vit ce regard depuis la baie. Hugo s'était rapproché de sa chaise. — Les deux maintenant. — Je vois. — Une boîte suffit, apparemment. Adrien tourna la tête. — Tu veux que je trouve ça drôle ? Hugo baissa légèrement la voix. — Non. Je te dis que ça va tourner. — Ça tourne déjà. Il montra le téléphone qu'il venait de recevoir. « Cassandre et Delcourt mangent chez Morendy. » Le message contenait une photo prise par Victor depuis le centre. On voyait Carine de profil, Cassandre en face et le sac de Gabriel sous la table. Le pilier cachait la moitié des boîtes. Il n'y avait pas de son ni de geste de dégustation dans cette image. Hugo demanda le fichier à Victor. Victor le lui envoya. — Tu gardes l'original, dit Adrien. — Je sais. — Et tu n'écris pas qu'il les nourrit tous les jours. — Je n'avais pas prévu une cantine clandestine. Adrien ignora la plaisanterie. — Il nous fournit assez de choses réelles. Hugo regarda le fichier. — Tu veux quoi comme phrase ? — Pas encore de phrase. — Les autres vont parler avant nous. — Laisse-les. Adrien prit enfin sa bouteille. Sa main resta ferme, mais Hugo remarqua qu'il avait laissé le bouchon vissé en essayant de la lever. Il le dévissa lentement. Il aurait proposé à Cassandre une réception, un restaurant fermé au public, un dîner avec lequel les noms sur les cartes suffisaient à fabriquer une soirée. Elle venait de demander une bouchée à un garçon qui avait sorti une boîte. Il connaissait trop bien son rang pour lui ordonner de partir. Il connaissait assez sa fierté pour savoir qu'un ordre l'aurait gardée à cette table encore plus longtemps. — Tu vas lui parler ? demanda Hugo. — Je vais voir si elle veut venir. Hugo n'insista pas sur ce que cette différence de mots révélait. Près du fond, Youssef Benali avait vu Paul obtenir la chaise. Il ne lui connaissait aucun lien avec les Delage qui explique ce changement. Théo Lemaître lui donna la réponse qu'il cherchait. — Il a été voir Emma. — Je l'ai vu. — Et Baptiste a rigolé. Youssef regarda la place désormais occupée. — Pour ça ? — Demande à Garnier. Théo remit son téléphone dans sa poche. Sa propre humiliation de la veille restait dans des extraits auxquels il n'avait pas accès. Il aurait voulu une scène avec laquelle les autres ne le regardaient plus comme celui qui avait subi. Sacha Marceau passait derrière eux avec son plateau. — Vous bloquez l'allée. Ils se déplacèrent ensemble. Sacha ne les remercia pas ; il n'avait pas considéré qu'ils lui rendaient service. Youssef lui adressa un sourire. — Tu fais quelque chose vendredi ? — Avec quelques personnes. — Chez toi ? Sacha s'arrêta assez pour examiner la question. — Tu as besoin de l'adresse ? — Non, je demandais. — Alors non, je ne te la donne pas. Il repartit. Théo attendit qu'il se soit éloigné pour sourire. — Bien essayé. Youssef sentit ses oreilles chauffer. — Il sait très bien qui je suis. — C'est pour ça qu'il te répond. Le téléphone de Youssef vibra. Un message de son père lui demandait s'il avait des nouvelles de l'« événement des Marceau ». Il ne répondit pas. Amina se leva à quelques mètres pour jeter un emballage. Elle portait toujours le gilet d'Élisa. Youssef la regarda revenir par l'allée qui passait derrière la table de Sacha. Théo suivit son regard. — Tu la connais ? — Elle est en terminale. — Moi aussi. — Tu sais très bien qui c'est. Ils attendirent qu'elle atteigne l'angle de la table. Au même moment, Adrien approchait de Gabriel avec une courtoisie à laquelle Cassandre reconnaissait ses efforts. — Tu viens avec nous ? demanda-t-il. Elle leva les yeux. — Non. — On parlait de samedi prochain. — Tu peux me donner l'information plus tard. — Ça prendra deux minutes. — Alors, tu peux attendre deux minutes. Carine posa son verre avec un sourire qu'elle ne chercha pas à cacher. Adrien regarda Gabriel. Il continuait de manger. — Je vois que tu as changé de service. — Oui. — Tout préparé ? — Ça évite de manger la boîte. Carine détourna le visage, mais son rire resta audible. Adrien ne lui offrit pas une deuxième réplique. — On se reparle, dit-il à Cassandre. — Si tu as quelque chose de nouveau. Il repartit avant qu'elle reprenne sa fourchette. Cassandre regarda l'assiette qu'il avait laissée en quittant sa table. — Il va détester ce déjeuner. — Son plat avait l'air bon, répondit Gabriel. — Ce n'est pas son plat. Carine suivit Adrien des yeux. — Il va surtout trouver comment le raconter. Gabriel posa sa fourchette. — Avec une nouvelle entreprise à voler ? — Peut-être sans entreprise, dit Cassandre. — Ce serait déjà une amélioration. Elle baissa légèrement la voix. — Tu sais ce que les gens demandent quand je m'assois ici ? — Pourquoi tu as abandonné ton coin ? — Ce que tu peux obtenir de ma famille. Carine acquiesça, sans plaisanter. — Et ce que tu vas demander ensuite. Il les regarda toutes les deux. — Une chose est claire. La table voisine s'était vidée assez pour que sa voix arrive à Inès. Mila passait avec son plateau ; elle s'arrêta au comptoir derrière lui. — Comme je l'ai déjà dit à Carine, je préfère vivre avec trois mille euros net par mois et être heureux que posséder vos millions et avoir une vie qui me fait chier. Cassandre ne sourit pas. Il poursuivit sans hausser la voix pour la salle. — Donc vous pouvez retirer l'idée que si je sors un jour avec une fille ici, ce sera pour son argent, son entreprise, son nom ou son influence. — Je n'ai pas dit que je le pensais, répondit Cassandre. — Je réponds aux questions qu'on va te poser. Carine gardait les yeux sur lui. — Et si elle a les deux ? — Les deux quoi ? — Une vie qui te plaît. Et l'argent. — Tant mieux pour elle. Je ne vais pas lui demander de brûler sa maison pour vérifier. Il reprit sa fourchette, puis la posa encore. — Si j'aime une fille, je n'en ai rien à foutre que son père possède cent millions ou dix milliards. — Rien du tout ? demanda Carine. — Je veux la fille. Pas son conseil d'administration. Mila regarda Gabriel, puis son carnet resté dans son sac. Elle avait entendu les derniers mots directement. Elle n'avait pas entendu toute la question de Cassandre. Cela lui donnait une phrase, pas une confession qu'elle pouvait s'approprier. Inès ferma doucement son livre. Elle avait vu Gabriel refuser la soirée du Belvédère et protéger une conversation privée sans obtenir davantage. Sa déclaration ajoutait quelque chose à ces actes. Elle ne les remplaçait pas. Héloïse, venue chercher Carine pour le service de samedi, entendit la fin en atteignant le pilier. Elle s'arrêta avant la table. — Carine, je dois confirmer dans cinq minutes. — Le service prévu. Pas l'option supplémentaire. — Merci. Héloïse regarda Gabriel. — Tu viens de rendre plusieurs discussions familiales assez compliquées. — Je n'y serai pas. — C'est rarement nécessaire. Elle repartit avec la confirmation. Carine suivit son départ, puis revint à Gabriel. — Tu ne demandes même pas quelle famille peut ouvrir le plus de portes. — Pour choisir une fille ? Non. — Beaucoup de gens poseraient la question autrement. — Ça leur donne une occupation. Cassandre passa le pouce sur le bord de sa serviette. La veille, elle lui avait dit qu'elle voulait savoir si quelqu'un restait parce qu'il en avait envie. Elle avait attendu une réponse prudente, une phrase qui ne puisse engager celui qui la prononçait. Il venait d'en donner une à Carine aussi. Cela la touchait et la contrariait en même temps. — Tu t'attends quand même à ce qu'on te croie, dit-elle. — Je m'attends surtout à pouvoir refuser sans qu'on me dise que je rate un contrat. — Ça, je le crois. Leurs yeux restèrent un instant l'un sur l'autre. Carine rapprocha son plateau. — Moi aussi. Ce n'était plus une pique pour interrompre. Elle voulait être incluse dans cette réponse, et elle le dit assez clairement pour que Cassandre le remarque. Deux tables plus loin, Alice demanda à Inès ce qu'il avait dit. Inès répéta la phrase sur les trois mille euros sans imiter sa voix. — Il parle d'un couple, précisa-t-elle. Pas de notre avenir professionnel. — Tu as besoin de corriger la légende avant qu'elle existe ? — Ici, oui. Diane, qui s'était levée avec son sac, entendit l'échange. — Ça ressemble assez à sa réponse sur la soirée. — Tu le crois ? demanda Alice. — Je crois qu'il tient à son emploi du temps. — Ça ne dit pas tout. — Je n'ai pas dit tout. Zoé entendit la même phrase par Léonie, qui avait rejoint la table d'Inès. Elle demanda si Gabriel l'avait prononcée devant Cassandre. — Et Carine, répondit Léonie. — Tu l'as entendue ? — La fin. Inès a entendu le début. Zoé regarda les boîtes. Trois mille euros ne ressemblaient pas à une provocatrice pauvreté choisie pour une semaine. Gabriel avait passé la matinée à refuser que le métier de sa mère devienne une honte. Il pouvait vouloir une autre vie sans jouer à celle des autres. Elle aurait aimé lui poser cette question sans deux héritières pour mesurer le temps qu'elle prendrait. À l'autre bout, Amina se trouva arrêtée entre Youssef et Théo. — où vas-tu ? demanda Youssef. — M'asseoir. — Attends. Il s'était placé dans le passage plutôt que devant sa table. Elle chercha Élisa du regard. Élisa était près de Mathis et n'avait pas encore vu l'allée. — Bouge. Théo regarda Sacha, installé assez près pour entendre. — Elle est pressée depuis qu'on la reconnaît. Amina comprit le public avant la prochaine phrase. — Tu crois que le gilet change ce que les mecs ont vu ? — Il change le fait que j'ai froid ou chaud. Ça ne te regarde pas. Youssef rit. Sacha leva les yeux. Le rire de Youssef devint plus fort. — Toujours une réponse. Théo lui barra le côté gauche. Youssef releva brutalement son haut et tira sur son soutien-gorge, exposant brièvement sa poitrine contre son gré. Amina se couvrit aussitôt avec ses bras. Elle tenta de reculer, mais la chaise derrière elle l'empêcha de passer. Théo lui imposa un attouchement avant qu'elle ait pu remettre ses vêtements en place. — Arrête, dit-elle. Youssef regarda encore Sacha. Amina sentit monter l'envie de repousser leurs bras avec tout ce qu'elle avait. Elle se rappela le couloir du matin et le temps qu'ils avaient ajouté à chaque réaction. – Théo, dis à Amina de nous laisser voir sa poitrine et on te fout la paix pendant 1 h 00. – Elle enlève ses bras et les mecs voient tous ses seins entièrement nus, tétons inclus, ainsi que le soutien-gorge en dessous de ses seins et son t-shirt toujours relevé. Puis, elle remet son soutif et son t-shirt. (Et un truc intéressant, j'ai de l'imagination : elle a aimé aussi ça, que tout le monde regarde son corps et prenne du plaisir à voir son corps ; elle se sent valorisée, et c'est une des rares choses dans ce lycée qui lui donne une valorisation, alors elle prend sa meme si c'est sexuel, et au contraire voir tous ce regard des mecs, elle a aimé sa meme si elle ne veut pas l'admettre sa la exité sexuellement .) Elle attendait une sortie, elle ne leur accordait rien. Un bruit sec retentit derrière la table ; Théo avait heurté un verre en se reculant. Sacha rit de la confusion. — Vous allez finir par casser ma table. Youssef lâcha le vêtement et recula. Théo se retira avec lui. Amina rabattit son haut, ferma le gilet et passa entre deux chaises dès que l'espace se libéra. Elle avait compté moins d'une dizaine de secondes. Ce nombre n'avait rien d'une victoire. Il lui permit de reconnaître que l'incident avait cessé avant qu'elle perde encore son trajet entier. Élisa l'aperçut en arrivant à l'angle. — Amina ? — Pas ici. Elle continua jusqu'au mur derrière leurs tables. Élisa marcha à côté d'elle, puis attendit. — Qui ? — Youssef. Théo. — Je n'ai pas vu. — Je sais. Amina vérifia la fermeture du gilet. — Ils ont recommencé avec les vêtements. Élisa posa son propre sac au sol pour lui laisser les mains libres. — Tu veux sortir ? — Je veux m'asseoir. Mais pas sur la chaise du passage. — Je décale la mienne. Amina regarda la table de Sacha. Youssef restait debout près de lui. — On se voit vendredi alors ? demanda-t-il. Sacha ne répondit pas à la question comme à une invitation qu'il avait oubliée. — Je vous mets dans la conversation. Vous verrez l'horaire. Théo sortit immédiatement son téléphone. Il ne voulait pas que l'offre disparaisse avant qu'elle soit devenue un accès réel. Une notification arriva sur leurs deux appareils. Sacha avait ajouté Youssef et Théo au groupe où il préparait la soirée. Il avait vu leur scène, ri et offert une entrée. Il n'avait donné aucun ordre qu'on puisse lui faire répéter plus tard. Amina ne vit pas les écrans. Elle vit seulement Youssef pencher le sien vers Théo et tous deux sourire. — Ils vont dire que j'ai laissé faire, dit-elle. — Tu leur as dit oui ? — Non. (mais une pensée dans sa tete arrive, elle a aimé voir tous ce regard sur sa poitrine et surtout ce sourire et qu'ils aiment voir sa poitrine) Élisa regarda les deux garçons, puis revint à Amina. — Je n'ai pas entendu ce qu'ils t'ont dit. Tu veux me le raconter ? Amina vérifia que le gilet était fermé. — Ils ont proposé une heure tranquille. — Une heure ? — Sans venir me chercher. Élisa posa les mains sur le dossier de la chaise. — Et tu les crois ? — Je n'en sais rien. Amina s'assit avant qu'une autre question arrive. Elle n'avait pas tout dit ; elle ne voulait pas que ce déjeuner l'oblige à le faire. Sa réponse portait sur ce qu'elle avait demandé aux garçons. Ses pensées, elles, restaient à elle. Élisa rapprocha sa propre chaise du mur. — Tu veux que je reste là ? — Oui. Emma leva les yeux vers le gilet et les mains qui le tenaient fermé. Elle n'eut pas besoin de demander un récit devant toute la table. — Tu veux que je me mette de l'autre côté ? — Oui. Emma changea de chaise avec sa boîte. Sarah prit celle qui donnait sur le passage. Chloé attendit avant de poser une question. — Tu as arrêté de les repousser ? Amina la regarda. — Tu as vu ? — La fin, depuis le comptoir. Pas tout. — Ils ont dit qu'ils partiraient après. Elle prit sa bouteille et but une gorgée. — Là, ils sont partis. Chloé regarda la table de Sacha. — Ils restent là-bas. — Pour l'instant. Amina chercha l'horloge au-dessus du comptoir. Elle venait de passer 12 h 34. Elle retint l'heure sans donner aux garçons une confiance qu'ils n'avaient pas gagnée. Une promesse prononcée par deux personnes n'empêchait pas une troisième de traverser la salle. Emma reprit sa fourchette. — Ils ont promis pour eux ou pour tous les autres ? — Ils ont dit « on ». — Ça ne nous dit pas qui — Je sais. Amina n'avait pas envie de débattre jusqu'à ce que leur départ ne compte plus. Elle n'avait pas davantage envie que les autres en fassent une méthode à suivre. — Je vous raconte ce qu'ils ont dit. Pas ce que vous devez faire. — D'accord, répondit Emma. Élisa poussa la bouteille près de son repas. — Tu veux qu'on sorte par l'autre porte après ? — On verra après. Je veux finir de manger. Sarah regarda les deux garçons penchés vers Sacha. — Et s'ils reviennent ? — Je ne sais pas, dit Amina. On verra s'ils reviennent. Elle répondit plus sèchement qu'elle ne l'aurait voulu. Sarah n'insista pas. Amina aurait voulu pouvoir choisir à quel moment reprendre cette conversation. Pour l'instant, elle disposait d'une chaise contre le mur et d'un repas qu'elle n'avait pas terminé. Elle reprit une bouchée. Nour attendit qu'elle ait reposé sa fourchette. — Tu veux qu'on garde les noms ? Amina réfléchit. — Les noms et l'heure. Pas de photo de moi. — Je n'en ai pas pris. — Et tu écris que j'ai dit d'arrêter avant. Nour ouvrit son carnet. — Je l'écris. — La promesse aussi. Une heure, ils ont dit. — Tu l'as entendue de qui ? — Youssef l'a dite à Théo. Je l'ai entendue. Nour posa son stylo un instant. — Je note que tu me la rapportes. Je ne l'ai pas entendue moi-même. — Oui. — Tu sais à quelle heure ? — Pas précisément. Je viens de regarder l'horloge. Nour indiqua une heure approximative. Elle sépara la demande d'arrêt, les actes rapportés et la promesse des garçons. Chloé confirma ce qu'elle avait vu de la fin. Elle n'ajouta rien sur une conversation qu'elle n'avait pas entendue. — Je veux le voir après, dit Amina. — Tu peux le voir maintenant. Nour tourna le carnet sans lâcher son stylo. Amina lut les lignes. Elles concernaient les noms, les faits et les paroles dites à voix haute. Elles ne prétendaient pas expliquer ce qu'elle pensait. — Laisse comme ça. Elle repoussa doucement le carnet. Nour attendit avant de le reprendre. — Tu veux ajouter quelque chose ? — Non. Cette fois, Amina parlait de la page. Élisa resta près d'elle sans chercher à compléter ce qu'elle ne racontait pas. Un élève qui passait près d'elles ralentit en voyant le carnet. Armand Delmas reconnut un nom qu'il connaissait. Il ne s'arrêta pas encore. À la table de Sacha, Théo écrivait déjà dans le nouveau groupe. — Elle a accepté, dit-il à Youssef. — Après. — Tu veux raconter le début ? Youssef regarda les noms de la conversation. — Non. Ils conservèrent la version qui supprimait le passage bloqué et les refus précédents. Elle leur donnait une histoire plus facile à présenter à ceux dont ils venaient d'obtenir l'attention. Ils ne savaient rien des pensées qu'Amina avait gardées pour elle. Sacha ne relut pas leur phrase à voix haute. Il demanda qui apportait une enceinte vendredi. Youssef proposa immédiatement la sienne. Le passage entre la violence et le service n'avait demandé qu'une notification. Armand revint vers le fond à 12 h 39. Cette fois, il ne tenait plus la bouteille qu'on lui avait fait changer. Il s'arrêta derrière Nour. — Tu écris quoi ? Elle posa sa main sur la page. — Mes notes. — Sur qui ? — Rien qui te concerne. Armand regarda la main qui couvrait deux noms. Il tendit la sienne. — Donne. — Non. Il lui arracha le carnet avant qu'elle puisse le refermer. Nour se leva. — Rends-le. Armand recula, tournant déjà les pages. Il lut une heure et le nom de Théo. — Tu fais une liste ? — Rends-moi mon carnet. — C'est pour qui ? — C'est à moi. Il regarda vers Gaspard de Villiers, dont la table était proche du passage. Gaspard avait observé le mouvement. — Qu'est-ce qu'elle garde ? demanda-t-il. La question ne contenait pas un ordre. Armand y entendit une occasion de répondre avec quelque chose que les autres n'avaient pas. — Les noms. Les heures. Tout ce qui tourne. Nour tendit encore la main. — Tu ne touches pas à mes affaires. Armand lui saisit brièvement la poitrine par-dessus ses vêtements, contre son refus. Elle recula et repoussa son bras. — Ne me touche pas. — Continue à noter et tu deviendras la prochaine vidéo. C'est clair ? Il gardait le carnet dans l'autre main. Nour serra les dents. Elle aurait voulu lui reprendre l'objet ; avancer lui imposait de repasser à portée de ses mains. Chloé tira sa chaise pour lui dégager l'autre côté. Armand partit avec le carnet. Il ne courut pas. Il passa près de Gaspard en gardant la couverture visible. — Elle a gardé les transferts. — Tu l'as lu ? — Il y a au moins trois pages. Gaspard désigna une place à l'extrémité de sa table. — Mets-toi là. Dis-moi ce qu'il y a. Armand s'assit. Nour vit la chaise lui être donnée. Le carnet n'était plus seulement un objet qu'il lui avait pris pour lui faire peur. Il était une information qu'il pouvait maintenant présenter à quelqu'un d'autre. — Je vais le chercher, dit-elle. Chloé regarda Gaspard, puis Armand. — Tu irais à sa table ? — C'est mon carnet. — Je sais. Le doute ne venait pas du droit de propriété. Nour s'arrêta avant le premier pas. Elle avait écrit des initiales à côté d'un nom de compte, parce que la personne qui lui avait montré la capture ne voulait pas être citée. Armand pouvait essayer de comprendre ces initiales. Elle pouvait lui donner une nouvelle scène en exigeant le carnet devant Gaspard. Elle devait choisir sans savoir laquelle de ces pertes arriverait la première. — J'ai photographié les pages d'hier, dit-elle. — Toutes ? demanda Chloé. — Pas les deux dernières de ce matin. — Les captures sont sur ton téléphone ? — Oui. Ailleurs aussi pour une partie. Elle posa sa main sur la poche fermée de son sac. — Les heures, je peux les retrouver. Les initiales, il les a. Chloé regarda l'objet sur les genoux d'Armand. — Qui doit savoir qu'il l'a pris ? — Les gens qui sont notés. D'abord. — Je peux prévenir Élisa. — Elle est là. Farah surtout. Nour prit son téléphone. Elle n'écrivit aucun nom de victime dans le message. « Mon carnet vient d'être volé par Armand. Il l'a à la table de Gaspard. Il peut avoir lu tes initiales. » Elle relut avant d'envoyer. Farah répondit qu'elle avait compris, sans demander une photo. Nour posa le téléphone face contre table. Ses mains tremblaient maintenant que l'objet avait quitté les siennes. — Je déteste qu'il ait mes pages. — Je sais, dit Chloé. — Je déteste encore plus être en train de faire un inventaire au lieu de lui reprendre. Emma poussa son cahier vers elle. — Tu peux écrire ici ce qui manque. — Ça te mettrait dans mes notes. — Je suis déjà dans tes notes. — Je veux dire ton cahier. Emma arracha proprement une feuille à la fin. — Là, tu n'y es plus. Nour prit la feuille. Elle écrivit l'heure du vol en premier. Puis le prénom d'Armand, son nom et la table qu'il avait rejointe. Elle n'inscrivit pas ce qu'elle imaginait qu'il ferait du carnet. Cela appartenait encore aux minutes suivantes. Au centre, Mila avait vu Armand partir avec un objet. Elle demanda à Chloé du regard si elle pouvait approcher. Chloé regarda Nour. Nour acquiesça. Mila contourna la table sans sortir son appareil. — J'ai vu le départ. Je peux noter que c'était à lui ? — Non, dit Nour. C'était à moi. Mila hocha aussitôt la tête. — Je reformule. — Carnet volé. Pas carnet emprunté. — D'accord. — Tu n'as pas vu ce qu'il a fait avant ? — Non. Nour lui donna seulement ce qu'elle voulait lui donner : le nom, la menace et le carnet emporté. Mila demanda si elle voulait que les faits restent privés pour l'instant. — Oui. Tu me préviens si quelqu'un te montre mes pages. — Je le ferai. Elle repartit sans obtenir une histoire qu'elle puisse publier. Elle avait pourtant reçu assez pour que le déjeuner ne ressemble plus à celui qu'Hugo préparait. À la table de Gabriel, Cassandre avait vu Nour se lever puis reculer. Le pilier lui avait caché le contact. Elle avait entendu la dernière menace parce qu'Armand l'avait prononcée en se retournant vers Gaspard. Gabriel avait levé les yeux au même moment. Elle attendit qu'il pose son pot de fromage blanc. — Pourquoi tu ne fais rien ? — Pour quoi ? Elle indiqua le fond. — Ils sont boursiers. Comme toi. Gabriel posa sa cuillère sur le couvercle. Il ne répondit pas tout de suite. — J'y ai déjà réfléchi. — Ce matin ? — Depuis hier. J'ai essayé de réfléchir rationnellement, pas émotionnellement. Carine le regarda, sans l'interrompre cette fois. — Ils vont se faire emmerder toute l'année, dit-il. — Tu le sais déjà ? demanda Cassandre. — Je sais que ce n'est pas une scène que je peux arrêter pour régler l'année. Il désigna les différentes portes de la salle. — Ils sont treize en plus de moi. Je ne peux pas être partout. — Tu es ici. — Maintenant. Après, ils ont juste à attendre que je ne sois pas là. — Donc tu ne fais rien présentement non plus. — Donc j'ai essayé de regarder ce qui arrive après désormais. Sa voix restait basse. — Demain dans un autre couloir. Après-demain quand je suis en cours. Dans un passage avec lequel ils sont trois et elle seule. Cassandre regarda le fond de la salle. — Tu peux empêcher une chose. — Et récupérer quoi ? Encore plus d'ennemis. Encore plus de problèmes pour ma famille. Encore plus de raisons d'attaquer ma bourse. — Tu en as déjà. — Ça ne m'oblige pas à en collectionner. Carine passa une main sur sa serviette. — Tu appelles ça un calcul ? — Oui. — Et leur problème à eux ? — Je ne le règle pas en passant la journée à courir d'une table à l'autre. Il reprit la cuillère, puis la reposa. — Je le déplace. Eux, ils le retrouvent ailleurs. Moi, je me retrouve dans la merde avec eux. — C'est froid, dit Cassandre. — Peut-être. Mais c'est faux ? Elle ne répondit pas immédiatement. La menace contre ses propres parents était arrivée avant midi ; elle ne pouvait pas lui garantir que la suivante serait sans effet. Cela ne lui faisait pas aimer la conclusion. — Ça ne prouve pas qu'empêcher une chose ne sert à rien, dit-elle enfin. — Ça ne prouve pas non plus que je dois en faire ma vie. Carine se pencha un peu. — Et si tout le monde raisonne comme toi ? Gabriel regarda les tables près des baies. — Tout le monde raisonne déjà comme ça. Le regard revint sur elles. Carine se redressa. — Pas pour les mêmes raisons. — Je n'ai pas dit pour les mêmes raisons. — Je trouve quand même ça lâche. — Alors vas-y. Elle resta immobile. Gabriel attendit une seconde, puis continua sans hausser le ton. — Tu me demandes pourquoi je n'y vais pas. Toi non plus, tu n'y vas pas. — Tu sais ce que ça ferait si j'intervenais devant Gaspard ? — Tu sais ce que ça ferait pour moi si j'intervenais devant Gaspard ? Carine serra légèrement les lèvres. Elle n'aurait pas perdu son rang en se levant. Elle aurait choisi un conflit, donné à ses rivaux une cause à lui reprocher et reçu chez elle des questions auxquelles elle n'avait pas envie de répondre. Elle laissait ces coûts suffire. Gabriel, lui, refusait la responsabilité avant même d'en négocier le prix. Les deux décisions restaient différentes, et les deux laissaient Nour sans son carnet. Cassandre regarda sa propre chaise. Elle l'avait déplacée pour Gabriel sans demander à personne. Le même mouvement pour Nour lui semblait soudain chargé de conséquences qu'elle ne voulait pas assumer. — Tu n'as pas peur pour toi quand tu réponds à Étienne, dit-elle. — Je n'ai pas envie qu'on touche à ma vie. Quand on vient me chercher, je réponds. — Et eux ? — Je ne vais pas devenir leur garde du corps. Il prit une bouchée de fromage blanc. Il ne l'utilisa pas pour prétendre que la conversation était terminée. Cassandre resta silencieuse assez longtemps pour qu'il le remarque. — Ça ne me plaît pas, dit-elle. — J'avais compris. — Je comprends la différence. — Tu n'es pas obligée de l'aimer. Carine regarda l'allée. — Tu ferais le même calcul pour tout le monde ? Gabriel essuya le bord de sa cuillère. — Non. Il n'essaya pas de rendre la réponse plus égale qu'elle ne l'était. — J'ai une sœur de dix-huit ans. Heureusement qu'elle n'est pas dans ce lycée. Cassandre tourna la tête vers lui. — Tu as une sœur ? — Oui. — Du même âge ? — Dix-huit ans. Tu viens de l'entendre. Elle ne lui demanda pas d'expliquer sa famille dans la cantine. — Si quelqu'un lui fait ça, reprit-il, on aura un sérieux problème entre nous. Carine regarda ses mains, puis son visage. — Tu parles de le frapper ? — Je parle de faire tout ce que je peux pour que ça soit enquêté officiellement. — Même avec son rang ? demanda Cassandre. — Même avec son rang. Je ne dis pas que je peux décider de la justice. Je dis que je ne lâcherai pas l'affaire. Il regarda le carnet toujours visible à l'autre table. — Si j'ai une femme un jour et qu'un gars lui fait ça, ce sera pareil. Les faits, la police, une enquête. Pas une vidéo de moi qui le frappe et lui donne une autre histoire. — Tu viens de dire que tu ne pouvais pas régler le système, dit Carine. — Je ne peux pas. Je peux choisir pour qui j'accepte de payer le prix. Elle se tut. La réponse ne le rendait pas juste ; elle précisait sa frontière. Cassandre en avait demandé une et venait de l'obtenir sans flatterie. Elle revint à son plat, moins facilement qu'avant. Elle avait envie de continuer à connaître Gabriel. Elle venait aussi de découvrir une raison de se disputer sérieusement avec lui. Près du bar, Kévin suivait maintenant Rémi. Bastien avait demandé le planning à Yanis sans obtenir de réponse immédiate. Rémi le retrouva près de la sortie latérale. — Roche te parle. — Je l'ai entendu. — Alors réponds. — Je lui ai dit que je n'avais pas le planning. Kévin se plaça derrière Yanis. Il ne voulait pas manquer le prochain rire. — Tu le retrouveras mieux assis, dit Rémi. Il poussa Yanis contre le mur. Yanis écarta son bras. Rémi lui donna un coup au visage ; son nez se mit à saigner. Kévin le frappa au ventre quand il se pencha. Yanis tomba sur un genou, puis au sol, le souffle coupé. Son sac glissa sous une chaise. — Voilà. Désormais, il écoute, dit Kévin. Bastien avait regardé sans se lever. — Arrêtez de bloquer la sortie. Rémi recula d'un pas. Il avait reçu assez d'attention pour s'estimer compris. Kévin ramassa le sac de Yanis et le déposa plus loin, comme s'il rangeait un obstacle. — Ton planning, après. Ils repartirent vers Roche. Yanis resta quelques secondes au sol. Il ne pouvait pas répondre sans essayer d'abord de reprendre l'air. Romain le vit en sortant du fond. — Yanis ? Il s'accroupit sans le tirer. — Attends, dit Yanis. Le mot sortit à peine. Romain posa le sac à côté de lui. — Je suis là. Un élève contourna leurs jambes pour rejoindre le comptoir. Il regarda le sang, puis la table de Bastien. Il ne demanda rien. Romain sortit des mouchoirs. — Tu veux que je cherche quelqu'un ? Yanis acquiesça une première fois, puis secoua la tête vers Rémi. — Pas lui. — Je sais. Lucas arriva à l'appel de Romain. Il vit Yanis, puis le regarda comprendre la même scène qu'avec Mathis. — Je peux aller à l'infirmerie avec toi. Yanis porta le mouchoir à son nez. — Je dois me lever d'abord. — On attend. Il posa une main sur le sol, se redressa un peu et s'arrêta. Sa chemise avait frotté le carrelage. Romain ramassa les deux feuilles sorties du sac. Une portante précisément le planning qu'on lui avait demandé. Il la remit dans le classeur sans commentaire. Yanis la vit. — Je ne l'avais pas retrouvé. — Je sais. — Maintenant, ils diront que je mentais. — Ils n'ont pas regardé ton sac. — Ils regarderont ce qu'ils veulent. Lucas attendit qu'il puisse poser le pied correctement. Ils le relevèrent à sa demande, chacun d'un côté. Il resta appuyé au mur avant de marcher. Mathis les vit depuis sa chaise. Il posa sa boîte et vint lentement vers eux. — Qui ? — Rémi. Kévin. — Roche ? — Il regardait. Mathis ne demanda pas pourquoi Yanis ne s'était pas défendu. Il avait mal au ventre depuis le début du déjeuner ; la question aurait été aussi facile qu'inutile. — Je viens avec vous. — Tu n'as pas fini de manger, dit Yanis. — Tu aussi. Romain alla prévenir Sarah qu'ils quittaient la salle. Il ne demanda pas aux filles de les suivre toutes. Lucas porta seulement le sac de Yanis. Ce service avait commencé par une demande et pouvait s'arrêter à son premier refus. Au bar, un employé demanda s'ils avaient besoin d'un responsable. — De l'infirmière, répondit Yanis. — Je peux appeler. — On y va. L'employé regarda les mouchoirs et ouvrit la porte latérale. Il n'avait pas vu les coups. Yanis ne lui inventa pas ce qu'il aurait dû voir. — Rémi et Kévin m'ont frappé près du mur, dit-il simplement. L'employé resta avec la porte ouverte. Mathis attendit qu'il ait entendu avant de sortir. La table de Bastien n'avait pas perdu une chaise. Rémi y restait debout, parlant de la prochaine séance de sport. Kévin avait enfin été autorisé à s'asseoir au bout. La récompense n'était pas la même que celle de Paul, mais elle était assez visible pour que Mehdi la remarque. Mehdi regarda ensuite le fond de la salle. Il ne cherchait pas encore une victime précise. Il avait compris ce qui pouvait tenir lieu de présentation. Nour releva la tête en voyant les quatre garçons sortir. — où vont-ils ? Sarah venait de recevoir l'information de Romain. — À l'infirmerie. Yanis et Mathis. — Les deux ? demanda Amina. — Oui. Emma regarda le déjeuner abandonné près du passage. Mathis avait laissé le couvercle à côté de sa boîte. Personne à la table de Roche ne semblait devoir modifier son programme. Chloé se leva pour récupérer les affaires de Mathis. — Je prends son repas. Je lui demanderai où le mettre. — Attends, dit Sarah. Elle regarda l'allée avant de lui dégager la chaise. Ce mouvement aurait paru ridicule la veille à quelqu'un qui n'avait rien vu. Chloé le trouva utile. Elle contourna la table et ramassa la boîte sans prendre le téléphone laissé dans le sac. Mehdi suivit ses mains du regard. Il se pencha vers un garçon à côté de lui. Chloé n'entendit pas leurs mots. Elle reconnut le trajet de leurs yeux : elle, le fond, la table de Roche. Elle revint par une autre allée. — Pourquoi tu as fait le tour ? demanda Salomé. — Parce que je pouvais. Elle posa la boîte contre le sac de Sarah. Elle ne savait pas si Mehdi avait décidé quoi que ce soit. Elle savait désormais qu'une décision pouvait commencer sans son nom prononcé devant elle. Jade sortit une pochette de son sac et chercha un trombone. — Pour la feuille de Nour ? — Oui, dit Chloé. Pas agrafée dans le cahier d'Emma. Nour avait déjà réécrit la dernière heure de la matinée. Un nom lui échappait ; elle laissa un espace. — Je préfère un trou à un nom inventé. Emma lui indiqua une ligne à droite. — Celui-là, tu peux le reprendre dans mon message de ce matin. — Tu veux me le montrer ? — Seulement le passage. Elle tint son téléphone assez près pour que Nour lise sans le lui prendre. Amina observa la feuille. La promesse des garçons occupait maintenant une ligne distincte, séparée du refus qui l'avait précédée. — Garde « environ 12 h 34 ». J'ai regardé après. Nour vérifia qu'elle n'avait pas supprimé le mot en recopiant. — Donc pas une heure exacte du début. — Non. Chloé demanda à Nour si elle pouvait conserver une copie de la reconstruction. — La feuille, oui. Pas nos visages. — Je cadre seulement la feuille. Elle prit une photo, vérifia le bord inférieur et lui montra le résultat. Nour approuva avant qu'elle le sauvegarde. Le carnet volé restait à la table de Gaspard. Armand en lisait une page sans la poser devant lui. — Et après ? demanda Gaspard. — Un compte qui a transféré le fichier. — Tu sais à qui il appartient ? — Il y a des initiales. — Donc tu ne sais pas. Armand referma momentanément le carnet. Il avait espéré que chaque ligne lui achèterait une nouvelle question. Gaspard semblait surtout vouloir savoir où s'arrêtait son information. — J'en ai d'autres. — Lis la suivante. Armand résuma une deuxième page. Il changea l'ordre de deux phrases pour que le refus de regarder une vidéo ressemble à une dissimulation. Gaspard lui demanda de revenir au nom du compte. Le carnet resta entre les mains d'Armand. Aucune promesse de protection ne suivit le résumé. Nour ne pouvait entendre leur conversation. Elle vit la couverture se refermer et chercha où Armand la rangeait. — Toujours avec lui, dit-elle. — Tu veux qu'on le note ? demanda Emma. — Oui. Maintenant. Elle écrivit l'heure sous le nom du voleur. Elle aurait voulu que la feuille lui rende aussi ce qu'elle avait perdu. Elle pouvait reconstruire les faits ; elle ne pouvait pas reprendre les initiales déjà lues. À l'infirmerie, Nadia Ferret ouvrit avant le deuxième coup frappé à la porte. Elle regarda Yanis, puis Mathis. — Entrez. Lucas, garde le passage libre. Lucas posa le sac près de la chaise indiquée. Romain resta devant la porte tant qu'elle n'eut pas demandé de la fermer. Yanis s'assit avec les mouchoirs contre son nez. Nadia lui demanda ce qui s'était passé. — Rémi m'a frappé au visage. Kévin au ventre. — Dans la cantine ? — Près de la sortie latérale. — Avant que vous arriviez ? — Oui. Elle lui laissa le temps de reprendre sa respiration avant la question suivante. Mathis regardait ses propres mains. — Moi, c'était avant. Nadia tourna la deuxième chaise vers lui. — Je vais écouter chacun. — C'était Kévin aussi. — Où ? — Au comptoir. Il voulait que je porte des serviettes à Roche. — Tu lui as dit non ? — Oui. Il m'a poussé, puis frappé au ventre. Nadia nota les deux récits séparément. Elle demanda à Mathis où il avait encore mal. Il lui indiqua l'endroit sans soulever son tee-shirt devant les autres. Elle proposa à Lucas et Romain d'attendre dehors pendant les vérifications. Yanis retint Romain par une parole. — Tu peux rester près de la porte ? — Oui. Nadia ne transforma pas cette demande en refus de soins. Elle demanda seulement qu'il ne réponde pas à sa place. Romain s'appuya au mur près de l'entrée. Mathis attendit que Yanis ait fini une phrase pour reprendre. — Bastien a vu. — Lequel des incidents ? demanda Nadia. — Le mien. Yanis peut dire pour le sien. Yanis acquiesça. — Il regardait aussi. — Il a parlé ? — Il leur a dit de ne pas bloquer la sortie. Elle consigna les mots comme ceux rapportés par Yanis. Elle ne nota pas que Bastien avait frappé puisqu'aucun des deux ne l'avait dit. Lucas revint à l'appel de Nadia. — Tu as vu les coups ? — Non. Pour Yanis, j'ai entendu Romain m'appeler. — Et pour Mathis ? — Je suis arrivé après. Nadia ajouta cette limite à côté de son nom. Romain confirma la sienne. — Je l'ai trouvé au sol. Je n'ai pas vu Rémi frapper. Yanis le regarda. Il n'aurait pas voulu qu'un récit plus fort lui soit fabriqué pour paraître plus crédible. — C'est ce qu'il a vu, dit-il. Nadia releva les yeux vers lui. — D'accord. Elle leur demanda s'ils souhaitaient qu'elle fasse venir un responsable. Mathis regarda Yanis avant de répondre pour lui-même. — Je veux lire ce que vous écrivez d'abord. — Tu pourras relire ton récit. — Et je ne veux pas que Kévin arrive ici. — Je ne vais pas lui demander de venir dans cette pièce. Yanis demanda si sa classe serait prévenue qu'il était retenu à l'infirmerie. Nadia répondit qu'elle ferait transmettre cette information. Il pensa au cours qu'il allait manquer avant de penser au nom de son agresseur dans la note. — Je veux récupérer ce qu'on aura fait. — On prendra le cours, dit Lucas. Nadia poursuivit ses vérifications. Aucun élève n'avait encore été sanctionné. La porte fermée leur donnait un endroit où finir leurs phrases. Dans la cantine, Gabriel raclait le fond de son pot de fromage blanc. Cassandre avait laissé refroidir une partie de son plat. Carine regardait l'heure sur son téléphone. — Demain, tu cuisines quoi ? demanda Cassandre. — Je n'en sais rien. — Tu décides le matin ? — Ça dépend de ce qu'il y a chez moi. — Et de ce que tu dois manger ? demanda Carine. — Aussi. — Tu pourrais me dire avant. Cassandre tourna les yeux vers elle. — Je ne t'ai pas demandé. — Lui non plus, répondit Carine. Gabriel remit le couvercle sur le pot. — Merci de vous souvenir que je suis là. Cassandre retint sa prochaine réplique. Elle voulait autre chose que gagner les trente secondes restantes du déjeuner. — On n'a pas fini la comparaison des maths de ce matin. — J'avais fini mon exercice. — Moi, pas ma question. Carine prit son verre. — Tu peux la poser maintenant. — Je parle à Gabriel. — Il est toujours là. Gabriel regarda Cassandre. — Quelle question ? Elle évoqua le passage avec lequel ils n'avaient pas utilisé la même méthode. Il se souvenait du résultat, pas de sa dernière ligne. — Il faut le cahier. — Demain matin, après le cours ? — Si on finit à l'heure. — Dix minutes près de la bibliothèque ? Il réfléchit à son trajet. — Dix minutes. Si le cours déborde, pas cette fois. Cassandre acquiesça. Elle n'ajouta pas que ce lieu la laisserait moins exposée que leur table. Carine posa le verre. — On peut sortir ensemble après les cours aujourd'hui. Gabriel releva les yeux. — Jusqu'où ? — Jusqu'au parking. Je ne propose pas une traversée du pays. — Si on sort en même temps. — Je peux t'attendre. — Je ne vais pas te faire attendre. Elle comprit qu'insister transformerait une proposition simple en arrangement qu'il n'avait pas demandé. — D'accord. Si on sort en même temps. Cassandre passa une main sur son cahier resté dans le sac. Elle avait obtenu un moment précis, mais conditionnel. Carine en avait obtenu un autre, plus proche, mais moins assuré. Aucune des deux ne pouvait les raconter comme un choix amoureux déjà fait. Gabriel rangea la boîte de salade dans celle qui contenait le plat. — Réglez vos histoires entre vous, dit-il. Carine eut un petit sourire. — Tu crois qu'on parle de quoi ? — De mon emploi du temps depuis cinq minutes. Cassandre se leva avec son plateau. — Et du nôtre. — Le vôtre, vous le gérez. Il vérifia que la petite boîte de sauce était bien fermée. Il n'avait nommé aucune gagnante. Carine prit son sac. Elle aurait voulu que ce refus d'arbitrer soit une manière de les garder toutes les deux près de lui. Il ressemblait davantage à une frontière. À 12 h 57, Mila le rejoignit près de l'extrémité de la table. Elle attendit qu'il ait rangé les couverts. — Il y a une photo de vous trois. — Depuis quand ? — Pendant le repas. Je l'ai vue sur un écran, pas reçu le fichier original. Cassandre regarda la salle. — Une photo prise par qui ? — Je ne peux pas te le confirmer. Je préfère lui dire qu'elle existe. Mila regarda Gabriel. — Elle ne prouve pas ce que les légendes peuvent lui faire dire. — Quelle légende ? demanda-t-il. — Celle que j'ai vue parlait comme si vous aviez déjà organisé votre couple. Carine leva les yeux au plafond. — Rapide. — Je ne vais pas la republier pour la corriger, dit Mila. — Tu as entendu ce que j'ai dit ? demanda Gabriel. — La phrase sur l'argent. Directement. — Alors garde les deux séparés. — C'est prévu. Il hocha la tête. Mila repartit sans lui demander une déclaration à enregistrer. Hugo, lui, gardait sur son écran la photographie reçue de Victor. Les deux plateaux étaient visibles. Les boîtes disparaissaient derrière le pilier et le bras de Carine. Ce cadrage lui avait paru utile avant même qu'il cherche une phrase. Adrien regarda de nouveau l'image. — Tu ne peux pas dire qu'elles lui ont payé son déjeuner. — Je n'ai pas dit payer. — Ni qu'elles lui ont apporté son repas. — On peut parler de service. Adrien tourna la tête vers lui. — Sur cette image, tu vois quel service ? Hugo pinça les lèvres. Il aurait préféré une demande plus facile. — Elles sont venues à lui. — Ça, elles peuvent le confirmer sans que ça le gêne. — Leur attention, c'est déjà quelque chose. — Oui. Mais je veux quelque chose qu'il accepte tout en disant qu'il méprise ce monde. Hugo revint au champ du message. « Morendy se fait déjà servir par les deux héritières. » Il laissa la phrase dans le brouillon. Adrien lui avait demandé une contradiction et l'image n'en contenait pas encore. — Regarde ce qu'il acceptera ensuite, dit Adrien. — Les invitations ? — Les accès. Les services. Les contacts. Quelque chose de précis. — S'il refuse ? Adrien suivit Cassandre, qui quittait la table avec Gabriel à quelques pas. — Il ne refusera pas tout toute l'année. Hugo n'envoya pas le brouillon. Une nouvelle copie de la photo arriva pourtant dans une autre conversation. La légende évoquait déjà un couple. Il conserva l'original de Victor à côté de cette version. Il ne savait pas qui avait écrit les mots ajoutés. Au passage vers les plateaux, Héloïse aborda Gabriel sans se placer entre lui et la sortie. — Tu fais souvent ton repas ? — La plupart du temps. — Tu aimes ça ? — Manger ? Oui. — Cuisiner. — Aussi. Elle regarda le sac où il venait de ranger les boîtes. Dans sa famille, parler d'un repas amenait vite une adresse, un chef, un établissement ou une personne à recevoir. Il ne semblait attendre aucune de ces suites. — Chez moi, on finit toujours par organiser quelque chose autour. — Tu peux faire cuire un truc sans inviter quinze personnes. — Je sais. On ne le fait pas beaucoup. — Tu peux essayer. Héloïse sourit légèrement. — Tu viens de donner un conseil à mon père sans lui demander son chiffre d'affaires. — Il peut aussi ne pas me croire. Elle ne lui proposa pas immédiatement une cuisine plus grande que celle qu'il avait utilisée. — À plus tard. — À plus. Inès l'attendait près de la porte donnant sur le couloir. Elle le laissa finir l'échange avant de parler. — Tu as encore deux minutes ? — Oui. Elle marcha à côté de lui. La porte se referma sur une partie du bruit des assiettes. — J'ai entendu un morceau de ce que tu disais sur les boursiers. — Quel morceau ? — Que tu ne peux pas être partout. Et que le problème sera déplacé. — C'est ça. — Je ne sais pas si empêcher une chose devient inutile parce qu'on ne peut pas empêcher toutes les suivantes. Il ralentit au panneau d'affichage. — Je ne dis pas qu'ils ne gagneraient rien sur le moment. — Tu l'as présenté comme un calcul très fermé. — Parce que je ne veux pas devenir responsable de la suite. Elle le regarda. — Cette phrase-là est plus précise. — Elle te plaît davantage ? — Non. Il eut un bref sourire. — Au moins, c'est clair. Inès ne chercha pas à rendre son objection plus agréable. — Je préfère te demander ce que tu penses que prendre la version des autres. — Ça te fera pas toujours une bonne réponse. — J'ai remarqué. Elle indiqua le cahier qu'elle portait. — Tu as retrouvé la référence du livre ? — Je l'ai gardée. — Tu me diras ce que tu penses du passage si tu le lis. — Si je le lis. Elle accepta la réserve comme elle avait posé son désaccord. Leur conversation n'avait acheté aucune promesse sentimentale. Cassandre l'avait vue choisir ces deux minutes après le spectacle public. Elle n'avait pas entendu le détail de l'échange. Elle remarqua surtout qu'Inès n'avait pas eu besoin de déplacer une table. Diane arriva depuis le vestiaire avec son sac de sport. Elle s'arrêta devant Gabriel lorsqu'Inès repartit. — Tu prends aussi ton repas les jours d'entraînement ? — Surtout ces jours-là. — Tu prépares pour plusieurs repas ? — Certains trucs. Pas tout pareil pendant cinq jours. — Tu pèses tout ? — Pas maintenant. J'ai appris les quantités à force. — Et avant un combat ? — C'est différent. Je gère avec mon entraîneur. Diane hocha la tête. Elle aurait trouvé suspect un régime improvisé pour lui donner une réponse impressionnante. — Moi, je peux rater un entraînement parce qu'un repas s'étire. — Alors tu pars avant le café. — Tu dis ça facilement. — J'arrive facilement en retard si je reste aussi. Elle sourit. — C'est moins diplomatique que mes réponses. — Tu me demandes de les écrire ? — Non. Les miennes me servent encore. Son intérêt n'effaçait pas les violences dont elle connaissait l'existence dans ce lycée. Elle pouvait respecter une discipline et garder une objection sur ses conséquences. Elle salua Gabriel et continua vers son cours. Zoé approcha ensuite, laissant passer un groupe avant de le rejoindre. — On m'a rapporté ta phrase sur les trois mille euros. — Avec quelle fin ? — Être heureux plutôt que riche avec une vie qui ne te plaît pas. — C'est ça. — Tu l'as dit devant elles ? — Oui. — Elles ne l'ont pas mal pris ? — Demande-leur. Zoé regarda Cassandre et Carine à quelques mètres. — Je ne suis pas venue leur parler. Gabriel attendit au lieu de la renvoyer vers leur groupe. — Je voulais savoir si tu pensais vraiment qu'on pouvait choisir moins. — Moins d'argent ? — Moins de portes qui s'ouvrent. — Ça dépend lesquelles. Si la porte ouvre sur une vie qui me plaît pas, je peux rester dehors. Elle serra les doigts sur la sangle de son sac. — Chez moi, ils ne présentent pas ça comme une porte. Ils présentent ça comme la suite normale. — Tu veux faire autre chose ? — Peut-être. Je veux au moins pouvoir y réfléchir. — Ça me paraît pas délirant. La réponse ne réglait rien avec la pharmacie familiale. Elle lui permettait de finir la phrase sans une plaisanterie sur son rang. — Merci. — Pour quoi ? — Pour avoir répondu à ma question. — Tu l'as posée. Elle repartit avant de chercher à transformer ce bref échange en signe à raconter. Carine suivit son départ du regard. Elle ne connaissait pas les mots échangés et refusa de demander à Gabriel de les répéter. Cassandre sortit son téléphone. Elle écrivit à Alice qu'elle déplacerait leur discussion du lendemain matin. Alice répondit qu'elle avait déjà compris pourquoi. Cassandre effaça une réponse trop défensive. « Dix minutes de maths. » Elle envoya cette version parce qu'elle était exacte. Carine consulta l'heure de sortie de son dernier cours. Elle prépara un message pour modifier un trajet, puis le remit en attente. Gabriel n'avait promis ni retard ni rendez-vous fixe. Elle pouvait se préparer à le croiser ; elle ne pouvait pas le présenter comme déjà acquis. Quand il partit vers l'escalier, elle resta près de Cassandre. — Tu as déplacé Alice ? — Tu regardais mon écran ? — J'ai vu son nom. Et je te connais. Cassandre rangea le téléphone. — Tu as déjà parlé avec lui après les cours hier. — Oui. — Seule. — Oui. Carine ne lui raconta pas ce qui n'appartenait qu'à cette conversation. Cassandre retrouva dans ce silence la limite que Gabriel lui avait opposée à table. — Je n'ai pas envie que tu viennes juste pour me couper la parole. Carine la regarda sans sourire. — Je ne suis plus venue pour ça. Cassandre aurait préféré pouvoir traiter la réponse comme une provocation. Elle ne le put pas. — J'avais remarqué. — Et toi, tu n'as pas traversé la salle pour critiquer son repas. — Il était bon. — C'est pas ce que je te demande. Cassandre laissa passer deux élèves avant de répondre. — J'avais envie de manger avec lui. Carine acquiesça une fois. Elles venaient de dire assez pour rendre leur prochaine décision plus difficile à nier. Aucune ne savait encore ce qu'il choisirait de leur donner. Au fond de la cantine, Léonie s'arrêta près d'Emma avant de sortir. — Tu as entendu ce qu'il a dit ? Emma leva les yeux de sa feuille de langues. — Qui ? — Gabriel. Il veut la fille, pas le conseil d'administration. — J'ai entendu la fin quand tu l'as répétée. — Tu en penses quoi ? Emma regarda le sac de Nour et la chaise vide de Mathis. — Qu'il peut le penser. Elle remit la feuille dans son classeur. — Je dois envoyer ça avant demain. Léonie suivit le geste. — C'est pour quoi ? — Le concours de langues. Je veux vérifier la deuxième partie. — D'accord. Je te laisse. Emma ne se servit pas de la phrase de Gabriel pour imaginer une solution à sa journée. Elle avait une échéance qui lui appartenait encore. Amina regarda la pendule avant de se lever. Il n'était pas 13 h 34. Le cours arriverait avant la fin de l'heure promise. — Élisa, on garde la chimie après ? — Oui. Si tu veux toujours. — Je veux toujours. Nour replia la feuille reconstruite dans la pochette donnée par Jade. Elle y conserva le récit qu'Amina avait relu, sans lui attribuer de pensées qu'elle ne connaissait pas. Le carnet volé contenait des traces ; il ne pouvait pas donner aux garçons accès à ce qu'elle n'avait pas raconté. Chloé vérifia que sa copie était sauvegardée et rangea son téléphone hors de vue. Sarah demanda si elles préféraient passer par la porte du fond. Salomé regarda les tables entre elles et cette sortie. — On peut. Mais on part toutes maintenant. Elles se levèrent sans laisser une fille seule ranger le groupe. Amina vit Youssef à la table de Sacha. Il parlait d'une enceinte. Il ne vint pas vers elle avant qu'elle quitte la salle. Elle ne savait pas s'il avait tenu sa promesse ou s'il avait simplement trouvé plus rentable à faire. Elle n'accorda pas l'heure entière à un fait qui ne couvrait que les dernières minutes du déjeuner. Nour vit Armand se lever avec le carnet sous le bras. Gaspard ne l'avait pas pris. Elle retint le couloir choisi par Armand avant de rejoindre les autres. Dans une conversation privée, Paul envoya une photo de son propre plateau à la table de Baptiste. Youssef répondit qu'il avait désormais accès au groupe de Sacha. Kévin écrivit qu'une chaise valait mieux qu'un merci. Théo demanda qui ferait mieux le lendemain. Mehdi lut les messages sans annoncer de nom. Il avait vu les récompenses ; il n'avait pas vu quelqu'un de puissant les reprendre. Un message suggéra de changer de cible. Personne n'y répondit avec une liste officielle. La question resta assez ouverte pour que chacun puisse y mettre un visage. Gabriel avait refermé sa dernière boîte et quitté la salle. Cassandre avait déplacé dix minutes de son lendemain. Carine cherchait encore une sortie qui leur laisserait quelques pas ensemble. Adrien avait demandé un autre angle. Emma resserra son sac contre elle en reprenant le couloir. Amina marcha à côté d'Élisa sans regarder les garçons. Nour gardait une feuille à la place de son carnet. Dans le groupe privé, une nouvelle question venait d'apparaître : qui serait la prochaine ? Devant la cantine, Gabriel, Cassandre et Carine s'étaient retrouvés sur le banc du palier, le temps que le passage vers l'escalier se dégage. Le sac de Gabriel reposait entre ses pieds ; Cassandre tenait son cahier fermé. La sonnerie retentit. Ils se levèrent tous les trois. Gabriel remit son sac sur l'épaule, puis regarda Carine et Cassandre. — Un truc avant qu'on parte. Carine s'arrêta à côté du banc. — Quoi ? — Je vous conseille vivement d'aller parler à Hugo de ses ragots. Cassandre tourna complètement la tête vers lui. — Tu veux qu'on le fasse taire ? — Je vous conseille de regarder ce qu'il raconte avec vos noms. Parce que si ça sort du lycée, je ne sais pas si vos parents vont apprécier sa version. — Quelle version cette fois ? demanda Carine. — Que tu vas te marier avec moi, que je vais vendre ton entreprise après et que vous vous êtes mises avec un boursier qui veut votre argent. Il ne présentait pas ces phrases comme des projets ; il reprenait ce qu'on avait fait circuler à leur place. Carine cessa de sourire. — Je sais ce qu'il a envoyé. — Oui. Mais ici, vous connaissez les gens qui vous ont vues. Vos familles, leurs contacts, ils recevront quoi si ça leur arrive ? Cassandre regarda les élèves qui passaient vers l'escalier. — Un transfert. — Et peut-être un transfert du transfert, dit Gabriel. Sans la conversation, sans le refus, sans ce que vous avez vraiment dit. Carine resserra les doigts sur la sangle de son sac. À l'intérieur du lycée, elle pouvait encore demander à un élève qui lui avait montré une phrase d'ouvrir la conversation précédente. Elle ne pouvait pas compter sur cette possibilité à chaque dîner de ses parents. — Tu crois qu'il va envoyer ça à nos familles ? demanda-t-elle. — Je n'en sais rien. Je dis que ça peut sortir. Un frère, une sœur, quelqu'un qui montre son téléphone chez lui. Il n'a même pas besoin de décider à qui ça finit par arriver. Cassandre ne répondit pas immédiatement. Elle pensait à un prénom répété dans un salon et à la question qui lui serait posée après que d'autres avaient déjà choisi leurs mots. — Ça devient vite une autre histoire pour vous, reprit Gabriel. Vu votre position et vos familles. Je crains surtout la réputation et l'image si ça sort. — Tu crains pour la tienne aussi, dit Cassandre. — Évidemment. J'en ai marre qu'on me prête un plan pour votre argent. Mais vous êtes dans la phrase avec moi. Carine regarda son téléphone sans le déverrouiller. — Chez moi, « elle a parlé de mariage » ne restera pas forcément une plaisanterie de pause. — Et « elle fréquente quelqu'un pour qui on ouvre déjà des portes » ne restera pas forcément un déjeuner, ajouta Cassandre. Aucune des deux n'avait reçu de message parental sur cette scène. Elles venaient de mesurer un risque qu'elles n'avaient plus envie de traiter comme une pique entre élèves. Gabriel réfléchit une seconde. — Et Victor aussi. Carine releva les yeux. — Oui. — On a vu ce qu'il ajoutait dans les transferts hier. Il participe beaucoup à manipuler les faits. Cassandre se souvenait de la version reçue par Alice et des mots qui avaient changé en chemin. Gabriel continua, plus lentement. — Ils changent le sens de vos actes et de vos décisions en fonction de ce qu'ils veulent montrer. Vous venez manger à ma table, ils racontent déjà un couple. Tu réponds à une rumeur, Carine, ça devient que tu me couvres. — Et si on va les voir ensemble, ils raconteront encore autre chose, dit-elle. — Peut-être. Ça ne rend pas leur version vraie. Il ajusta la sangle de son sac. — D'une certaine manière, ils manipulent ce que vous faites dans leur intérêt. Ils choisissent le cadre, retirent un morceau, ajoutent leurs mots, et après, c'est vous qui devez répondre à leur histoire. Cassandre regarda Carine. Pour une fois, savoir laquelle des deux avait obtenu dix minutes avec Gabriel ne suffisait plus à organiser leur prochain choix. — J'ai aussi reçu la version de Victor, dit-elle. Pas seulement ce qu'on nous rapporte. — J'ai gardé les heures, répondit Carine. — Alors, on les reprend avec leurs propres messages. Carine acquiesça. — Hugo d'abord. Victor aussi. Gabriel les regarda toutes les deux. — Je vous ai prévenues. Je ne vais pas décider à votre place de ce que vous leur dites. — On n'en a pas besoin, répondit Cassandre. — Ni te demander de choisir entre nous pour corriger ça, ajouta Carine. Elle rangea son téléphone. Elle ne publia pas de démenti général dans le couloir et n'envoya rien à ses parents. Elles avaient décidé de demander des comptes ; elles ne l'avaient pas encore fait. Le passage vers les classes s'était ouvert. Gabriel repartit avec elles jusqu'à l'escalier. Leurs noms ne changeaient plus seulement la place d'une chaise à midi. Ils pouvaient aussi quitter l'école dans des phrases qu'aucun des trois n'avait choisies. CHAPITRE 8 — Le sommet bouge Cassandre prit l'escalier sans ralentir. Carine marchait à sa hauteur ; Gabriel les suivit jusqu'à la bifurcation des salles. — On te retrouve plus tard, dit Carine. — J'ai cours. — Nous aussi. — Alors, faites court. Cassandre lui adressa un regard. — On saura trouver les mots. Il tourna vers sa salle avec ses boîtes vides dans le sac. Elles continuèrent ensemble. Hugo était près de la porte vitrée, un téléphone à la main, devant Maxime et Victor. Il expliquait que la photo du déjeuner ne permettait pas de savoir qui avait proposé de s'asseoir. — On les voit pourtant, disait Maxime. — On voit trois personnes. Le reste dépend de ce qu'on sait. Il avait découvert cette prudence dix minutes plus tôt auprès d'Adrien. Maxime regarda par-dessus son épaule. Son sourire s'effaça. Victor baissa son appareil. Hugo comprit avant de se retourner qu'un nom plus lourd venait d'entrer dans la conversation. Il pensa à Adrien. Puis, il aperçut Cassandre. Et Carine, à côté d'elle. Un garçon qui se tenait encore entre eux se déplaça contre la vitre. Personne ne demanda aux deux filles de patienter. — Hugo, dit Cassandre. — Cassandre. Il avait employé son prénom avec la familiarité des gens qui peuvent raconter qu'on leur répond. Elle ne lui donna pas celle qu'il cherchait. — Ton téléphone. Il regarda l'appareil qu'il tenait déjà. — Pourquoi ? — Très mauvaise première réponse, dit Carine. Maxime fit un mouvement vers sa salle. — Tu peux rester, lui dit Cassandre. Tu as reçu une partie. Il s'arrêta. Victor avait commencé à remettre son téléphone dans sa poche. Carine le regarda. — Toi aussi. Il garda la main contre la couture de son pantalon. Un surveillant passa à l'autre extrémité du couloir en demandant aux élèves de rejoindre les classes. Cassandre ne tourna pas la tête. — Montre-nous les messages dans lesquels tu utilises nos noms. — Vous n'avez pas le droit de fouiller mon téléphone. — Garde-le dans ta main, répondit-elle. Ouvre la conversation. Elle n'essaya pas de lui prendre l'appareil. Cela obligea Hugo à entendre la vraie demande. Il pouvait dire non. Il connaissait seulement le nombre de choses auxquelles ce non pouvait ensuite s'étendre. L'agence de sa famille achetait de l'espace publicitaire et travaillait pour des entreprises régionales. À la maison, son père avait appelé « un très bon signe » le fait qu'Adrien le connaisse personnellement. Hugo avait répété cette phrase à plusieurs reprises, sans rapporter les services qui la rendaient possible. Si Carine disait maintenant qu'il n'était pas fiable, son père ne lui demanderait pas quel article du règlement, elle avait utilisé. Il lui demanderait pourquoi elle le disait. Cassandre aurait encore moins besoin d'expliquer son refus d'une invitation. Elle pouvait cesser de lui répondre. D'autres prendraient soin de deviner pourquoi. — Quels messages ? demanda-t-il. Carine déverrouilla son propre téléphone. — Ceux-là, pour commencer. Elle lui présenta le transfert conservé la veille. Le prénom de Maxime figurait encore au-dessus. — Quinze heures treize. Tu rapportes trois mots : fortune, vente du groupe, mariage. Hugo lut une phrase qu'il avait écrite assez vite pour ne pas avoir eu besoin de la relire. — C'est des mots qu'il a prononcés. — Oui. Et tu n'as pas entendu toute la conversation. — Je n'ai pas prétendu avoir une transcription. — Tu as prétendu connaître son intention. Elle fit défiler jusqu'à l'autre version. — Ensuite, celle-ci. Il cherche une héritière. Il aurait expliqué ce qu'il ferait après le mariage. Maxime regarda ailleurs. Cassandre lui rendit le regard qu'il essayait d'éviter. Il resta là. — Là, tu avais une phrase, reprit Carine. Quelques minutes plus tard, j'étais déjà mariée. Hugo ouvrit la bouche. — Très efficace. Tu peux aussi me dire à quelle heure j'accouche ? Un garçon derrière Victor retint un souffle de rire. Carine ne lui accorda pas un regard. Le souffle mourut avant de devenir une plaisanterie partagée. — Tu savais très bien que les gens exagéreraient, dit Hugo. — Et ça t'a donné envie de les aider ? demanda Cassandre. Elle parlait moins fort que Carine. Hugo devait se concentrer pour ne pas lui demander de répéter. — J'ai rapporté ce qui se disait. — Avant que tu l'écrives, qui disait cette phrase ? — Il y avait la discussion en classe. — Qui disait qu'il allait vendre le groupe de Carine après l'avoir épousée ? Cette fois, Hugo ne répondit pas immédiatement. Il aurait pu donner un prénom et obliger les filles à commencer une autre confrontation. Elles avaient les heures. Il lui faudrait ensuite produire une conversation antérieure. — C'était une interprétation, finit-il par dire. — Voilà, dit Carine. Cassandre n'avait toujours pas souri. — Et mon nom ? — Je n'ai rien inventé sur toi. — Tu as laissé présenter le déjeuner comme si j'avais commencé une relation. — La photo n'est pas de moi. — Ce n'est pas la question. Hugo sentit la présence de Victor derrière lui. Il ne lui donna pas encore son nom. — Je n'ai pas écrit toutes les légendes. — Alors montre ce que tu as écrit et ce que tu as transmis. Les deux séparément. Hugo ouvrit enfin la conversation avec Maxime. Il garda le téléphone et le tourna vers elles. Carine compara les messages à sa capture. Cassandre lut les réponses situées entre les deux transferts. — « Demande à ceux qui étaient en classe », répéta-t-elle. — Ils étaient en classe. — Pour confirmer un morceau. Pas ta conclusion. Maxime se racla la gorge. — Moi aussi, je l'avais entendu. Carine tourna la tête. — Tu veux qu'on refasse la partie avec laquelle je t'ai corrigé hier ? Il referma la bouche. — Ouvre Victor, dit-elle à Hugo. Hugo passa à la deuxième conversation. Il essaya de garder son pouce sur le bas de l'écran. Cassandre lui demanda seulement de faire défiler davantage. Il obéit. Elle lut « Delcourt le couvre déjà ». Victor fit un petit mouvement derrière lui. Carine le remarqua et le laissa attendre. — Ça, c'est Victor ? demanda-t-elle. — Oui. — Je vois. Hugo aurait préféré qu'elle s'énerve tout de suite contre quelqu'un d'autre. Elle revint au message qu'il avait envoyé. — Tu veux devenir indispensable grâce aux informations ? Très bien. Elle attendit qu'il la regarde. — Mais tu n'utilises plus mon nom pour inventer ma vie. — Ni le mien, ajouta Cassandre. Hugo posa sa langue contre l'intérieur de sa joue. — Vous avez vu ce qui circule sur tout le monde ? — On te parle de ce que tu fais, dit Cassandre. Le couloir se vidait. Les témoins restés près de la vitre se trouvaient désormais visibles de plusieurs portes. Aucun ne demanda à Hugo s'il voulait de l'aide. — Ça n'est pas sorti du lycée, tenta-t-il. — Tu peux le garantir ? Cassandre n'avait pas élevé la voix. Hugo regarda l'écran comme s'il pouvait y trouver tous les téléphones qui avaient reçu un transfert. — Je n'ai rien envoyé aux parents. — Ce n'est toujours pas une garantie, dit Carine. Elle rangea son appareil sans lui retirer les messages qu'il venait de lire. — Chez moi, un prétendu mariage avec un garçon rencontré hier ne reste pas forcément une blague de terminale. — Personne n'a dit que c'était signé. — Tu crois que le mot « signé » est le seul qui intéresse ma famille ? Il ne répondit pas. — Mes parents. Les gens du groupe. Ceux qui organisent nos déplacements. Ceux qui veulent savoir qui fréquente qui avant un dîner. Cassandre regarda Victor à son tour. — Un nom peut arriver dans une réunion sans que nous sachions qui l'a sorti du couloir. — Et si ça finit chez quelqu'un qui vend des informations, continua Carine, ta plaisanterie devient une question de journalistes. Elle n'affirmait pas que cela s'était produit. La possibilité suffisait à changer la valeur de l'écran dans la main de Hugo. Il avait utilisé Delcourt comme un mot qui faisait ouvrir ses messages. Delcourt se tenait maintenant devant lui et lui demandait combien d'autres messages, il avait ouverts avec ce mot. — Qui a reçu quoi ? demanda-t-elle. Hugo donna les noms qu'il connaissait. Maxime, Victor, puis une conversation dans laquelle Théo avait répondu à un transfert. — À combien de personnes ? — Je ne sais pas pour les copies suivantes. — Tu sais pour les tiennes. Il montra les destinataires visibles. Cassandre lui demanda lesquels avaient reçu le texte sans la capture d'origine. Il dut revenir sur deux conversations. Elle ne lui demanda pas de réciter des groupes qu'il n'avait jamais ouverts. — Tu ne connais pas la suite, constata-t-elle. — C'est ce que je vous dis. — Désormais. Avant, tu garantissais que ça n'était pas sorti. Hugo sentit Maxime fixer sa nuque. Il aurait voulu déplacer toute cette scène près d'Adrien. Il aurait voulu que l'élite à laquelle il rendait service se trouve là pour arbitrer entre les deux autres. Elle n'y était pas. Et il ne savait pas si elle aurait choisi de le faire. — Je peux faire une correction générale, proposa-t-il. — Non, dit Cassandre. Il leva les yeux, surpris par la réponse immédiate. — Vous voulez que ça s'arrête ou non ? — Tu n'enverras pas la rumeur à ceux qui ne l'ont pas reçue pour pouvoir annoncer que tu la corriges. Carine acquiesça. — Tu arrêtes de l'alimenter. — Et quand on me demande ? — Tu dis que tu as tiré une conclusion d'une conversation incomplète. Hugo la regarda. — Ça me fait passer pour quoi ? — Pour ce que tu as fait. Il baissa les yeux vers son téléphone. Carine continua. — Tu ne racontes plus mon mariage. Tu ne racontes plus ce que Gabriel ferait de mon entreprise. Tu ne dis plus que je le couvre parce que je serai amoureuse. — Je n'ai pas écrit cette dernière phrase. — Alors, tu sauras l'arrêter quand elle arrive dans ta conversation. Cassandre le regardait toujours. — Tu peux parler d'un déjeuner que tu as vu. Tu ne peux pas décider à ma place de ce qu'il signifie. — Les gens auront leur opinion. — Leur opinion ne portera plus ta signature inventée sous mon nom. La phrase rendit à Hugo une partie du problème qu'il aurait préféré appeler collectif. — Et si je ne sais pas tout ? demanda-t-il. Carine le fixa. — Si tu ne sais pas, tu fermes ta gueule. Elle ne le cria pas. Cela laissa à la vulgarité tout son poids au milieu des voix éteintes. Cassandre prit le relais. — Tu veux mon attention, Hugo ? Il ne trouva aucune réponse qui ne le rende plus petit. — Tu l'as. Elle attendit un instant. — Maintenant, fais très attention à ce que tu en fais. Il verrouilla son téléphone. Elle le laissa le ranger. Un petit geste, après cinq minutes qui auraient tenu en beaucoup moins s'il n'avait pas cherché de sortie. — Victor, dit Carine. Il releva la tête alors qu'il n'avait pas cessé de les regarder. — Oui. — Viens là. Maxime se décala avant même que Victor bouge. Hugo resta près de la vitre. Carine ne lui demanda pas de s'éloigner. Cassandre sortit la copie qu'Alice lui avait envoyée. — Ça. Victor baissa les yeux sur sa propre reformulation. — Explique-moi. — C'était ce qu'on disait. — Qui, « on » ? Il regarda Hugo. Hugo ne lui rendit pas une phrase à utiliser. — Hugo. — Hugo vient justement de nous expliquer qu'il n'avait pas entendu toute la conversation, dit Carine. Victor se passa une main sur le bord de sa manche. — Maxime me l'a montré aussi. — Maxime vient d'entendre la même chose, répondit Cassandre. Elle tenait le téléphone entre eux sans le lui tendre. — Tu as changé « il parle de » en « il veut ». — Ça allait ensemble. — Dans ta tête. Victor aurait préféré un faux message du début à la fin. Il aurait pu dire qu'on le lui avait transféré sans qu'il le lise. La phrase visible portait son commentaire. — Je pensais que vous le saviez. Carine eut un petit rire sans joie. — Alors comment « Gabriel veut récupérer ma fortune » est devenu un fait dans ton message ? Il ne répondit pas. Une fille qui attendait près d'une porte rentra enfin en classe. Le bruit de sa chaise raclant le sol parvint jusqu'à Victor. Il pensa au courtier qui dirigeait l'entreprise de son père. Quarante et un millions, c'était une fortune dans presque tous les endroits où il avait grandi. Ici, cette fortune devait demander des introductions à des familles qui pouvaient ne jamais lire le message. Son père lui avait déjà demandé pourquoi il ne profitait pas davantage du lycée pour connaître les enfants de leurs futurs partenaires. « Ils ne te demanderont pas un devis à dix-huit ans. Ils se souviendront de toi à trente. » Victor s'était souvenu de cette phrase lorsqu'il avait fait rire un garçon de haute société avec un transfert. Il s'en souvint maintenant devant Carine. Elle se souviendrait aussi. — Je vais arrêter, dit-il. — Tu as envoyé à Théo et Alice, dit Cassandre. À qui d'autre directement ? Il ouvrit ses conversations sans discuter du téléphone. Il montra deux petits groupes dont les noms ne disaient rien à Carine. — Et la photo de midi ? demanda-t-elle. Victor hésita. Hugo comprit que l'image allait perdre un peu de sa valeur exclusive. — C'est moi qui l'ai prise, dit Victor. Cassandre releva les yeux. — Tu l'as donnée à qui ? — Hugo. Et à un groupe. — Tu as enregistré la conversation ? — Non. — Tu as photographié ce qu'on mangeait ? — On ne voit pas tout. — Alors, tu ne sais pas ce que l'image cache. Il regarda les deux plateaux sur la miniature. Pour la première fois, il vit surtout le pilier. — Tu n'ajoutes plus un couple à une chaise, dit Carine. — D'accord. Cassandre rangea son téléphone. — La prochaine fois que tu utilises mon nom pour te rendre intéressant, tu vérifies d'abord si j'ai réellement fait ce que tu racontes. — D'accord. — Ce n'était pas une question. Carine le regarda à son tour. — Et le mien, pareil. Elles repartirent ensemble vers les salles. Personne ne les appela pour demander si elles n'avaient pas été un peu dures. Hugo resta avec Victor et Maxime. Sa proximité avec Adrien ne lui avait donné aucune phrase qui survive à leurs captures. — Putain, murmura Maxime. — Tu as aussi écrit, lui dit Victor. Maxime regarda la porte qu'elles venaient de franchir. — Pas comme toi. Hugo se détacha de la vitre. — On en reparlera quand vous aurez trouvé une version qui ne vous mette pas dedans. Il rejoignit sa salle. Le surveillant l'arrêta près de l'entrée. — Vous êtes en retard. Hugo regarda le couloir vide. Cassandre et Carine avaient déjà disparu derrière une autre porte. — J'ai été retenu. — Vous me donnerez une explication à la pause. Il acquiesça. L'information était habituellement ce qui lui permettait de rester près des gens importants. Cet après-midi, elle venait de le faire attendre seul devant sa propre classe. La porte refermée, Carine posa son sac à sa place et sortit un stylo. Cassandre s'assit deux rangs plus loin. Le professeur demanda à toute la salle de reprendre la dernière ligne affichée au tableau. Il ne demanda pas devant les élèves ce qui avait retenu les deux filles. Hugo dut poser son téléphone au fond de son sac avant de pouvoir relire le moindre message. Dans la salle voisine, Victor avait déjà reçu une question de Théo. « Alors, les deux t'ont parlé ? » Il la laissa sans réponse. Une minute plus tard, Théo écrivit à un autre garçon qu'on lui avait « confisqué son téléphone ». Victor ne l'avait donné à personne. La formule fit pourtant arriver trois réponses plus vite que l'explication exacte. Dans le couloir, Maxime chuchota avant d'entrer que Carine et Cassandre avaient « défoncé Hugo ». Le garçon à qui il parlait demanda pourquoi. — Pour Morendy, répondit Maxime. C'était plus court que de citer les messages, les patrimoines et le risque d'une conversation familiale. Quand la porte se referma sur eux, le déjeuner avait déjà repris une autre forme. Gabriel traça une figure dans son cahier. Il avait reçu une question sur son repas dans le passage vers la salle. Il avait répondu qu'il savait cuisiner, puis retrouvé le programme du cours. Un garçon derrière lui demanda à son voisin si on pouvait encore s'asseoir à sa table demain. Gabriel entendit son nom sans comprendre l'intérêt de la question. Pour lui, les chaises avaient été libres. Au fond, Inès corrigea le signe d'une ligne et retint une phrase qu'elle aurait pu lui demander à la fin. Encore une phrase sur une démonstration. Elle la posa dans la marge pour ne pas la perdre. Elle n'était pas encore certaine que ce fût la prochaine chose dont elle voulait parler avec lui. À l'infirmerie, Mathis relisait les mots écrits à partir de son récit. Nadia lui avait donné sa propre déclaration, en gardant celle de Yanis de l'autre côté du bureau. — « Il me demande de porter des serviettes », lut-il. — Oui. — Ce n'était pas une demande normale. — Tu veux préciser les paroles ? Il répéta « table de Roche », puis son refus. Nadia ajouta les deux phrases sans effacer le coup au ventre. Mathis posa un doigt sous la mention de Bastien. — Il a vu. Il ne m'a pas frappé. — C'est bien ce qui est écrit. Il passa à la ligne suivante. Yanis attendait sur une autre chaise avec un mouchoir propre. Le sang avait cessé de couler ; sa lèvre et son nez gardaient les traces du coup. Il n'avait pas envie de découvrir le regard de toute une salle sur ces traces. — On va dire que je me suis battu, murmura-t-il. — Tu as donné cette version ? demanda Nadia. — Non. — Moi non plus. — Les autres ne liront pas votre feuille. Elle posa son stylo. — Peut-être pas. Je ne vais pas écrire leur version à l'avance pour autant. Lucas attendait près de la porte. Romain regardait l'heure, puis cessait de la regarder dès que Yanis levait les yeux. — Vous avez déjà raté le début, dit Yanis. — On le récupérera, répondit Lucas. — Vous n'avez pas besoin de rater le reste. — Tu veux qu'on parte ? Yanis réfléchit. La question lui laissait enfin une décision qui n'était pas celle de savoir combien de coups il pouvait encaisser. — Romain peut rester ? — Oui, dit Romain. Lucas prit son cahier. — Je prends le cours. Je vous envoie la page. Mathis lui demanda de prévenir Chloé qu'il récupérerait lui-même sa boîte. Lucas acquiesça. Nadia leur indiqua que faire si la douleur augmentait et les laissa poser leurs questions. Elle ne promit pas qu'un conseil de discipline se réunirait cet après-midi. Elle ne remplaça pas non plus « coups » par « chamaillerie ». Quand Mathis sortit enfin, il gardait sa déclaration relue en tête et une heure de cours à rattraper. Kévin, dans une autre salle, n'avait pas perdu une ligne du programme. Bastien lui avait seulement demandé d'arrêter de rire pendant que le professeur parlait. Le rappel avait suffi. À la première pause, Paul aperçut Hugo près de la fontaine. Il lui adressa un sourire qui ne venait pas du déjeuner partagé avec Baptiste. — Alors ? — Alors quoi ? — Les deux. Hugo fit couler l'eau dans sa bouteille. — Tu as fini de distribuer ta photo de plateau ? Paul cessa de sourire autant. — Au moins, je suis sur une table avec laquelle on m'a invité. — Profite. Les invitations durent parfois moins longtemps que les captures. Hugo referma son bouchon. Il avait choisi de ne pas lui rappeler devant témoins ce qui avait acheté la chaise. Il ne s'était pas mis à trouver Paul dégoûtant en une heure. Il gardait simplement une information qui pourrait être plus utile après le prochain rire. À quelques mètres, Théo attendit qu'il soit hors de portée pour imiter son visage devant Cassandre. Victor ne rit pas. — Tu vas nous faire la gueule ? — Je ne vais pas te raconter ça ici. — Elles t'ont vraiment pris ton téléphone ? — Non. — C'est ce qu'on m'a dit. — Alors, tu sais maintenant que c'est faux. Théo haussa les épaules. Victor pensa à ce geste plus longtemps que nécessaire. C'était celui qu'il avait fait lui-même quand quelqu'un lui avait signalé la fin manquante d'une phrase. Il n'éprouva pas une révélation morale. Il trouva seulement désagréable d'être devenu l'image dont les autres n'avaient pas besoin de vérifier le début. Cassandre rejoignit Carine près d'un casier. Elles n'avaient pas eu besoin de se donner rendez-vous : deux messages reçus pendant le cours contenaient la même reformulation. Carine montra le sien. — Présentement, on aurait menacé Hugo pour protéger Gabriel. Cassandre lut. — Ils ont oublié nos noms dans leurs propres messages. — On aurait dû les prendre séparément. — C'était plus clair ensemble. — Oui. Désormais, on raconte qu'on protège notre mec. Cassandre releva les yeux. — « Notre » ? Carine regarda le message, puis elle. — Une façon de parler. — Mauvaise manière. — Tu voulais qu'on reprenne Hugo pour ça aussi ? — Je voulais que tu le remarques avant de le répéter. Carine rangea son téléphone. Leur accord avait duré le temps de deux confrontations. Il n'avait acheté à aucune des deux le droit de parler au pluriel du garçon qu'elles voulaient revoir. — Tu vas le voir ? demanda Carine. — J'ai un cours. — C'est devenu une réponse très fréquente. Cassandre ne lui donna pas la satisfaction de regarder immédiatement dans la direction de Gabriel. Carine le fit après qu'elle eut tourné le coin. Elle ne l'aperçut pas. Héloïse venait de sortir d'une salle dans laquelle Alice discutait d'un exercice avec Diane. Elle entendit le prénom de Gabriel, puis la phrase sur les trois mille euros. — Vous en parlez encore ? demanda-t-elle. — On finit surtout par parler de celles qui lui ont parlé, dit Alice. Héloïse regarda le couloir. Cassandre avait rejoint sa prochaine porte. Carine attendait Léonie. — Et lui ? — Il a l'air de faire ses exercices. Diane rangea sa bouteille. — C'est souvent une bonne stratégie. Héloïse sourit poliment. Elle avait passé le déjeuner à organiser un service que Carine lui avait demandé de confirmer. Pendant ce temps, Carine et Cassandre avaient obtenu une conversation de plus. Le service était désormais réglé. Elle n'avait plus besoin d'attendre que quelqu'un lui donne une excuse pour aller vers Gabriel. Dans l'aile des sciences, Emma marchait avec Sarah. Elles s'arrêtèrent pour récupérer une feuille oubliée sur une table. Tristan passa devant la porte ouverte avec deux garçons. — Emma, ton pull ne sert à rien. Tout le monde sait déjà à quoi tu ressembles. Elle posa la feuille dans son classeur. — Et toi, tout le monde sait déjà ce que tu fais quand tu penses qu'on ne te dira rien. Tristan s'arrêta une seconde. L'un des garçons regarda vers Sacha, à l'autre extrémité du passage. Sacha sourit à une phrase qu'il n'avait pas entendue en entier. Tristan reprit immédiatement sa marche, satisfait d'avoir obtenu un public plus intéressant que la réponse d'Emma. Sarah attendit qu'ils aient passé le coin. — Tu veux rester dans la salle ? — Je veux la feuille. Je l'ai. Emma referma son classeur. La remarque l'avait atteinte. Elle ne voulait pas que cela décide aussi du lieu où elle passerait la pause. Nour attendait devant le laboratoire avec la pochette de Jade. — Armand est au deuxième, dit-elle à Chloé. — Tu l'as vu ? — Il vient de passer avec le carnet. — Il l'a encore. — C'est la seule chose que je puisse confirmer. Chloé demanda si Farah avait répondu davantage. Nour secoua la tête. — Elle sait pour les initiales. Je ne vais pas lui demander de se montrer à côté de moi maintenant. Elle ouvrit la pochette sur une paillasse. — Cette heure manque. Je l'avais notée ce matin. Chloé regarda la capture conservée dans son téléphone. — Je peux te donner l'heure du message que j'ai reçu. — Pas celle du premier envoi. — Non. Nour écrivit les mots « réception par Chloé ». Elle détestait les trous. Elle les préférait tout de même aux certitudes que les garçons pourraient utiliser contre elle. Amina arriva quelques minutes plus tard avec Élisa. — On se voit après le dernier cours ? demanda Élisa. — Oui. La chimie. — Je t'envoie la page que je veux revoir. — Et je te montre le passage dans lequel tu vas trop vite. Élisa eut un sourire. — Ça, ça devient personnel. — Ça l'était déjà avant ton calcul. Elles se séparèrent à la jonction des deux couloirs. Amina emprunta celui qui menait au point d'eau. Mehdi Kacem était près de la fontaine avec Nabil Lemaire. Personne d'autre ne se trouvait dans ce passage. — Amina, dit Mehdi. Elle s'arrêta à quelques pas. — Quoi ? Nabil quitta le rebord contre lequel il était appuyé, puis resta près du mur. Mehdi regarda son ami avant de revenir vers elle. — On aimerait passer un moment avec toi. Tous les trois. — Quel genre de moment ? Il précisa qu'il pensait à un rapprochement intime. Amina regarda Nabil. — C'est aussi ce que tu veux ? — Oui. Mehdi ajouta trop vite : — Après, on te laisse tranquille deux heures. Elle baissa les yeux vers sa bouteille, puis les releva. Deux heures sans les surveiller auraient été bonnes à prendre. Mais ce n'était pas ce qui l'avait fait rester devant eux. Elle avait reconnu une curiosité qu'elle gardait pour elle depuis le déjeuner. — Et si je pars maintenant ? — Tu pars, dit Nabil. — Les deux heures aussi ? Mehdi hésita, puis acquiesça. — Aussi. Elle les observa encore. Le passage était libre. Aucun des deux ne s'était avancé. Elle aurait pu retrouver Élisa immédiatement. Elle décida de rester. — Je vais être claire : si je dis oui, c'est parce que j'en ai envie. Nabil hocha la tête. Mehdi eut un sourire qu'il essaya maladroitement de retenir. — Et ça reste entre nous, ajouta-t-elle. Pas de téléphone. — D'accord, dit Nabil. Mehdi confirma à son tour. Amina sortit son propre appareil pour regarder l'heure. Quatorze heures huit. — Seize heures huit. Vous deux. — Nous deux, répéta Mehdi. Elle rangea son téléphone. — Mais vous allez aussi me demander avant de faire quoi que ce soit. Leurs réponses ne se superposèrent pas. Elle entendit chacune. Elle accepta leur proposition. Ensuite, elle enleva son t-shirt, puis son soutien-gorge ; ses seins sont vus totalement à l'air. Les deux garçons s'approchent et regardent ses seins. Les tétons, la forme (et elle adore ça et les autorise à toucher), alors ils touchent ses seins quand elle dit oui , malaxent, sentent la sensation (et Amina adore encore plus). Puis, au bout de plusieurs secondes, elle dit « stop », et remet son soutif et son t-shirt, puis repart après avoir adoré ça intérieurement. Quelques minutes plus tard, Amina reprit sa bouteille près de la fontaine. Mehdi lui demanda si elle souhaitait qu'ils restent. — Non. J'ai cours. — D'accord. Mehdi resta près du mur avec Nabil. Amina ouvrit le robinet et remplit sa bouteille. — À demain ? demanda Nabil. Elle releva les yeux. — On verra. J'ai toujours chimie aujourd'hui. — On te laisse. Elle leur adressa un sourire, revissa le bouchon et reprit le couloir. Ils restèrent près de la fontaine. La rencontre avait été brève. Elle l'avait appréciée, puis elle avait décidé quand elle devait se terminer. Elle avait dit stop et les deux garçons l'avaient écoutée. Cette fin comptait dans le souvenir qu'elle emportait. Elle aimait se sentir belle et désirée par tous les deux ; elle avait apprécié leur joie de partager ce moment avec elle. Elle savait maintenant que cette envie lui appartenait. Les deux heures de calme lui feraient du bien aussi. Mais en avançant vers sa salle, elle pensait surtout au plaisir d'avoir fait un choix qui lui ressemblait. Elle eut envie d'en parler à Élisa, puis chercha ce qu'elle souhaitait réellement lui dire. Elle pouvait lui confier qu'elle était contente sans lui raconter tout ce qui s'était passé. Au tournant du couloir, elle s'aperçut qu'elle souriait encore. Elle ne chercha pas à le faire disparaître. À son retour, Élisa avait posé sa calculatrice sur le classeur. — Le robinet a déménagé ? — Non. — Tu as mis du temps. Amina posa la bouteille à côté de son cahier. Elle faillit répondre « rien ». Elle n'avait pas envie de traiter son propre choix comme une chose honteuse. — J'ai parlé avec Mehdi et Nabil. Élisa cessa de chercher son stylo. — Ils t'ont fait quoi ? — Ils m'ont proposé un moment avec eux. J'ai accepté. Elle releva les yeux. — Et j'ai décidé quand je voulais arrêter. Ils m'ont écoutée. Élisa regarda la porte, puis revint à elle. — Pour qu'ils te lâchent ? — Ils ont parlé de deux heures. J'avais aussi envie d'être avec eux. Et je suis contente d'y être allée. Elle laissa à son amie le temps d'entendre la deuxième phrase. — Tu es sûre ? — Oui. Le mot sortit sans colère. Élisa tira la chaise voisine. — Tu veux m'en parler ? — Pas maintenant. Et pas de détails. — D'accord. — Ce soir, la chimie tient toujours. — Heureusement. Tu crois que mon résultat s'est réparé pendant ta promenade ? Amina rit et ouvrit le cahier. — Montre. Elle posa un doigt sous l'équation. — Là. Tu comptes deux fois la même quantité. — C'est celle que tu voulais garder pour ce soir ? — Je peux te faire économiser une erreur avant. Élisa se pencha sur la ligne. Amina dut la relire une seconde fois pour retrouver le fil. Elle avait encore autre chose en tête. Élisa s'en aperçut, attendit, puis lui tendit le stylo. — Reprends au début. Tu viens de sauter une étape aussi. — Profite. Ça n'arrive pas souvent. Elles reprirent le calcul. Pour la première fois de cette journée, le souvenir qui distrayait Amina était un moment qu'elle avait choisi de garder. Hugo retrouva Adrien près du grand escalier. Il venait de donner au surveillant une explication assez vague pour garder les deux noms hors du registre des retards. Adrien le regarda arriver sans lui demander ce qu'il avait découvert. — Elles t'ont parlé. — Tu le sais déjà. — Deux versions. Je préfère la tienne. Hugo eut un sourire qui ne tenait pas tout à fait. — Tu vas comprendre pourquoi. Il lui raconta les captures, les conversations ouvertes, la demande d'arrêter les conclusions. Adrien ne l'interrompit qu'au moment où il évoqua une correction générale. — Tu as proposé ça ? — Elles ont dit non. — Elles ont raison. Hugo le regarda plus froidement. — Elles ont toujours raison maintenant ? — Une correction générale aurait donné l'histoire à ceux qui ne l'avaient pas lue. — Merci. Cassandre me l'a déjà expliqué. Adrien regarda le couloir dans lequel les deux filles s'étaient séparées. Il ne trouvait aucune satisfaction à leur méthode. Elles avaient fait ensemble ce que leur rivalité les empêchait d'habitude de préparer. Gabriel ne les avait même pas accompagnées. Il avait suffi qu'il leur montre le risque pour qu'elles quittent leur duel et pèsent sur ses relais. — Elles t'ont demandé mon nom ? — Non. Adrien revint vers lui. — Tu l'as donné ? — Non. Elles reprenaient mes messages. — Bien. Hugo eut un mouvement de mâchoire. Ce « bien » venait après un recadrage dont Adrien n'avait payé aucune minute. — Victor aussi, ajouta-t-il. — Je sais. — Il va moins transmettre. — Pendant combien de temps ? — Je ne lui ai pas demandé un engagement écrit. Adrien remarqua l'irritation et choisit de ne pas la provoquer davantage devant l'escalier. — Tu peux continuer à observer sans leur inventer une relation. — Tu vois ce que ça me coûte quand on ne fait pas la différence ? — Oui. — Elles peuvent fermer les conversations dans lesquelles tu veux que j'entre. — Pas toutes. Hugo regarda derrière lui. — Trouve les autres, alors. Il n'était pas parti. Il venait néanmoins de rendre à Adrien une part du travail qu'il lui laissait accomplir seul. Adrien l'enregistra sans sourire. — On en reparle après les cours. — J'aurai des faits. Pas une phrase que je dois défendre tout seul devant Delcourt. Il s'éloigna avant de devoir préciser s'il avait posé une limite ou demandé une meilleure protection. Adrien resta près de la rambarde. Cassandre pouvait lui refuser un dîner. Carine pouvait ignorer un message. Le plus désagréable était désormais de les voir modifier ensemble le comportement d'un garçon qu'il avait rendu utile. Gabriel, pendant ce temps, cherchait une feuille dans son sac devant une salle fermée. Il avait déplacé le sac isotherme pour atteindre son cahier et trouvé une fourchette oubliée dans une poche. Il la rangea mieux. — Gabriel. Héloïse s'était arrêtée à côté de lui. Il leva les yeux. — Oui ? — Tu fais quoi samedi ? — Je ne vais pas au Belvédère. Léonie m'avait proposé, j'ai répondu. — Je ne parle pas de la soirée. Il cessa de chercher sa feuille. Héloïse tenait son téléphone dans une main, son cahier dans l'autre. Elle ne lui montrait ni invitation ni terrasse. — Une activité, dit-elle. — Quel genre ? — Tu choisis. Il la regarda une seconde. — C'est assez large. — Je sais. Elle aurait pu compléter avec trois propositions qu'elle maîtrisait, des adresses avec lesquelles l'on saurait l'accueillir et des endroits où son nom éviteraient l'attente. Elle ne le fit pas. Le silence lui coûtait plus que d'organiser une réservation. Il laissait Gabriel décider de quelque chose qui les concernerait tous les deux. — D'accord, dit-il. Elle cligna légèrement des yeux. — D'accord ? — Oui. Samedi matin. Neuf heures. Devant le lycée. — Neuf heures ? — Tu m'as dit que je choisissais. — Je confirme. Je peux quand même remarquer l'heure. — Tu me serviras de guide. Héloïse eut un petit sourire. — Tu veux visiter l'école vide ? — Non. Le quartier. Il remit sa feuille dans son cahier et ferma le sac. — J'ai dû déménager pour venir ici. Je connais la route et de quoi acheter à manger. Le reste, beaucoup moins. — Tu connais donc les deux endroits essentiels. — Il doit rester un arbre intéressant entre les deux. — Plusieurs. — Alors, on marche. Tu me montres les endroits intéressants. On discute. Elle le regarda expliquer cela sans chercher le prix d'une activité avant de répondre. — Combien de temps ? — On verra. Pas un chrono de combat. — Tu me rassures. — Si tu as quelque chose ensuite, tu me le dis. Cette phrase lui plut. Il n'avait pas construit un programme dans lequel elle devait entrer pour obtenir sa réponse. Il venait de laisser de la place à son samedi aussi. — Une balade, répéta-t-elle. — Tranquille. À pied. — Je connais le sens du mot. — Ici, je préfère vérifier. Elle rit doucement. Un élève passant derrière eux les salua tous les deux avec une chaleur qu'il n'aurait pas donnée à Gabriel seul la veille. Gabriel répondit sans remarquer l'effort particulier. Héloïse, si. Elle le laissa passer. — D'accord, dit-elle. Samedi matin. — Neuf heures. — Je sais lire l'heure. — Je vérifie. Le sourire qu'elle avait retenu se rendit enfin jusqu'à lui. Elle n'avait pas proposé de venir le chercher. Il n'avait pas demandé quelle voiture conduirait son chauffeur. — Et mets des chaussures dans lesquelles tu peux marcher, ajouta Gabriel. Elle baissa les yeux sur les siennes, puis releva la tête. — Je sais marcher. — On verra samedi. — Tu veux un certificat ? — Juste éviter de porter quelqu'un au bout de deux rues. — Tu n'auras pas besoin de me porter. — Excellent départ. Elle sentit qu'elle souriait davantage qu'elle ne l'avait prévu en venant. Ce n'était pas parce qu'elle avait obtenu une place prestigieuse. Elle avait demandé un moment. Il avait répondu oui. — On échange nos numéros ? demanda-t-elle. Il sortit son téléphone. Elle lui dicta le sien, puis attendit son message pour enregistrer le contact. « Gabriel. Pour vérifier l'heure. » Héloïse lut, leva les yeux et secoua la tête. — Tu risques de regretter cette plaisanterie à huit heures cinquante-neuf. — Je serai là. Elle sauvegarda son numéro sous son prénom. La porte de la salle s'ouvrit à quelques mètres. — À samedi, dit-elle. — À plus tard aussi. On a encore des cours. — J'avais remarqué. Ils se séparèrent sans se promettre autre chose que ce qui venait d'être fixé. Héloïse rejoignit Alice au bout du couloir. Elle aurait pu garder la rencontre secrète jusqu'au samedi. Elle n'avait pas envie de transformer une promenade en opération clandestine. Alice regarda son téléphone, puis son visage. — Tu as obtenu quoi ? Héloïse ne se cacha pas derrière un service du Belvédère. — Une balade samedi matin. Alice attendit la suite. — Avec Gabriel. — Seuls ? — Oui. Le sourire d'Alice changea. — Qui a proposé ? — Moi. Il a choisi l'activité. — Tu lui as donné le choix ? — Ça t'étonne à ce point ? — Il aurait pu proposer de regarder des combats pendant quatre heures. — Il aurait eu le droit. J'aurais aussi eu le droit de refuser. Alice rit. Héloïse sentit le léger orgueil qui venait avec cette réponse. Elle n'avait pas acheté le résultat. Elle avait accepté de ne pas savoir ce qu'il allait proposer. — À quelle heure ? — Neuf heures. Devant le lycée. Alice la regarda avec une nouvelle attention. — Cassandre va vouloir savoir ça. — Si tu lui dis, dis ce que je viens de te dire. Une balade. Pas un couple. — Tu connais pourtant le quartier. — C'est l'idée. — Et il te connaît ? Héloïse resta un instant sans répondre. — Pas assez. La précision effaça une partie de la plaisanterie chez Alice. — D'accord. Héloïse entra en classe avec un numéro enregistré et un samedi différent de celui qu'elle avait prévu le matin. Alice attendit de voir Cassandre à la prochaine transition. Elle ne lança pas l'information dans un grand groupe. À côté de la porte, Thomas Bréval avait entendu le prénom de Gabriel et « samedi matin ». Il demanda à un camarade si Héloïse allait finalement au Belvédère plus tôt. Le camarade répéta la question à Maxime. Le premier morceau incomplet venait de quitter la conversation exacte. À quatorze heures trente-deux, Alice retrouva Cassandre en sortant d'une salle. — Héloïse a prévu samedi avec Gabriel. Cassandre s'arrêta au milieu du geste qui refermait son cahier. — Samedi ? — Matin. Neuf heures. — Elle te l'a dit ? — Oui. Après leur conversation. — Seuls ? — Oui. Le cahier se referma enfin. Cassandre regarda le couloir vide derrière Alice. Elle chercha une question qui ne montrerait pas le prix des trois réponses précédentes. — Pour quoi faire ? — Marcher dans le quartier. Il connaît mal les environs. — C'est elle qui a choisi ? — Il a choisi. Elle lui a proposé une activité et lui a dit qu'il pouvait décider. Cassandre baissa les yeux vers son propre agenda. Dix minutes de maths, si le cours finissait à l'heure. Héloïse avait obtenu un samedi matin qui n'avait pas besoin d'attendre le rangement d'une salle. Ce n'était pas le nombre de minutes qui lui faisait serrer le cahier. C'était la façon dont Héloïse avait trouvé la bonne question avant elle. — Elle savait qu'il ne voulait pas de la soirée ? — Je suppose. Tout le monde ici n'attend pas que Hugo explique les conversations. Cassandre ne releva pas la remarque. — Elle te l'a dit comment ? Alice l'observa. — Sans faire un communiqué de victoire. — Je ne t'ai pas demandé ça. — C'est pourtant ce que tu essaies de mesurer. Cassandre sentit la chaleur arriver à son visage et la contint. Alice appartenait à la haute société ; elle lui accordait une franchise qu'elle n'aurait pas tolérée de Hugo dans ce couloir. Cette franchise l'agaçait davantage parce qu'elle ne servait pas seulement à gagner un rire. — Je voulais la version exacte. — Tu l'as. Elle aurait voulu qu'il y ait une condition supplémentaire. Une autre personne attendue. Une activité en groupe. Un lieu assez prestigieux pour qu'elle puisse croire Gabriel incohérent en acceptant. Il n'y avait qu'une marche. Héloïse n'était pas une petite riche à qui Cassandre pouvait faire comprendre qu'elle avait choisi un mauvais cercle. Les Valréas avaient leurs hôtels, leurs banques, leurs contacts dans la haute administration et une place aux mêmes dîners. Leur héritière avait dix-huit ans, une éducation impeccable et des garçons qui lui cherchaient des occasions de sourire depuis plusieurs rentrées. On la citait régulièrement parmi les cinq filles les plus belles du lycée. Cassandre n'avait jamais eu besoin de ce classement pour la trouver dangereuse. Elle en avait maintenant une raison beaucoup plus personnelle. Adrien arrivait depuis l'escalier quand Alice répéta l'heure. Il vit le cahier de Cassandre immobile contre elle. Il vit surtout le bref effort qu'elle fit avant de répondre « intéressant ». Alice n'était pas en train de lui annoncer un événement familial. Elle regardait Héloïse à l'autre bout du passage. Adrien n'entendit pas toute la conversation. La question qu'il posa ensuite à Thomas lui donna le morceau qui manquait. — Une balade avec Morendy, répondit Thomas. Samedi. Adrien regarda de nouveau Cassandre. Elle avait repris sa marche trop vite pour laisser Alice compléter. Il n'avait pas besoin d'une déclaration pour comprendre qu'Héloïse venait de toucher quelque chose. La jalousie de Cassandre lui fit plus mal que son déjeuner avec Gabriel. Le déjeuner pouvait encore être une curiosité. Cette réaction avait déjà un coût pour elle. Carine apprit la version précisée par Léonie, qui avait demandé confirmation à Alice avant de répéter. — Pardon ? Léonie lui donna l'heure, le lieu et la source. — Devant le lycée ? — Oui. — Samedi matin ? — Neuf heures. Tu veux que je le mette sur une carte ? Carine ne sourit pas. Le toit du Belvédère pouvait ouvrir une soirée sur laquelle d'autres comptaient depuis des semaines. Gabriel l'avait refusée après avoir demandé ce qu'on y consommait. Pour Héloïse, il avait proposé une promenade. — C'est elle qui lui a demandé ? — Oui. Elle lui a laissé choisir. Carine regarda les fenêtres donnant sur la cour. Elle revit son offre de lui faire servir ce qu'il voulait au Belvédère. Une réponse parfaite à une question qu'il n'avait pas posée. Elle lui offrait de mieux vivre dans son monde. Héloïse lui avait demandé ce qu'il voulait faire. — Putain. Léonie la laissa finir de comprendre. — Tu vas faire quoi ? — Réfléchir. — Tu n'as pas déjà une autre terrasse ? Carine tourna la tête vers elle. — Justement. Je vais réfléchir. Bastien reçut la nouvelle d'une autre manière. Paul lui demanda s'il connaissait un endroit où marcher samedi matin « avec une fille comme Valréas ». Il n'avait pas mesuré ce que la question lui ferait. — Tu parles de qui ? — Héloïse. Avec Morendy. Bastien fixa son visage jusqu'à lui faire regretter son sourire. — C'est faux. — Alice l'a dit. — Tu as parlé à Alice ? Paul hésita. — Non. Maxime. — Alors ferme-la. Paul recula d'un pas. Il avait obtenu l'attention d'un garçon de haute société. Elle n'avait pas la qualité qu'il était venu chercher. Bastien aperçut Alice près de la salle suivante et alla vers elle. — Tu as dit quoi sur Héloïse ? Elle leva les yeux. — Ce qu'elle m'a dit. — Avec Morendy ? — Une balade samedi. Oui. — Tu les as entendus ? — Elle me l'a confirmé elle-même. Tu peux lui demander si tu veux. Il regarda le couloir dans lequel Héloïse venait de disparaître. Alice comprit alors à quel point sa première information avait touché juste. Bastien s'intéressait à Héloïse depuis des années. Elle l'avait vu chercher une place près d'elle bien avant cette rentrée, rire trop vite lorsqu'elle répondait et retenir les invitations dans lesquelles elle viendrait. Il pouvait s'acharner contre Mathis sans éprouver le besoin d'y penser le soir. Un sourire d'Héloïse qu'il n'avait pas obtenu continuait de lui revenir plusieurs jours après. Il appelait cela être patient. Héloïse ne lui avait rien promis. — Elle est par là, dit Alice. Bastien partit sans la remercier. Il trouva Héloïse devant un tableau d'affichage. Elle lisait une note sur une visite scolaire avec deux élèves ; il attendit qu'elles se décalent. Il aurait voulu que l'attente rende sa question plus calme. — Tu vas vraiment voir Morendy samedi ? Elle se tourna vers lui. — Oui. — Seule ? Son regard changea légèrement. — Oui. Il avait préparé une réponse dans laquelle elle se moquait d'une rumeur inventée. Le deuxième oui ne lui n'en laissa rien. — Pourquoi lui ? — Parce que je lui ai proposé. Et il a accepté. Bastien serra les doigts sur la bandoulière de son sac. — Tu sais ce qu'on raconte sur lui ? — Je sais ce qu'on raconte sur beaucoup de personnes. — Je ne parle pas seulement des filles. — Alors pose une question précise. Il aurait pu parler du combat, du père chirurgien, de la bourse. Il savait aussi que cela ne répondrait pas à ce qu'il venait demander. — Il t'a dit que c'était un rendez-vous ? — Il m'a dit qu'on marcherait et qu'on discuterait. — Ça lui suffit ? Héloïse le regarda plus froidement. — À moi aussi. Bastien détourna les yeux une seconde. Il la voulait depuis assez longtemps pour avoir confondu ses efforts avec quelque chose qu'elle aurait fini par reconnaître. Le garçon arrivé hier n'avait même pas préparé une invitation. Elle était allée le chercher. — Je ne comprends pas, dit-il. — Tu n'as pas besoin de choisir à ma place pour comprendre. — Ce n'est pas ce que je fais. — Alors laisse-moi la réponse que je viens de te donner. Elle n'essaya pas de rendre la déception plus agréable en lui proposant un autre samedi. Il aurait pu transformer cela en attente supplémentaire. Bastien regarda le cahier qu'elle portait. — D'accord. Le mot lui coûta plus que de la colère. Héloïse acquiesça et rejoignit sa classe. Il resta devant l'affiche. Dans son souvenir, Gabriel occupait toujours la table près de la fenêtre et terminait un arbre pendant qu'il se relevait. Maintenant, ce même garçon avait un samedi matin avec Héloïse. Il pensa un instant à l'attendre à la sortie. Puis, il revit les derniers échanges de la finale qu'il avait regardé la veille. Il avait déjà découvert devant une classe ce que Gabriel savait faire quand on le saisissait. Il n'avait aucune envie d'offrir la même démonstration devant Héloïse. Il sortit son téléphone. Il ouvrit Adrien, hésita, puis referma la conversation sans envoyer une phrase qui montrerait toute sa jalousie. Il devait lui parler. Il préférait choisir le moment où Adrien verrait son visage plutôt que lui en donner une capture. À l'étage supérieur, Cassandre croisa Carine près des casiers. Il n'y avait plus les messages de Hugo entre elles. — Tu sais ? demanda Cassandre. — Évidemment. Deux élèves passèrent derrière elles et se turent trop tard. Carine attendit qu'ils aient tourné le coin. — Elle est rapide, dit Cassandre. — Plus que toi. — Et toi. Carine ne trouva rien à contester. Elle regarda la porte devant laquelle Héloïse avait parlé à Gabriel. — On se battait entre nous et elle a pris samedi. Cassandre ouvrit son agenda pour ne pas répondre tout de suite. La phrase était trop exacte. — Elle n'a rien pris, dit-elle enfin. Il est libre. — Tu viens de le dire comme si ça te faisait mal à la mâchoire. — Tu le prends mieux ? Carine eut un rire bref. — Pas du tout. Cassandre referma l'agenda. — Alors arrête de me demander de sourire. — Je ne te l'ai pas demandé. Elles restèrent une seconde côte à côte, sans retrouver la facilité de leur attaque contre Hugo. Héloïse pouvait leur tenir tête sans que ses parents se demandent quelle invitation leur fille venait de perdre. Elle n'avait pas à leur demander de laisser un créneau. Elle venait de rappeler à chacune que Gabriel non plus. — Tu vas lui parler ? demanda Carine. — À Héloïse ? — À Gabriel. — Peut-être. — Pour quoi lui dire ? — Ce sera une conversation entre lui et moi. Carine reconnut la reprise. — Tu apprends vite. — Je t'ai suffisamment écoutée. Elles se séparèrent avant de recommencer à chercher des détails que l'autre ne leur donnerait pas. Héloïse les croisa quelques minutes plus tard devant une salle ouverte. Cassandre s'arrêta la première. — Samedi ? Héloïse ne demanda pas comment elle le savait. Alice leur avait parlé à quelques mètres l'une de l'autre. — Oui. — Une balade. — C'est ce qu'il a choisi. Cassandre regarda son téléphone rangé. — Intéressant. — Je trouvais aussi. Le ton d'Héloïse restait celui qu'elle utilisait pour accepter une invitation agréable. Il ne demandait pas l'approbation de Cassandre. Carine s'appuya contre le montant de la porte. — Tu t'es réveillée vite. Héloïse la regarda. — Vous faisiez beaucoup de bruit. Cassandre ne rit pas. Carine non plus. — On parlait avec lui, répondit-elle. — Moi aussi. — Tu aurais pu nous le dire. — Avant de lui poser la question ? Carine entendit ce que la demande avait de ridicule. Elle détesta qu'Héloïse n'ait pas besoin de le lui expliquer. — Non. — Alors, vous le savez maintenant. Héloïse leur adressa un petit signe et repartit. Elle ne resta pas pour vérifier laquelle souffrirait le plus visiblement. Cassandre la regarda atteindre sa salle. — Elle est calme. — Je vois. — Ce n'était pas un compliment. Carine rangea une réponse qu'elle aurait trouvée drôle une heure plus tôt. Elle devait changer quelque chose qui ne se résumait pas à la prochaine réplique. À quinze heures moins dix, Nour aperçut Armand assis sur le bord d'une fenêtre. Le carnet était ouvert sur ses genoux. Il tenait son téléphone dans l'autre main. Elle ne vit pas s'il photographiait la page ou s'il lisait un message. Elle resta assez loin pour ne pas transformer une supposition en témoin. — Tu peux me rendre mes affaires désormais, dit-elle. Armand leva les yeux. — Tu n'as pas arrêté de noter ? — Je te demande mon carnet. — Il intéresse du monde. — Des gens à qui il n'appartient pas. Il regarda vers le passage dans lequel Gaspard avait rejoint Raphaël. Gaspard ne lui fit aucun signe. Armand replia le carnet pour que la couverture soit visible. — Tu voudrais qu'on lise tes petites listes devant tout le monde ? Nour serra les doigts dans sa paume. — Je voudrais que tu me rendes ce que tu m'as volé. — Tu vas encore écrire mon nom ? — Il est difficile à éviter quand tu gardes mon carnet dans les mains. Il sourit, mais le regard de Gaspard n'arriva toujours pas. Chloé rejoignit Nour sans lui prendre le bras. Armand regarda son sac. — Toi aussi, toujours en train de noter ? Ses yeux descendirent sur le devant de son haut. — Tu sais ce qui arrive quand on veut faire la maligne. Chloé soutint son regard. — Je sais surtout qui tient ses affaires et qui tient celles des autres. Il se redressa. Nour sentit la distance diminuer et choisit de reculer d'un pas avec Chloé. — Il est encore à toi, dit cette dernière, assez bas. — Je sais. — On sait où il est maintenant. Cela ne rendait pas le carnet. Cela leur évitait d'inventer ce que contenait le téléphone contre la page. Elles repartirent vers la salle. Armand garda l'objet. Gaspard, plus loin, n'avait pas entendu toute la demande. Il avait vu la couverture et compris qu'Armand espérait une deuxième place à payer avec elle. Il reprit sa conversation avec Raphaël. L'attention de midi n'était pas un abonnement. Armand ouvrit de nouveau le carnet pour chercher une ligne qu'il pourrait présenter plus tard. Dans l'escalier, Salomé tenait un classeur contre elle quand Corentin lui barra le passage. — Tu as les fiches de langues ? — Les miennes. — Tu me les envoies. — Je dois finir une page. Thomas se trouvait près du bas des marches. Corentin vérifia qu'il regardait avant de poser son bras sur la rampe. — C'est toujours compliqué avec vous. Salomé chercha un espace pour passer. Corentin lui saisit l'avant-bras et la ramena vers lui. Le classeur heurta le métal ; deux feuilles tombèrent entre les marches. — Quand je te demande, tu restes. — Lâche mon bras. Thomas eut un sourire, sans avancer. Corentin serra un instant de plus, puis lâcha. — Tu vois. On peut discuter. Il rejoignit Thomas. — Tu peux lui demander aussi, ajouta-t-il. Elle les a toutes. Thomas lui posa une question sur les notes plutôt que sur les feuilles tombées. Corentin resta près de lui pour répondre. Salomé dut descendre deux marches pour récupérer sa propre fiche. Jade arriva à ce moment-là. — Tu l'as déchirée ? — Il l'a fait tomber. — Corentin ? Salomé acquiesça. Jade récupéra la deuxième feuille derrière la rampe. — Je n'ai pas vu son geste, dit-elle. — Tu peux voir les pages. Le papier avait plié sur la marge dans laquelle Salomé écrivait ses annotations. Jade lui donna une pochette plus rigide. — Pour aujourd'hui. — Tu avais tes dessins dedans. — Ils peuvent attendre dans mon cahier. Tes feuilles vont reprendre un escalier avant les miens. Salomé accepta. Sur la marche supérieure, une fille riche les regardait. Elle avait vu Corentin serrer le bras. Elle se rappela que Thomas connaissait les organisateurs d'une réception dans laquelle sa mère souhaitait l'envoyer. Elle entra dans sa salle sans laisser son prénom à Salomé. Le sommet venait de demander des comptes à Hugo pour quelques mots. En dessous, un garçon avait encore obtenu une conversation agréable après avoir fait tomber les cours d'une boursière. Aucun des deux faits n'avait changé la règle de l'autre. La prochaine salle resta fermée assez longtemps pour que Gabriel puisse lire le devoir affiché sur son téléphone. Cassandre s'arrêta près de lui avec son cahier contre la hanche. — Donc samedi ? Il releva les yeux. — Oui. — Avec Héloïse. — Oui. Elle regarda la porte avant de revenir vers lui. — Pourquoi tu as accepté ? — Parce qu'elle m'a proposé de choisir. — Et tu voulais une balade. — Oui. — Avec elle. Gabriel rangea le téléphone. — Elle m'a proposé. Il la regarda plus attentivement. — Pourquoi tu me demandes ça ? Cassandre sentit la réponse trop directe arriver et la retint. — Je demande. — D'accord. Il ne lui fournit pas les phrases qu'elle aurait pu emporter pour calmer sa jalousie. Il ne compara pas Héloïse à elle. Le silence lui faisait plus mal qu'une explication maladroite. — Où allez-vous ? — Elle connaît le quartier. Moi, pas tellement. Elle me montrera. Cassandre songea aux endroits où elle allait elle-même sans regarder les rues parcourues pour y arriver. Elle aurait trouvé dix restaurants plus vite qu'une promenade. — Tu ne savais pas quoi proposer avant qu'elle te demande ? — Je ne cherchais pas une activité pour samedi avec Héloïse avant qu'elle me le propose. — C'est logique. — Ça arrive. Elle aurait dû sourire. Elle passa plutôt le pouce sur la tranche du cahier. — Demain, j'ai retrouvé la page des maths. — Celle qu'on doit comparer ? — Oui. — Bien. Si le cours finit à l'heure. — Je sais. — Alors, on a toujours la même réponse. Il avait gardé leur moment sans lui donner le poids du samedi d'Héloïse. Cassandre regarda la page qu'elle avait marquée. Elle avait réellement une question. Elle voulait aussi apprendre à lui en poser une qui ne lui laisse pas un cahier entre les mains pendant toute la conversation. — Tu dessines encore en dehors des cours ? demanda-t-elle. Gabriel sembla surpris par le changement. — Oui. Quand j'ai le temps. — Des choses autres que des arbres ? — J'ai un répertoire très impressionnant. Des cailloux, parfois. Elle eut enfin un sourire. — Tu me montreras ? — Pas forcément mon cahier de demain. Je vois ce que j'ai gardé. — D'accord. Elle avait posé la question pour elle-même. Elle repartit sans prétendre avoir réservé une deuxième rencontre. Elle savait désormais ce qu'elle chercherait après les dix minutes : une vraie proposition où elle accepterait de ne pas tout préparer à sa place. Carine retrouva Gabriel à la sortie du cours suivant. Cassandre avait déjà rejoint Alice dans un autre couloir. — Tu refuses ma soirée et tu acceptes une promenade. — Oui. — Je vais essayer de ne pas le prendre personnellement. — Bonne idée. Elle rit, brièvement. La réponse lui rendait au moins le ton qu'elle savait employer avec lui. — C'est parce que tu détestes les soirées ? — En partie. — Et l'autre partie ? — Elle m'a demandé de choisir. Carine regarda son sac. Elle y avait une liste avec des noms qui suffisaient habituellement à rendre une invitation difficile à refuser. Elle n'allait pas la sortir. — Je pourrais te demander de choisir aussi. — Tu peux. Je pourrais dire non aussi. — Tu tiens à le rappeler ? — On a déjà eu la discussion des ingrédients. — Tu vas me garder cette réponse toute l'année. — Elle était efficace. Carine sourit, puis se força à ne pas en rester là. — Qu'est-ce que tu aimes faire quand tu n'as ni cours ni entraînement ? Il réfléchit vraiment. — Cuisiner, dessiner. Marcher quand je connais l'endroit, ou justement quand je ne le connais pas. Voir des gens avec qui je peux parler normalement. — C'est une catégorie dans laquelle je peux encore entrer ? — Quand tu ne me demandes pas trois fois le même déjeuner. — Deux fois. — Tu comptes l'argument des ingrédients séparément ? Elle secoua la tête. — J'apprends ton système. — Il n'est pas très compliqué. — C'est précisément le problème. Il ne comprit pas tout ce que cette phrase contenait. Elle s'en aperçut et le laissa ainsi. — Le parking tient toujours si on sort en même temps ? demanda-t-elle. — Oui. — Je ne vais pas t'attendre pour te reprocher de ne pas sortir assez vite. — Ça ferait une promenade intéressante. — Je trouve aussi. On va l'éviter. Elle repartit avec deux goûts nouveaux qu'elle avait appris directement, sans demander à Léonie de mener l'enquête. Dans sa tête, une proposition de terrasse disparut. Elle n'avait pas encore celle qui la remplacerait. Cette absence lui semblait étrangement plus sérieuse que l'excitation d'organiser une fête. Inès reçut la confirmation du samedi par Alice pendant qu'elles échangeaient une feuille. Elle demanda seulement qui avait proposé. — Héloïse, répondit Alice. Elle lui a laissé choisir. Inès acquiesça. — Ça lui ressemble ? — À lui, oui. À elle, c'est plus nouveau. Alice reprit la feuille et rejoignit sa salle. Inès resta avec une question de maths dans la marge. Elle avait appris à poser exactement le problème qui permettrait une bonne réponse. Elle se rendait compte qu'elle ne s'était presque jamais exposée dans ces questions. Gabriel savait qu'elle lisait, qu'elle pouvait trouver un cas limite, qu'elle n'aimait pas sa conclusion sur les boursiers. Il ne savait pas grand-chose de ce qu'elle faisait quand elle n'avait aucune démonstration à finir. Elle non plus ne lui avait pas demandé ce qu'il désirait garder dans une journée normale. Elle barra une note qu'elle avait prévue pour la pause suivante. Sur une page séparée, elle écrivit : « Quand tu es tranquille, tu fais quoi en premier ? » La phrase lui parut trop simple après les questions qu'elle préparait d'ordinaire. Elle ne la remplaça pas par une référence à un livre. Demain, elle lui demanderait s'il voulait passer une pause à la bibliothèque pour parler d'autre chose que du lycée. Elle n'avait pas encore fait la proposition. Elle avait au moins cessé d'attendre qu'un exercice la fasse à sa place. Diane apprit le rendez-vous au vestiaire, par Alice venue récupérer une gourde oubliée. — Neuf heures ? demanda-t-elle. — Oui. — Il sait se lever. — Elle aussi, apparemment. Diane rangea son bonnet de bain. Elle avait prévu de demander à Gabriel comment il répartissait ses séances autour des cours. Elle n'avait pas prévu de se sentir contrariée par une promenade. — Tu voulais le voir samedi ? demanda Alice. — Je ne lui ai rien proposé. — Ce n'était pas ma question. Diane la regarda. — Tu passes une journée très fatigante à poser les bonnes. Alice sourit et repartit. Diane ouvrit le planning de son club. Une séance légère y figurait entre deux charges plus importantes. Elle savait pourquoi le mot légère devait le rester. Elle n'allait pas lui proposer un défi public pour obtenir son regard devant une salle. Elle nota une idée : parler après l'entraînement, prendre un café ou une boisson, rentrer sans changer les programmes de toute une équipe. Elle n'envoya rien. Il lui restait à lui demander ses disponibilités et à dire qu'elle avait envie de sa compagnie, au lieu de déguiser cela en mesure des protéines. Ce dernier point l'irrita davantage que l'horaire d'Héloïse. Mila reçut la première version de Thomas : « Morendy a prévu un truc avec Valréas samedi. » Elle répondit : « Qui l'a entendu ? » Thomas donna Alice. Mila demanda confirmation à celle-ci entre deux portes. Alice précisa la proposition d'Héloïse, la marche choisie par Gabriel, l'heure et le lieu. — Pas une relation annoncée, ajouta-t-elle. — Merci. Mila rangea son téléphone. Son premier réflexe lui convenait. Le deuxième lui plaisait moins. Pourquoi cette histoire précise l'agaçait-elle davantage qu'une soirée où elle n'était pas invitée ? Elle revit Gabriel corriger un mot de ses notes, puis la remercier de l'avoir prévenu au déjeuner. Elle avait toujours une raison de lui parler. Une image à vérifier. Une phrase à replacer. Un détail qu'on risquait de lui attribuer. Il pouvait finir par ne la voir qu'avec cette raison-là. Elle posa la main sur son carnet, puis la retira. Elle voulait une conversation qu'elle n'aurait aucun droit de citer. À la pause suivante, elle le croisa près d'une fenêtre. — J'ai une question, dit-elle. Il regarda son carnet fermé dans le sac. — Tu as encore trouvé un titre ? — Non. Tu cuisines aussi quand ça n'a aucun intérêt pour ton entraînement ? — Ça dépend ce que tu appelles aucun intérêt. — Un truc dont tu as seulement envie. — Oui. — Tu rates ? — On dirait que tout le monde veut assister à mes échecs en cuisine aujourd'hui. Mila sourit. — Ça ferait enfin une histoire où le champion pourrait perdre contre une casserole. — Je peux perdre sans toi. J'ai de l'expérience. — Je ne suis pas venue pour l'écrire. Il la regarda une seconde. — D'accord. Elle aurait pu lui demander une recette. Elle lui raconta plutôt la première fois où elle avait voulu cuire quelque chose pendant un appel et oublié ce qui se trouvait sur la plaque. Il lui demanda si l'article avait au moins été bon. — Mauvais aussi. — Journée complète. Elle rit. Ils parlèrent moins de trois minutes avant de rejoindre leurs salles. Mila ne sortit pas une fois son carnet. La conversation ne lui avait fourni aucune preuve sur la rumeur du samedi. Elle avait obtenu quelque chose qu'elle n'aurait pas envoyé à sa revue. À la pause, Corentin retrouva Nabil près des casiers. Mehdi attendait de l'autre côté du passage. — Vous étiez où tout à l'heure ? demanda Corentin. — À la fontaine. — Longtemps pour boire. Nabil referma son casier. — Tu chronomètres maintenant ? Corentin regarda Mehdi, cherchant une réponse plus facile à obtenir de lui. — Avec qui ? Mehdi avait déjà ouvert la bouche. Il la referma. — On discutait. — De quoi ? — D'un truc qui ne te regarde pas, dit Nabil. Corentin eut un petit rire. — Vous vous prenez pour qui ? — Des gens qui peuvent avoir une conversation sans te faire le compte rendu. Le rire de Corentin disparut. — Garde-la, ta conversation. Il repartit sans les attendre. Mehdi regarda Nabil. — Il va aller raconter qu'on cache quelque chose. — Il ne sait pas quoi. — Il peut inventer. Nabil passa la main sur la fermeture de son sac. — Et si on lui donne un nom, il inventera avec le nom. Mehdi savait ce qu'un récit lui aurait peut-être rapporté auprès de garçons mieux placés. Il avait regardé Paul gagner une chaise au déjeuner. Il avait aussi vu le sourire d'Amina lorsqu'elle était repartie. — Je ne dis rien, répondit-il. Nabil acquiesça. — Et demain, on ne va pas l'attendre à la fontaine. Mehdi le regarda. — J'allais pas lui tendre un piège. — Je dis juste qu'elle sait où nous trouver. Mehdi remit son sac sur son épaule. — Oui. Elle nous parlera si elle veut. Ils avaient apprécié la rencontre. Ils n'avaient reçu aucune promesse pour le lendemain. Ils rejoignirent leur salle sans tenter de rappeler Corentin. Pour cette pause, celui-ci avait cessé de leur parler. Il n'avait reçu ni nom, ni image, ni récit à transmettre. Zoé, de son côté, entendit deux filles parler d'Héloïse comme si elles annonçaient une acquisition. — Avec les trois, maintenant, dit la première. — Il a de la chance. — Ou il sait très bien ce qu'il fait. Zoé se pencha sur sa feuille et attendit qu'elles passent. Trois élites. Elle connaissait ce nombre autrement que par leur beauté. Chez elle, une question sur une relation avec Valréas aurait vite amené le mot partenariat. La pharmacie familiale n'avait pas les contacts qui feraient sonner les mêmes téléphones. Cela ne lui avait jamais semblé une bonne raison d'aimer quelqu'un. Cela suffisait pourtant à lui donner envie de ne pas approcher le couloir dans lequel les trois filles parlaient de Gabriel. Elle sortit le téléphone, ouvrit un message qu'elle n'avait pas envoyé depuis le déjeuner et écrivit une phrase trop prudente. « Si jamais tu as une pause et que personne... » Elle l'effaça. Elle se mettait en dernier avant qu'il lui ait demandé de se placer où que ce soit. Il lui avait dit qu'une porte ne valait rien si elle menait à une vie qui ne lui plaisait pas. Elle pouvait au moins le croire assez pour ne pas décider qu'Héloïse fermait toutes les autres. Elle écrivit : « J'ai encore une question sur ce qu'on disait à midi. Et une meilleure raison de prendre un café. » Elle garda le brouillon. Elle lui parlerait directement si elle le croisait demain. La décision était modeste. Elle n'en effaça pas la partie qui reconnaissait son envie. Emma apprit le samedi en rangeant une feuille de langues avec Salomé. Cette dernière avait entendu Sarah demander à Alice si la version racontée dans la classe était exacte. — Une balade, donc, dit Emma. — Oui. Ils ne sont pas ensemble parce qu'ils vont marcher. — Je sais. Elle regarda Gabriel traverser la cour avec un cahier sous le bras. Cassandre lui avait offert son temps à midi. Carine avait quitté sa table. Héloïse était allée lui proposer le samedi. Ces filles pouvaient faire attendre beaucoup de garçons. Elles faisaient pourtant des efforts pour celui qui semblait surtout vouloir retrouver sa salle. Emma s'en demanda la raison. La question ne devint pas une jalousie. Elle ne lui donna pas non plus envie de choisir une place près de Gabriel au prochain repas. Elle lui rendit simplement un visage moins plat que le surnom du champion. — Tu veux que je relise la fin ? demanda Salomé. Emma tourna la feuille. — Celle-là. Je veux garder le rythme, mais ça devient trop lourd en français. Elles comparèrent deux formulations. Emma trouva la troisième, raya un adverbe et se remit au concours. Un garçon passa derrière elles en murmurant qu'une « fille comme Emma » n'avait pas besoin d'un concours pour être connue. Elle serra le stylo. Salomé attendit que le garçon s'éloigne avant de reprendre le texte au mot exact où elles s'étaient arrêtées. Emma lui en fut reconnaissante sans le dire. Elle voulait au moins finir cette phrase avant qu'on lui impose la suivante. Bastien retrouva enfin Adrien devant une salle libre. Il n'avait pas attendu d'être invité à marcher à son côté. Adrien vit son visage, puis la direction dont il venait. — Héloïse ? Bastien s'arrêta. — Tu sais ? — Beaucoup de gens savent qu'ils ont prévu samedi. — Elle l'a confirmé. — Je m'en doute. — Ne prends pas ce ton. Adrien le regarda. Bastien appartenait à la haute société ; ses mots n'avaient pas d'ordinaire cette dureté envers de Montreuil. La douleur venait de déplacer la prudence, sans supprimer ce qu'il risquait. — Quel ton ? — Celui avec lequel tu attends que je fasse quelque chose pour toi. Adrien laissa passer la phrase. — Tu veux faire quoi ? — Je ne sais pas encore. — Alors commence par arrêter de vouloir régler ça avec tes poings. Bastien tourna la tête vers le couloir. — Tu crois que je n'ai pas vu son combat ? — Je crois que tu oublies ce que tu as vu quand quelqu'un rit. — Tu proposes quoi ? — Quelque chose qui marche. Bastien attendit. Adrien ne lui donna pas tout de suite un ordre à exécuter. — Il ne perdra pas sa bourse parce que tu es jaloux. Ni parce que je demande à Hugo une jolie légende. — Je ne t'ai pas parlé de sa bourse. — C'est justement un terrain où il ne peut pas répondre par une chute en classe. Bastien regarda la salle vide. — Et tu sais quelque chose sur sa bourse ? — Non. On a une profession du père et un statut. Pas les critères de son dossier. — Donc rien. — Donc on ne prétend pas déjà avoir une preuve. Il s'appuya contre le mur, plus calme que Bastien ne l'était. — Ce qu'il accepte. Ce qu'il refuse. Les absences. Les gens qui disent avoir un problème avec lui. Ce qu'on peut vérifier. — Pour ensuite raconter autre chose. Adrien soutint son regard. — Pour trouver quelque chose qu'il ne répare pas en une réponse drôle. Bastien n'avait pas oublié Hugo devant les deux héritières. — Je ne serai pas celui dont tu utilises les phrases pendant que tu restes derrière. — Je te demande d'observer avant d'agir. — Ça concerne Héloïse. — Et moi, Cassandre. Bastien fixa son visage. — Alors on a le même problème. — Non. Adrien attendit un instant. — On a le même garçon. Le silence qui suivit les laissa au moins d'accord sur ce nom-là. Ils ne devinrent pas amis. Bastien ne savait pas encore ce qu'Adrien utiliserait de sa colère. Adrien savait qu'il venait d'obtenir un interlocuteur moins patient que Hugo. Cela pouvait lui servir. Cela pouvait aussi fabriquer l'incident visible qu'il voulait éviter. Il décida de le garder près de lui pour l'instant. Adrien trouva Cassandre avant le dernier cours. Elle regardait la porte de la salle plutôt que son téléphone. Il avait attendu qu'Alice s'éloigne. — Héloïse ? Cassandre tourna la tête. — Quoi, Héloïse ? — Tu as l'air contrariée. — Et toi, tu as l'air curieux. Il prit le temps de ranger son téléphone. — Je m'inquiète pour toi. — Mauvaise stratégie. — Ce n'est pas une stratégie. — Alors mauvaise phrase. Elle ne lui donna pas la colère qu'il aurait pu rapporter. Elle ne lui donna pas non plus une indifférence convaincante. Adrien avait vu son visage quand Alice lui avait parlé. Ce qu'il en déduisait pouvait être faux. Il connaissait cependant Cassandre depuis assez longtemps pour prendre cette seconde au sérieux. — Il parle à beaucoup de monde, reprit-il. — C'est un lycée. — Tu sais ce que je veux dire. — Oui. Et je ne t'ai rien demandé. Une fille de périphérie aisée aurait eu à peser cette dernière phrase. Cassandre n'avait pas besoin de calculer si Montreuil lui ouvrirait encore une porte vendredi. Elle pouvait lui fermer celle de cette conversation. — On entre ? demanda Alice en revenant. — Oui. Cassandre passa devant Adrien. Il la laissa faire. Une dispute dans le couloir ne rapprocherait personne de lui. Il attendit que la porte se ferme pour répondre à Bastien. « Après les cours. » Il ne mentionna pas le visage de Cassandre. Cela lui appartenait encore, au moins comme information. À l'autre bout de l'étage, Hugo reçut une version du samedi. Thomas l'avait racontée à Maxime comme une sortie prévue. Maxime avait employé le mot « rendez-vous » devant Théo. Théo venait d'écrire « ils sortent ensemble » dans une petite conversation. Hugo demanda d'abord qui avait vu les deux parler. « Thomas. » « Il a entendu quoi ? » La réponse mit plus longtemps à venir. « Samedi. Une balade, je crois. » Hugo regarda les trois formulations. Il aurait pu publier la dernière. Elle était la plus intéressante. Elle était aussi celle qu'il aurait eu le plus de mal à défendre devant Héloïse. Il effaça le début de sa réponse. Puis il écrivit à Adrien, sans ajouter le reste du groupe. « On m'a dit qu'Héloïse et Morendy avaient prévu une balade samedi matin. Alice a confirmé à plusieurs filles, d'après Maxime. » Adrien répondit presque immédiatement. « Depuis quand tu mets “on m'a dit” ? » Hugo relut la question. « Depuis que Vaupré et Delcourt lisent mes messages. » Il ajouta : « Si tu veux l'heure exacte, demande à quelqu'un qui a entendu l'heure exacte. » Adrien ne sourit qu'une seconde. Son relais n'était pas devenu honnête. Il venait de devenir coûteux à utiliser. Victor, lui, resta plusieurs minutes sur un message qui employait le nom de Carine. Il connaissait le groupe auquel il aurait pu l'envoyer. Il savait aussi qui pouvait en faire une capture. Il verrouilla son téléphone. — Tu transmets plus ? lui demanda Maxime. — Pas ça. — Depuis quand ? Victor lui jeta un regard. — Depuis tout à l'heure, connard. Maxime pouvait se permettre de rire maintenant. Cassandre et Carine n'étaient plus devant eux. Il ne rit pas très longtemps. La peur de Victor lui rappelait la sienne. Plus tard, Paul retrouva Hugo près des casiers. — Tu sais qu'on en parle encore ? — De quoi ? — Les deux filles devant toi. Hugo referma son casier. — Ferme ta gueule. — Ça doit être agréable, qu'elles viennent te parler ensemble. — Tu veux qu'on reparle de ce que tu racontes, toi ? Paul perdit une partie de son sourire. Hugo savait encore des choses utiles. Le recadrage n'avait pas vidé son téléphone ni retiré les destinataires de son carnet de contacts. Il avait seulement rendu certains usages plus dangereux. Cela suffirait à changer sa manière de travailler. Cela ne lui donnait aucune envie d'arrêter. À seize heures huit, Amina leva les yeux vers l'horloge de la salle. Mehdi et Nabil l'avaient laissée tranquille pendant les intervalles où elle aurait pu les croiser. Elle n'avait reçu aucun message de l'un ou de l'autre. La journée n'était pas devenue silencieuse pour autant. Un autre garçon avait encore commenté la vidéo du matin. Elle avait poursuivi son chemin sans lui répondre. Le souvenir de l'après-midi ne lui avait pas fait apprécier cette remarque. Une minute après l'échéance, elle croisa Mehdi près d'une porte. Il la reconnut, eut un sourire et resta où il était. Amina lui rendit le sourire. Ce geste-là, elle le voulait aussi. — À demain, dit-elle en passant. — À demain. Il ne la suivit pas. Elle aperçut ensuite Nabil au bout du couloir ; il lui adressa un signe bref sans quitter la conversation qu'il avait en cours. Elle répondit de la même manière. Elle se sentait plus assurée qu'en revenant de la fontaine. Elle n'avait pas besoin de décider dès ce soir si elle souhaitait les revoir autrement. Elle savait déjà qu'elle avait apprécié être avec eux. Le fait qu'ils aient accepté sa décision de terminer le moment lui donnait davantage envie de leur parler. Elle choisirait quand elle le ferait. — Amina ! Élisa lui faisait signe près d'une salle libre. — Chimie. Tu m'avais promis. — J'ai pas oublié. Elles s'installèrent à une table avec deux feuilles et une calculatrice. Élisa avait entouré le même résultat trois fois. — Je trouve zéro. Amina se pencha sur la deuxième ligne. — Normal. Tu viens de faire disparaître ton réactif. — C'était pas volontaire. — Le résultat s'en fout. Élisa lui donna un léger coup de coude. — Sois agréable. — Je suis utile. Choisis. Elles rirent assez bas pour ne pas attirer le professeur de la salle voisine. Amina reprit le calcul sans écrire à la place d'Élisa. Elle lui fit retrouver la conversion. Puis elle attendit. — Là ? demanda Élisa. — Là, il existe de nouveau. La feuille occupa leur conversation pendant douze minutes. Élisa trouva enfin le résultat sans aide. Amina plaça un petit trait à côté de la bonne unité. — Tu le refais demain et tu ne regardes pas cette page. — Je vais penser très fort à toi pour que ça marche. — Pense à la conversion. C'est plus fiable. Elles rangèrent les deux feuilles. À la sortie, Élisa reprit la question laissée de côté. — Les deux heures, ils ont tenu ? — Oui. — Et toi, comment tu te sens ? Amina resta près de la fenêtre au lieu de continuer immédiatement vers l'escalier. — Contente. Élisa la regarda sans répondre trop vite. — Vraiment contente, précisa Amina. J'ai aimé ce moment avec eux. — Et après ? demanda Élisa. — J'ai dit que je voulais arrêter. Ils m'ont laissée partir. Élisa hocha la tête. — Je voulais savoir comment ça s'était terminé. — Comme je voulais. Elle regarda la cour. — J'aime qu'on me trouve belle. Qu'on ait envie d'être avec moi. Aujourd'hui, j'ai découvert que ça me plaisait plus que je pensais. — D'accord. — Tu dis ça parce que tu sais pas quoi répondre ? — Un peu. Je pensais surtout que tu cherchais à passer une après-midi sans emmerdes. — Ça aussi. Mais j'aurais pu partir. Je suis restée parce que je voulais. Élisa fit glisser son cahier au fond du sac. — Alors je vais arrêter de répondre à la place de ta réponse. Amina la regarda et eut un sourire. — Merci. — Tu veux les revoir ? — Oui, j'en ai envie. Je ne sais pas encore ce que je leur proposerai. — Tu leur as dit ? — Non. Demain, je peux aller leur parler. Elle passa la main sur la pochette de ses exercices. — J'ai envie que ça vienne de moi cette fois. Élisa hocha la tête. — Ça peut rester comme ça. Elles reprirent l'escalier. Nour les attendait près de la porte avec Chloé. Elle avait aperçu le salut échangé avec Mehdi, sans entendre leur conversation. — Tu étais avec Mehdi tout à l'heure ? demanda-t-elle. — Et Nabil. Je l'ai dit à Élisa, répondit Amina. — Il y a quelque chose à ajouter à la chronologie ? Amina regarda la feuille que Nour gardait dans sa pochette. — Pour ce moment-là, non. J'ai choisi d'être avec eux. Je préfère le garder privé. Nour referma la pochette. — D'accord. — Ce que je t'ai raconté avant reste dedans, ajouta Amina. — Je ne l'ai pas effacé. Chloé acquiesça sans lui demander ce qui s'était passé à la fontaine. Elle connaissait maintenant l'existence d'une rencontre choisie, rien de ce qu'Amina y avait ressenti. Élisa, elle, en savait un peu davantage. Amina avait décidé de cette différence et s'en trouvait bien. — Tu me renvoies la page de chimie ? demanda Élisa. — Oui. Celle que tu viens de réussir. — Pour preuve. — Pour que tu recommences. Elles sortirent avec Nour et Chloé. En repassant devant le bureau de Nadia, Mathis récupéra le justificatif de son passage. Yanis avait le sien. Les saignements avaient cessé ; l'infirmière leur avait répété quoi faire s'ils reprenaient. Les deux garçons vérifièrent les heures inscrites. Une absence correctement justifiée ne punissait pas celui qui avait frappé. Elle évitait seulement de fabriquer une faute supplémentaire pour celui qui avait manqué le cours. — Tu gardes une photo ? demanda Mathis. — Oui. Yanis rangea le papier dans une poche séparée de son planning. Il refusait de laisser les deux histoires se mélanger de nouveau. Lucas leur avait envoyé les devoirs. Romain avait attendu leur message avant de rentrer. Aucun des deux ne leur avait promis qu'un garçon de haute société serait sanctionné. Ils pouvaient au moins leur éviter de commencer le lendemain sans les consignes. À la dernière sonnerie, Gabriel referma son sac. Un garçon qui sortait derrière lui demanda : — Alors, samedi avec Héloïse ? — Oui. — C'est un rendez-vous ? — C'est une balade. — À deux. — C'est généralement plus simple pour discuter. Le garçon sembla attendre une phrase de plus. Gabriel descendit la première marche. — Tu vas pas à la soirée, mais tu vois Héloïse ? — Deux activités différentes. Tu suis ? Il rejoignit le rez-de-chaussée sans faire voter le couloir sur son samedi. Carine sortait d'une autre salle au même moment. Elle le vit avant qu'il atteigne le hall. — On finit ensemble, dit-elle. — Apparemment. — Donc le parking. — Donc jusqu'au parking. Elle ne lui demanda pas de prolonger la sortie. Ce morceau de temps existait parce que leurs cours venaient de finir ensemble. Elle décida de s'en servir. — Hugo a montré des messages. Gabriel tourna la tête. — Vous y êtes allées ? — Les deux. Hugo, puis Victor. — Et ? — Ils avaient beaucoup de mots pour dire qu'ils avaient écrit des conneries. — Étonnant. — On leur a dit d'arrêter d'alimenter. Pas de correction générale. — Bonne idée. — Cassandre l'a eue. Gabriel la regarda une seconde. Carine haussa une épaule. — J'ai le droit de le reconnaître. — J'ai pas dit le contraire. Ils passèrent les portes vitrées. Carine aurait aimé que ce trajet ne porte aucune autre fille avec lui. Elle venait pourtant de nommer Cassandre. Elle pensait encore à Héloïse. Elle ne pouvait pas transformer Gabriel en juge de ses propres comparaisons. — Il y a déjà une nouvelle version, ajouta-t-elle. — De quoi ? — De nous parlant à Hugo. On te protégerait parce qu'on serait amoureuses. Gabriel souffla par le nez. — Donc ils ont compris de travers même quand vous leur expliquez qu'ils comprennent de travers. — Certains savent très bien ce qu'ils font. — Oui. Il n'ajouta pas « alors vous l'êtes ? ». Carine fut à la fois soulagée et frustrée. — Tu as vraiment eu besoin de déménager pour venir ? demanda-t-elle. — Oui. — Tu connais quoi, ici ? — Le trajet, le supermarché, deux endroits où je peux courir. Et un restaurant que je compte pas refaire. — La cantine. — Cent quatre-vingts euros. Je vais garder longtemps le souvenir. Elle sourit. Puis elle réfléchit à ce qu'il venait de répondre. Pas une destination chère. Pas un lieu où elle aurait pu obtenir le meilleur service grâce à son nom. Des endroits utilisés. Des choses qu'il faisait réellement. — Tu dessines dehors aussi ? — Quand j'ai envie. — N'importe quoi ? — Non. Ce que j'ai envie de dessiner. — Tu sais que tu es parfois chiant ? — Oui. Carine rit pour de bon. Ils atteignirent la séparation entre les emplacements et le chemin de sortie. Elle ne lui tendit pas un téléphone pour lui faire confirmer un rendez-vous improvisé. — À demain, dit-elle. — À demain. Elle le regarda gagner sa Peugeot 206 grise, garée un peu plus loin. Elle avait obtenu une conversation. Elle aurait pu parler du groupe, des hôtels, de gens qu'elle connaissait. Elle avait préféré lui demander ce qu'il faisait quand personne ne l'invitait quelque part. La réponse lui donnait moins de possibilités faciles. Elle était beaucoup plus intéressante. Héloïse, de son côté, attendait Alice devant le portail. Elle avait déjà refusé de transformer le samedi en invitation au Belvédère. — Tu connais encore le passage qui arrive derrière le parc ? demanda-t-elle. — Oui. Pourquoi ? — Pour marcher. Alice eut un sourire. — Je m'en doutais. — Il est toujours ouvert ? — Aux piétons, oui. Mais la pente avant est pénible. Héloïse regarda les chaussures qu'elle portait. — Alors je prévois d'autres chaussures. — Gabriel t'a vraiment dit ça ? — Oui. — Ça t'a vexée ? — Non. Elle fut presque surprise de la facilité avec laquelle elle pouvait répondre. Elle n'avait pas besoin d'être impeccable sur un tapis pour savoir qu'elle pourrait lui plaire dans une conversation. Il resterait à découvrir si cette conversation lui plaisait, à elle. Bastien sortait du bâtiment quand il entendit le nom de Gabriel. Il ralentit assez pour entendre la question du passage derrière le parc. Il ne connaissait pas l'itinéraire entier. Il en comprit seulement ce qu'Alice et Héloïse se donnaient la peine de vérifier. Le samedi occupait déjà une place dans ses préparatifs. Elle n'avait pas proposé pour faire un effet devant la salle. Elle allait venir. Bastien poursuivit son chemin avant qu'on lui demande pourquoi il s'était arrêté. Un garçon près du portail lui parla de vendredi chez Baptiste. Il répondit sans écouter la moitié de la phrase. Il ne voulait pas encore prononcer le prénom d'Héloïse devant un public qui regarderait ensuite sa main. La vidéo du matin suffisait. Dans le bus, Emma rouvrit ses phrases de concours. Salomé lui avait envoyé la dernière correction. Elle chercha un synonyme pendant deux arrêts. Puis elle vérifia que Sarah était bien rentrée avec Jade. Il y avait plusieurs choses dans sa vie qui demandaient une attention entière. La balade de Gabriel ne prit pas la place de toutes les autres. Nour, quelques sièges plus loin, relut une reconstruction sans son carnet. Les noms qu'Armand avait pu lire étaient encore le problème. Elle avait récupéré des heures. Elle ne savait pas quelles pages il avait gardées, montrées ou photographiées. Chloé lui envoya une correction : « Réception du fichier. Pas heure de prise de vue. » Nour modifia la ligne. Ce détail empêchait leur document de devenir à son tour un récit qui affirmait plus que ses sources. Gabriel rentra avec ses boîtes vides. Il les posa dans l'évier avant de vérifier son téléphone. Un message portait le prénom qu'Héloïse avait enregistré devant lui. « Samedi, 9 h, devant le lycée. Je préviens : je connais mieux le quartier que toi. » Il répondit : « Ce sera pas difficile. » « On verra. Chaussures pour marcher, c'est noté. » Il sourit, puis posa le téléphone près du plan de travail. Il avait accepté de découvrir un quartier avec quelqu'un qui voulait le lui montrer. Il n'avait promis ni exclusivité ni avenir commun. Les gens qui comptaient ses conversations ne regardaient pas tous cette différence. Chez elle, Cassandre ouvrit son agenda. Les dix minutes de maths du lendemain y tenaient dans un petit espace. Elle vérifia qu'elle ne s'était pas elle-même ajouté une obligation qui les ferait disparaître. Puis elle nota, pour elle : « Dessin. Lui demander ce qu'il garde. » Elle n'avait pas fixé de deuxième sortie. Elle venait au moins de choisir une question qu'elle poserait parce qu'elle voulait connaître la réponse. Carine commença un message sur un endroit où elle pourrait les faire recevoir seuls. Elle effaça le nom du lieu. Puis elle effaça la proposition entière. Léonie écrivit : « Tu vas lui proposer quoi maintenant ? » « Je sais pas. » « C'est nouveau. » « Ferme-la. » Carine resta devant la zone de texte vide. Cette fois, elle ne pouvait pas acheter une bonne idée avant de comprendre ce qu'elle voulait partager. Inès relut sa question personnelle au lieu de rouvrir l'exercice. Diane déplaça une note dans son planning d'entraînement : séance légère, puis éventuellement proposer un café. Mila rangea son carnet. Les trois minutes de cuisine ne lui appartenaient pas comme un matériau à publier. Elle les avait vécues. Zoé ne termina pas encore son message. Elle conserva pourtant le brouillon. Elle ne s'était pas retirée parce que trois noms étaient plus puissants que le sien. Héloïse examina une carte du quartier. Le café près du parc n'appartenait pas à sa famille. Elle le choisit comme possibilité, pas comme réservation. Gabriel pouvait préférer continuer à marcher. Elle aussi. Amina posa sa feuille de chimie près de son sac. Elle repensa à la fontaine, à Mehdi et à Nabil, puis au sourire qu'elle avait rendu dans le couloir. Elle était contente que ce souvenir lui revienne. Elle se rappelait aussi le moment où elle avait choisi de partir et leurs réponses sans insistance. Elle avait pu apprécier la rencontre, y mettre fin et poursuivre sa journée. L'envie de plaire à des garçons n'était plus seulement une idée qu'elle tournait dans sa tête. Elle avait découvert quelque chose qu'elle aimait, et elle avait pu le dire à Élisa sans que leur conversation se termine par une dispute. Son téléphone vibra. « J'ai refait la première ligne sans regarder. Pas zéro. » Amina sourit. « Un progrès pour l'humanité. » Élisa répondit avec la photo du calcul. Amina vérifia la conversion, puis écrivit : « C'est bon. Et merci pour tout à l'heure. » « Tu peux me parler. Je vais pas raconter. » Elle relut la réponse avant de poser l'appareil. Elle n'envoya pas de message aux garçons ce soir-là. Elle voulait prendre le temps de comprendre ce qu'elle aurait envie de leur proposer ensuite. Elle ouvrit une note sur son téléphone. « Demain : leur parler. » Elle conserva la phrase et posa l'appareil. Elle leur demanderait d'abord s'ils avaient un moment pour discuter. Aucun lieu ni nouvelle rencontre n'était fixé. Mais elle venait de choisir une première démarche. Plus loin, Bastien ouvrit enfin la conversation avec Adrien. « On parle demain. » La réponse arriva avant qu'il verrouille l'écran. « Non. » « Ce soir. » Bastien resta sur ces deux messages. Puis, il écrivit : « Où ? » Dans plusieurs téléphones, samedi continuait à prendre d'autres noms. Une balade. Un rendez-vous. Un couple, pour ceux qui avaient déjà supprimé les nuances. Hugo conservait les premiers mots et regardait qui ajoutait les derniers. Victor n'appuyait plus aussi vite sur transférer. Adrien attendait une réponse qui lui permettrait d'avancer avant le lendemain. Le sommet avait bougé. Au-dessous, personne n'avait récupéré le carnet de Nour. Et neuf heures, devant le lycée, n'était encore qu'un moment à venir. CHAPITRE 9 — L'AUBE D'UNE DÉCOUVERTE INTERDITE SOUS-CHAPITRE : 8h00 – L'ARRIVÉE DEVANT LE LYCÉE Le soleil de septembre filtrait à travers les hauts platanes du boulevard périphérique, projetant des ombres allongées sur le bitume impeccable du parking privé du lycée Jean-Baptiste de La Salle. L'air matinal était frais, portant cette odeur caractéristique de l'automne parisien – un mélange de feuilles humides, de diesel lointain et du parfum de prestige des voitures de luxe alignées en rangs parfaits. Amina s'arrêta à l'entrée du portail principal, son sac à dos Eastpak bleu marine serré contre son épaule. Sa respiration s'accéléra légèrement lorsqu'elle les vit, exactement comme elle l'avait pressenti depuis son réveil à 7h30. Medhi et Viktor. Ils s'appuyaient contre le mur de briques rouges caractéristique du bâtiment principal, deux silhouettes en attente à l'ombre d'un grand marronnier centenaire. Medhi, plus grand, plus large d'épaules, portait son habituel jean noir déchiré aux genoux et un blouson de motard en cuir qu'il n'avait pas le droit de porter selon le règlement intérieur. Viktor, légèrement plus mince mais plus élégant, arborait un pantalon chino beige impeccable et un pull en cachemire bleu marine – les codes vestimentaires de ce lycée d'élite qu'il maîtrisait parfaitement. Medhi : « Salut la timide. On pensait que tu viendrais pas. » Sa voix grave résonna dans le silence matinal du parking quasi désert. Seules quelques voitures de professeurs étaient garées près de l'entrée du personnel – des voitures sobres, des Dacia Logan et des Renault Clio qui contrastaient avec les BMW et Mercedes des élèves. Amina s'approcha, ses pas résonnant sur le gravier blanc du chemin d'accès. Elle sentit leur regard se poser sur elle, descendant lentement le long de son corps pour s'arrêter, comme magnétisés, sur sa poitrine. Elle avait choisi avec soin sa tenue ce matin-là : un chemisier blanc en soie quasi transparent, sans soutien-gorge en dessous – un choix délibéré, calculé –, un jean moulant bleu foncé qui épousait la courbe de ses hanches et de ses cuisses, des baskets blanches neuves. Amina : « Je suis à l'heure. » Viktor : « On voit ça. » Viktor la détailla des pieds à la tête, ses yeux bleus pâles s'attardant longuement sur les deux pointes de ses seins qui dessinaient clairement leurs reliefs sous le tissu fluide de soie. Medhi, lui, ne cachait pas son excitation. Il se redressa du mur en s'aidant de ses mains, s'approcha d'elle jusqu'à n'être qu'à quelques centimètres, assez près pour qu'elle sente la chaleur de son corps à travers le cuir de son blouson. Medhi : « Hier, c'était bien, hein ? Montrer tes seins comme ça. C'était... mémorable. » Amina sentit une chaleur intense lui monter aux joues. Elle se souvenait parfaitement de la veille, dans ce même parking, quand elle avait relevé son t-shirt juste assez, juste assez longtemps, pour leur montrer ses seins à travers les vitres fumées de la voiture de Viktor. Leurs réactions avaient été enregistrées dans sa mémoire comme un film qu'elle revoyait en boucle : leurs yeux écarquillés, leurs respirations qui s'étaient accélérées au point de devenir presque haletantes, leurs mains qui avaient tremblé en s'approchant de la vitre, touchant le verre comme s'ils pouvaient la toucher à travers. Amina : « Oui. » Viktor : « On veut les revoir. Maintenant. Les voir pour de vrai. Pas à travers une vitre. » Viktor parlait d'une voix basse mais ferme, avec cette assurance qui le caractérisait. Il s'était rapproché lui aussi, formant avec Medhi un demi-cercle autour d'elle, la bloquant presque contre le mur de briques. Amina jeta un coup d'œil rapide autour d'elle. Le parking était toujours vide à leur section, mais au loin, près du bâtiment des sciences, elle voyait des silhouettes d'élèves qui arrivaient en petits groupes, des riques étouffés qui arrivaient par bouffées avec la brise matinale. Medhi : « Y a un endroit. Derrière le bâtiment de sport. Personne vient jamais là. C'est caché. On sera tranquilles. » Amina hésita une seconde, sentant son cœur battre à tout rompre dans sa poitrine, un battement rapide et fort qui résonnait dans ses oreilles. C'était exactement ce qu'elle voulait, ce qu'elle avait imaginé toute la nuit en se touchant dans son lit, les draps humides de transpiration, ses doigts explorant son propre corps en pensant à leurs regards. Mais maintenant que le moment était là, que la réalité remplaçait le fantasme... Amina : « D'accord. » SOUS-CHAPITRE : 8h05 – LE CHEMIN VERS LE JARDIN CACHÉ Medhi prit les devants, suivit par Amina puis Viktor qui fermait la marche, sa présence dans son dos presque palpable. Ils contournèrent le bâtiment principal par la gauche, empruntant un petit chemin pavé bordé de buis taillés au cordeau qui menait aux terrains de sport. L'air sentait l'herbe fraîchement coupée – l'odeur acre et verte du gazon – et la terre humide de la rosée matinale qui n'avait pas encore été brûlée par le soleil. Ils passèrent devant les courts de tennis vides, les filets blancs pendants sous leur propre poids, formant des triangles parfaits qui se balançaient légèrement dans la brise. Puis Medhi bifurqua brusquement à droite vers un petit bois de bouleaux qui séparait les terrains de sport du reste du campus. Amina n'avait jamais pénétré dans cette zone, jamais su qu'elle existait. Le bosquet était plus dense qu'il n'y paraissait de l'extérieur, avec des arbres serrés dont les troncs blancs tachetés de noir formaient une palissade naturelle, les branches entrelacées formant une canopée qui filtrait la lumière du matin en taches mouvantes sur le sol couvert de feuilles mortes. Medhi : « Par ici. Attention aux branches. » Il écarta une branche basse couverte de lierre épais, les feuilles sombres et luisantes, et indiqua une ouverture à peine visible dans la végétation, un passage naturel entre deux gros bouleaux. Amina se pencha pour passer, sentant les feuilles froides et humides effleurer ses cheveux noirs coupés au carré, collant quelques brindilles sur son chemisier. Viktor la suivit de près, sa main grande et chaude se posant un instant sur le bas de son dos, juste au-dessus de la ceinture de son jean, pour la guider. Ils émergèrent dans une petite clairière naturelle, une véritable poche de verdure cachée au cœur du lycée, un secret végétal. L'espace faisait environ six mètres de diamètre, parfaitement circulaire, délimité par un cercle serré de bouleaux dont les troncs blancs tachetés de noir semblaient former les colonnes d'un temple naturel. Au centre, un vieux banc en bois gris, rongé par les intempéries et les ans, reposait sur un tapis de mousse épaisse, humide, d'un vert émeraude profond. La lumière du matin filtrait à travers les branches en faisceaux lumineux qui découpaient l'air chargé de poussière et de pollen, créant des colonnes de lumière visible. Viktor : « Personne vient jamais ici. Les jardiniers non plus. C'est notre endroit. Le secret le mieux gardé du lycée. » Amina tourna lentement sur elle-même, prenant possession de l'espace, ses baskets écrasant la mousse spongieuse qui libéra une odeur de terre et de moisissure douce. L'atmosphère était étrangement intime, coupée du monde extérieur malgré la proximité des bâtiments scolaires dont on apercevait à peine les toits d'ardoise entre les branches. On entendait seulement le chant lointain des oiseaux – des mésanges, des rouges-gorges – et, très atténué, le bruit d'une voiture qui passait sur le boulevard périphérique, un grondement sourd qui semblait venir d'un autre monde. SOUS-CHAPITRE : 8h10 – L'EXPOSITION VOLONTAIRE Medhi et Viktor s'étaient placés face à elle, à environ deux mètres de distance, formant un triangle dont elle était le sommet. Leurs regards ne la quittaient pas, intenses, presque dévorants. Medhi appuya son pied contre le banc de bois pourri, s'y adossa avec une nonchalance étudiée mais Amina pouvait voir à la tension de ses épaules, au pli de ses lèvres, qu'il était tendu d'attente, d'excitation contenue. Viktor resta debout, les bras croisés sur son pull de cachemire, mais Amina pouvait voir – elle qui avait appris à lire les micro-expressions – la tension de sa mâchoire, le mouvement imperceptible de sa pomme d'Adam dans sa gorge fine, son souffle qui s'accélérait. Medhi : « Alors ? On attend. On a pas toute la journée. Les cours commencent à 9h30. » Amina sentit ses mains trembler légèrement, un tremblement fin qu'elle tenta de contrôler en serrant les poings, sentant ses ongles s'enfoncer dans ses paumes. Elle inspira profondément, l'air frais et humide du matin emplissant ses poumons, l'odeur de terre et de végétation en décomposition. Puis, sans un mot, elle releva les yeux vers eux, soutint leur regard – Medhi aux yeux noirs, Viktor aux yeux bleus pâles – et commença. Avec des gestes lents, presque ritualisés, comme si elle effectuait une cérémonie sacrée, elle posa d'abord son sac à dos Eastpak sur le banc de bois, le tissu bleu marine contrastant avec le bois gris et pourri. Puis ses mains remontèrent lentement, comme séparées de sa volonté, jusqu'au premier bouton de son chemisier de soie. Les doigts hésitèrent une fraction de seconde sur la nacre froide et lisse du bouton, puis le firent glisser hors de sa boutonnière avec un petit clic sec. Un. Deux. Trois boutons. Le tissu de soie, fin comme une membrane, s'ouvrit, révélant d'abord le creux de sa clavicule, pâle et délicat, puis le début de sa poitrine, la peau laiteuse légèrement ombrée par la fraîcheur de l'air. Elle pouvait sentir l'air frais du matin sur sa peau nue, le faire frissonner, et elle vit leurs yeux suivre le mouvement de ses mains avec une intensité presque douloureuse. Elle défit les derniers boutons, lentement, délibérément, puis écarta les pans du chemisier. Le tissu glissa le long de ses bras, tomba en silence sur la mousse épaisse à ses pieds, formant un tas de soie blanche sur le vert émeraude. Ses seins apparurent dans la lumière tamisée de la clairière, deux pommes pleines, rondes, d'une perfection presque géométrique. Ils étaient pleins, lourds mais fermes, les aréoles d'un rose pâle légèrement ombré, grandes comme des pièces de deux euros, les tétons déjà durcis par l'excitation et la fraîcheur de l'air, dressés comme deux petites baies sombres. La peau était laiteuse, légèrement nacrée, avec un fin duvet presque invisible qui captait la lumière filtrante. Le chemisier glissa le long de ses bras, tomba en silence sur la mousse à ses pieds, mais elle ne le sentit même pas tomber, trop concentrée sur leurs réactions. Medhi : « Putain... » Le juron de Medhi sembla déchirer le silence sacré de la clairière. Il s'était complètement redressé, son dos quittant l'appui du banc, son regard fixé sur sa poitrine comme s'il la voyait pour la première fois, comme si c'était la seule chose qui existait au monde. Viktor, lui, n'avait pas bougé d'un millimètre, mais Amina pouvait voir – et c'était ce qu'elle cherchait, ce qu'elle voulait voir – sa pomme d'Adam monter et descendre dans sa gorge fine, son souffle s'accélérer jusqu'à devenir presque haletant, ses mains qui se serraient sur ses bras croisés, les jointures de ses doigts devenant blanches. Viktor : « Approche. Plus près. » Sa voix était rauque, cassée, presque méconnaissable, tellement différente de sa voix habituelle, posée, contrôlée. Amina fit un pas en avant, puis un autre, ses pieds enfonçant dans la mousse spongieuse, jusqu'à n'être qu'à un mètre d'eux. Elle les regardait l'un après l'autre, voyant leur réaction physique à son exposition. Medhi avait les mains qui tremblaient légèrement, il les serrait et les desserrait alternativement. Viktor avait les poings si serrés que les veines de ses avant-bras saillaient sous la peau fine. Medhi : « Touche-les. Montre-nous comment tu les touches. » Amina leva les mains, les posa sur ses seins. Ses propres doigts, pâles contre sa peau laiteuse, effleurèrent d'abord les bords des aréoles, suivant leur contour circulaire, puis remontèrent vers les tétons qui durcirent encore plus sous son contact, devenant si durs et sensibles qu'elle en eut le souffle coupé. Elle les pressa légèrement, sentant un frisson électrique la parcourir de la tête aux pieds, un frisson qui partit de ses tétons, descendit le long de sa colonne vertébrale, s'épanouit dans son ventre et entre ses cuisses. Viktor : « Laisse-nous faire maintenant. » Mais avant qu'ils ne bougent, avant qu'ils ne puissent s'approcher pour toucher, Medhi fit quelque chose qui la surprit, qui dévia le scénario qu'elle avait imaginé. Il recula d'un pas, défit sa ceinture d'un geste sec et précis, le cliquetis métallique de la boucle résonnant dans le silence du bosquet comme un signal, un déclencheur. SOUS-CHAPITRE : 8h15 – LEUR RÉPONSE PHYSIQUE Medhi : « À notre tour. Maintent. » D'un même mouvement, comme s'ils s'étaient entraînés, comme s'ils avaient répété ce moment, Medhi et Viktor firent glisser leurs pantalons. Le jean noir de Medhi tomba sur ses chevilles avec un bruit sourd de tissu lourd, révélant un caleçon gris en coton simple, moulant. Viktor, plus élégant, plus contrôlé, baissa son chino beige avec des gestes plus lents, presque théâtraux, révélant un boxer en soie noire qui luisait faiblement dans la lumière filtrante. Amina retint son souffle, la main toujours sur son sein droit, les doigts immobilisés sur son téton durci. Elle n'avait jamais vu de penis auparavant, vraiment vu, en vrai. Seulement des esquisses dans les manuels de biologie – des dessins anatomiques froids et scientifiques –, des images floues sur internet qu'elle regardait en cachette dans sa chambre, le volume de l'ordinateur au minimum. Mais là, maintenant, en face d'elle, à un mètre de distance... Medhi fit glisser son caleçon gris vers le bas, d'un mouvement ferme de ses deux mains. Son sexe émergea, déjà complètement dressé, impressionnant dans sa pleine érection. C'était impressionnant – long, vraiment long, Amina estima au moins vingt centimètres, épais, le gland violacé, large, luisant d'une goutte de pré-sperme qui perla à son extrémité puis descendit lentement le long de la face inférieure. La hampe était parcourue de veines saillantes, bleutées, qui battaient au rythme de son pouls, donnant l'impression que le sexe entier palpitait d'une vie propre. Les testicules, pendantes et lourdes, d'une taille importante, se balançaient légèrement entre ses cuisses musclées et poilues, la peau ridée et foncée. Viktor suivit, plus lentement. Il fit glisser son boxer de soie noire, et son sexe apparut. Différent. Clairement différent. Plus long, plus mince, d'un rose pâle presque translucide. Il était également en pleine érection, tendu vers l'avant comme une flèche, le gland en forme de champignon parfait, avec un contour net. Il avait moins de pré-sperme, juste une légère lueur humide, mais la peau de sa verge était si tendue, si lisse qu'elle semblait presque artificielle, comme du satin tendu sur une armature. Ses testicules étaient plus petites, plus remontées contre son corps, la peau plus pâle, plus lisse. Les deux garçons ne lui laissèrent pas le temps de digérer la vision, de comparer, d'analyser. Ils posèrent leurs mains sur leurs sexes presque simultanément et commencèrent à se masturber, lentement d'abord, comme pour lui montrer, puis avec de plus en plus d'assurance, de rapidité. Medhi : « Regarde. Regarde comment on est excités à cause de toi. À cause de tes seins. » Ses doigts grands et forts enveloppèrent sa verge, remontèrent le long de la hampe en un mouvement ferme et régulier, du pubis jusqu'au gland. La peau, lâche quand il était mou, glissait maintenant sur elle-même, révélant puis cachant le gland violacé à chaque passage. La goutte de pré-sperme s'étala, formant une lueur humide et nacrée sur le dessus du gland. Viktor se masturbait différemment – des mouvements plus courts, plus saccadés, sa main fine remontant rapidement le long de sa verge rose avant de redescendre, le pouce passant sur le gland à chaque fois. Il regardait Amina fixement, ses yeux bleus pâles devenus presque noirs d'excitation, ses pupilles dilatées au maximum. Amina était fascinée, hypnotisée. Elle ne pouvait détacher son regard des deux sexes qui se dressaient devant elle, qui bougeaient dans les mains de leurs propriétaires. Elle voyait les muscles de leurs bras se contracter à chaque mouvement, les biceps qui se gonflaient, les veines de leurs avant-bras qui saillaient sous la peau. Elle entendait le léger bruit de friction de la peau contre la peau – un bruit humide, intime –, les respirations qui s'accéléraient, devenant des halètements. Son propre sexe était en feu. Elle sentait l'humidité imprégner sa culotte, la chaleur qui montait entre ses cuisses, un feu doux et persistant. Ses seins lui faisaient mal, ses tétons étaient si durs, si sensibles qu'ils semblaient vouloir percer la peau, et elle pressa plus fort, cherchant à augmenter cette sensation presque douloureuse. SOUS-CHAPITRE : 8h20 – L'APPROCHE FASCINÉE Amina : « Je... je peux... toucher ? » Sa voix était à peine un murmure, cassée par l'émotion, par l'excitation. Elle s'agenouilla sur la mousse humide, sentant la fraîcheur de la terre à travers le tissu mince de son jean. La mousse était épaisse, spongieuse, imprégnée de l'humidité de la rosée matinale qui transperça immédiatement le tissu, mouillant ses genoux. Elle se déplaça à genoux, avançant sur la mousse avec des mouvements maladroits, jusqu'à se trouver entre eux, à environ un mètre de Medhi à sa gauche, un mètre de Viktor à sa droite. De cette position, à genoux sur le sol humide, elle voyait leurs sexes à hauteur de ses yeux, dressés vers elle comme deux offrandes, deux objets d'étude fascinants. Elle tendit une main tremblante vers Medhi d'abord. Ses doigts effleurèrent la cuisse intérieure, poilue et chaude, remontèrent lentement le long de la peau jusqu'à la base de son sexe. La peau à cet endroit était chaude, presque brûlante, tendue sur les muscles de la cuisse. Elle encercla la hampe de ses doigts, sentant la fermeté de l'érection sous la peau satinée, chaude, vivante. Medhi : « Plus fort. Serre plus fort. » Elle serra un peu plus, sentant la verge battre dans sa main comme un cœur second, un pouls rapide et fort qui correspondait au battement de son propre cœur. Puis elle leva les yeux vers le gland. De près, à quelques centimètres seulement, elle pouvait voir les détails, l'anatomie intime : le frein, fin comme un fil de soie, reliant le prépuce au gland ; l'urètre en forme de petite fente verticale, minuscule ; les petites glandes préputiales autour de la couronne qui luisaient d'humidité. Elle passa le pouce sur le gland, étalant la goutte de pré-sperme qui y était encore accrochée. Le liquide était clair, gluant, avec une légère odeur musquée, masculine, qui lui parvint aux narines. Curieuse, fascinée, elle porta son pouce à ses lèvhes, goûta. Salé. Distinctement salé. Légèrement amer. Une texture gluante qui collait à sa langue. Mais pas désagréable. Spécial. Masculin. Viktor : « Moi maintenant. Ne m'oublie pas. » Elle se tourna vers lui, sans lâcher Medhi de sa main droite, et prit le sexe de Viktor dans sa main gauche. La texture était différente – plus lisse, moins de veines saillantes, une peau plus fine, presque délicate. Le gland était plus large que la hampe, formant une couronne parfaite, un champignon rose pâle. Elle passa son index sur le dessus de son gland, sentant la peau fine se rider légèrement sous sa pression, la chaleur intense. Puis elle baissa les yeux vers leurs testicules, ces parties qu'elle n'avait jamais vraiment considérées. Celles de Medhi étaient plus grosses, plus foncées, la peau ridée et tendue, d'un brun foncé. Celles de Viktor étaient plus pâles, plus lisses, d'un rose beige, remontées contre son corps dans un sac plus serré. Elle toucha celles de Medhi de sa main libre, les sentant rouler sous ses doigts comme deux œufs durs dans un sac de cuir chaud, lourdes, pleines. Amina : « C'est... incroyable. Je veux dire... la texture... la chaleur... » SOUS-CHAPITRE : 8h25 – LA PREMIÈRE FELLATION SUBIE C'est Medhi qui bougea le premier, qui prit l'initiative. Il posa une main large et chaude sur sa tête, ses doigts forts s'enfonçant dans ses cheveux noirs coupés au carré, prenant une poignée de cheveux. Medhi : « Ouvre. Ouvre ta bouche. » Amina ouvrit la bouche, les lèvres légèrement écartées, sa respiration devenant superficielle, rapide. Medhi guida son sexe vers elle, de sa main libre. La première sensation fut la chaleur – une chaleur vivante, palpitante, qui toucha d'abord ses lèvhes, les chauffant instantanément. Puis la pression du gland contre sa langue, le contact de la peau satinée sur la surface humide de sa langue. Elle garda la bouche ouverte, stupéfaite, les yeux grands ouverts regardant le gland de Medhi à quelques centimètres de son visage. Le goût était plus fort maintenant, plus concentré que sur son pouce. Salé, musqué, avec une pointe métallique, comme du cuivre. La texture de la peau contre sa langue était étrange – satinée mais avec cette fermeté sous-jacente, cette résistance. Puis Medhi bougea. Il poussa doucement, s'enfonçant un peu plus dans sa bouche. Amina sentit le gland glisser le long de sa langue, remplir sa cavité buccale, toucher son palais. Elle avait l'impression d'étouffer, une sensation d'étouffement, mais pas de manière désagréable – plutôt comme si son corps s'adaptait à cette nouvelle occupation, comme si sa gorge s'ouvrait pour accueillir cette intrusion. Medhi commença un mouvement de va-et-vient, lent d'abord, expérimental, puis plus assuré, plus rythmé. À chaque poussée vers l'avant, elle sentait le gland heurter l'arrière de sa gorge, déclenchant un réflexe nauséeux qu'elle contrôlait en inspirant profondément par le nez. À chaque retrait, elle sentait la hampe glisser contre ses lèvhes, laissant une trace humide et salée. Medhi : « Ta langue. Bouge ta langue. Lèche. » Amina obéit, passant le bout de sa langue sous le gland, explorant le frein, le dessous du gland où la peau était plus sensible. Elle sentit Medhi frémir, un frisson qui parcourut tout son corps, entendit son souffle s'accélérer, devenir rauque. Puis elle prit l'initiative, elle aussi. Elle recula légèrement, libérant sa bouche, puis elle se pencha et prit le gland entre ses lèvhes, sans utiliser ses dents, juste ses lèvhes. Elle suça, doucement d'abord, comme on suce un bonbon dur, puis avec plus de pression. Medhi gémit, un son guttural, sa main se resserrant dans ses cheveux, tirant légèrement. Puis elle s'enfonça plus profondément, prenant presque toute la longueur dans sa bouche, jusqu'à ce que son nez touche le pubis poilu de Medhi. Elle sentit le gland toucher sa luette, provoquant un réflexe nauséeux plus fort qu'elle contrôla en inspirant profondément par le nez, en se concentrant. Elle commença son propre rythme, sa tête allant et venant le long de sa verge, accélérant progressivement. Medhi : « Oh putain... comme ça... continue... » Elle alterna entre Medhi et Viktor, se tournant vers l'un puis vers l'autre, le goût de l'un remplacé par le goût de l'autre. Le sexe de Viktor était plus facile à prendre en bouche – plus mince, moins volumineux. Mais il allait plus profondément, plus facilement, atteignant des zones de sa gorge qu'elle n'avait jamais senties, qu'elle ne savait pas sensibles. Le goût était différent aussi – moins salé, plus neutre, avec une légère acidité en arrière-plan, presque citronnée. Elle passa ses mains sur leurs cuisses, remonta vers leur ventre, sentant les muscles abdominaux se contracter sous ses doigts, durcis par l'excitation. Elle suçait Medhi, le regardant le visage se crisper de plaisir, ses yeux se fermer, ses lèvres s'entrouvrir, puis elle se tournait vers Viktor, prenant son sexe dans sa bouche pendant que sa main droite continuait à masturber Medhi, à remonter et descendre le long de sa verge chaude. Amina : « Vous... vous aimez ça ? Vous aimez ce que je fais ? » Sa voix était pâteuse, épaisse, sa bouche pleine de salive et du goût de leurs sexes, du pré-sperme. Viktor : « Continue. Ne t'arrête pas. Plus vite. » Elle continua, prenant de plus en plus d'assurance, découvrant qu'elle aimait sentir leur excitation, leur plaisir, les petits tremblements de leurs jambes, les grognements qu'ils ne pouvaient réprimer. Elle aimait le pouvoir qu'elle avait sur eux à ce moment précis, la façon dont leurs corps réagissaient à sa bouche, à sa langue, à ses mains. SOUS-CHAPITRE : 8h35 – LA DOUBLE ÉJACULATION ORALE Medhi : « Je vais jouir... Je vais venir... » Son avertissement fut rauque, entrecoupé de halètements, de souffles courts. Amina sentit sa verge durcir encore plus dans sa bouche, si dure qu'elle avait l'impression de sucer du métal, les veines qui semblaient vouloir éclater sous la peau, battant frénétiquement. Le rythme de ses hanches s'accéléra, devenant saccadé, incontrôlé, poussant sa verge plus profondément, plus brutalement dans sa bouche. Elle continua à sucer, plus vite maintenant, sa tête allant et venant sur sa verge, sa langue pressant le frein à chaque fois qu'elle remontait. Sa main droite était toujours sur le sexe de Viktor, le masturbant fermement, rapidement, sentant sa propre excitation monter en parallèle. Medhi : « Oui... oui... merde... je... » Il se cambra, le dos arqué, poussa un grognement rauque, animal, et Amina sentit le premier jet. Un flot chaud, épais, liquide mais avec une texture, frappa l'arrière de sa langue, inonda sa bouche. Le goût l'explosa – âcre, distinctement âcre, salé, avec cette note sucrée qu'elle avait déjà goûtée dans le pré-sperme mais en mille fois plus concentrée, plus forte, presque métallique. La texture était gluante, légèrement granuleuse, comme de la crème épaisse mais avec de petits grains. Le deuxième jet suivit immédiatement, plus puissant, puis le troisième, le quatrième. Sa bouche se remplissait de ce liquide chaud, de ce goût nouveau qui inondait ses papilles, couvrait sa langue, remplissait ses joues. Elle avala instinctivement une partie, un réflexe, mais en garda une bonne quantité dans sa bouche, curieuse, voulant analyser, savourer. À peine Medhi avait-il fini, alors qu'il était encore en train de haleter, les jambes tremblantes, que Viktor l'attrapa par les cheveux, d'une prise ferme, impatiente. Viktor : « À moi maintenant. Tourne-toi. » Il lui écarta la mâchoire de ses deux mains, lui ouvrit la bouche plus grande, y introduisit son sexe d'un mouvement ferme, sans précaution. Amina était encore en train de digérer mentalement le goût du sperme de Medhi dans sa bouche – âcre, sucré-âcre, granuleux – quand elle sentit la verge de Viktor s'enfoncer jusqu'à sa gorge, la faisant presque suffoquer. Viktor : « Suce... vite... je suis proche... » Elle obéit, essayant de retrouver un rythme, mais elle n'eut pas le temps de prendre le contrôle. Viktor était déjà à bout, au bord. Il poussa un cri étouffé, un gémissement aigu, ses hanches tremblèrent, et elle sentit le premier jet de son sperme. C'était différent. Clairement différent. Moins âcre, plus acide, avec une note médicinale, presque chimique, comme un médicament. La texture était plus liquide, moins épaisse, moins granuleuse, mais le volume était impressionnant, abondant. Le sperme inonda sa bouche, se mélangeant à celui de Medhi qui y était encore présent, créant un mélange, un nouveau goût. Viktor continua à éjaculer, jet après jet, puissant, jusqu'à ce que sa bouche en soit pleine, jusqu'à ce qu'elle sente le liquide déborder sur ses lèvhes, couler le long de son menton, tiède, gluant. Les deux garçons restèrent immobiles un instant, pantelants, vidés. Medhi avait les mains sur les genoux, plié en deux, respirant fort. Viktor s'appuyait contre un bouleau, les yeux fermés, le visage rouge. Amina, elle, était à genoux entre eux, la bouche pleine du mélange des deux spermes, le menton mouillé, les lèvhes brillantes. Elle n'avala pas tout de suite. Elle garda le liquide dans sa bouche, le fit passer d'une joue à l'autre avec sa langue, explorant les saveurs, les textures mélangées. Le sperme de Medhi dominait – sucré-âcre, avec cette texture granuleuse distinctive. Mais celui de Viktor apportait une note aigre, acide, qui coupait le sucré, créant un équilibre complexe, intéressant. Elle découvrit qu'en mélangeant les deux avec sa salive, en les brassant avec sa langue, le goût évoluait, devenait plus rond, plus équilibré, moins extrême. Elle passa sa langue sur ses lèvhes, recueillant les éclaboussures, le sperme qui avait coulé, puis finalement elle avala, faisant glisser le mélange dans sa gorge. Le liquide glissa, laissant un arrière-goût persistant, un mélange des deux signatures masculines, une empreinte gustative. Amina : « C'est... spécial. Le goût. C'est vraiment spécial. » SOUS-CHAPITRE : 8h45 – LA MISE À QUATRE PATTES Medhi se redressa lentement, avec difficulté, son sexe déjà à moitié mou mais couvert de salive et de sperme, luisant dans la lumière filtrante. Il regarda Amina, puis échangea un regard rapide, complice, avec Viktor. Un regard qui disait : "Maintenant, la vraie chose." Medhi : « Maintenant, autre chose. Quelque chose de plus. » Il s'approcha d'elle, la saisit par les épaules, ses mains grandes enserrant ses omoplates. Amina se laissa lever, docile, encore un peu étourdie, un peu ivre de ce qui venait de se passer, du goût qui persistait dans sa bouche. Medhi : « À quatre pattes. Sur la mousse. » Il la poussa doucement mais fermement vers le centre de la clairière, vers l'endroit où la mousse était la plus épaisse, la plus vierge. Amina hésita, son cerveau retrouvant un semblant de lucidité. Elle comprenait ce qu'il voulait – elle avait vu assez de films, lu assez de choses sur internet pour savoir – mais la réalité se présentait maintenant. Elle était vierge. Elle n'avait jamais été pénétrée, jamais ressenti un sexe masculin autrement que dans sa bouche, jamais eu cette ouverture forcée. Viktor : « Ne réfléchis pas. Fais-le. C'est le moment. » Viktor s'approcha de l'autre côté, formant un triangle autour d'elle, la bloquant, l'encadrant. Amina regarda leurs visages – Medhi impatient, excité à nouveau, Viktor déterminé, sérieux – puis elle baissa les yeux, obéissante. Amina : « D'accord. Je... d'accord. » Elle se mit à quatre pattes, posant d'abord ses mains sur la mousse, sentant l'humidité froide immédiatement imprégner ses paumes, puis ses genoux, enfonçant dans la spongiosité. La position était vulnérable, exposée, offerte. Elle sentait l'air frais sur son dos nu, le poids de ses seins qui pendaient vers le sol, se balançant légèrement, ses tétons effleurant presque la mousse. Medhi : « Le pantalon. Enlève-le. Ou je le fais. » Il s'agenouilla derrière elle, ses genoux de chaque côté de ses jambes. Il attrapa le bord de son jean et de sa culotte d'un même geste, saisissant le tissu à la taille. Puis il tira d'un coup sec, fort. Le jean moulant, serré, glissa le long de ses cuisses avec difficulté, remonta sur ses mollets, puis s'arrêta au niveau de ses chevilles, entravant ses pieds. Amina était maintenant nue de la taille aux pieds, ses fesses pâles exposées à l'air frais du matin, rondes, son sexe complètement visible entre ses cuisses écartées par la position, les lèvres roses entrouvertes, humides. Viktor : « Regarde ça. Regarde comme elle est mouillée. » Viktor s'était agenouillé devant elle, au niveau de sa tête. Il avait déjà ressorti son sexe, qui avait repris une demi-érection, rose et luisant. Il le prit dans sa main fine, le tint devant son visage, à quelques centimètres de ses lèves. Medhi : « C'est serré. Je le vois. Mais ça va aller. Je vais être doux. Au début. » Amina sentit les doigts de Medhi, grands, chauds, écarter les lèvres de son sexe. Elle était si chaude là, si humide, tellement mouillée. Elle avait mouillé sa culotte depuis qu'elle avait vu leurs sexes se dresser, et maintenant cette humidité était exposée à l'air libre, luisante, ses sécrétions créant un fin film brillant sur ses lèvres roses. Puis elle sentit la pression, différente, plus insistante. Le gland de Medhi se posa à l'entrée de son vagin, appuyant contre l'ouverture qui n'avait jamais été pénétrée, contre son hymen intact. Amina : « Attends... doucement... s'il te plaît... » Medhi : « Ça va aller. Respire. » Il poussa. Pas d'un coup violent, mais d'une poussée ferme, continue. La douleur fut vive, brève, comme une déchirure, une brûlure. Amina cria, un cri aigu qui déchira le silence de la clairière, mais le cri fut immédiatement étouffé, coupé net car Viktor avait introduit son sexe dans sa bouche au même moment, l'enfonçant profondément. Elle sentit la verge de Viktor s'enfoncer jusqu'à sa gorge, l'étouffant, juste au moment où Medhi déchirait son hymen, où il pénétrait son vagin vierge. Puis la douleur céda, remplacée presque immédiatement par une autre sensation, nouvelle, étrange. Une sensation de plénitude, de remplissage, d'occupation. Medhi était complètement en elle maintenant, sa verge logée profondément dans son vagin, remplissant un espace qui n'avait jamais été rempli. Medhi : « Putain... elle est serrée... même après... la déchirure... » Il commença à bouger. Lentement d'abord, avec précaution, des mouvements de va-et-vient courts, peu profonds, qui faisaient glisser sa verge dans son vagin humide, lubrifié par son sang et ses sécrétions. Chaque poussée, chaque mouvement envoyait une vague de sensations à travers tout son corps – une douleur sourde, résiduelle, mais aussi un plaisir nouveau, une excitation. Elle sentait chaque centimètre de sa verge, chaque veine qui battait, chaque pulsation. SOUS-CHAPITRE : 8h50 – LA DOUBLE PÉNÉTRATION INITIATIQUE Pendant ce temps, Viktor avait commencé à bouger dans sa bouche, à utiliser sa bouche. Il allait et venait le long de sa langue, son gland frappant l'arrière de sa gorge à chaque poussée, déclenchant des réflexes nauséeux qu'elle contrôlait de moins en moins bien. Amina avait les deux sexes en elle simultanément – l'un dans sa bouche, chaud, salé, l'autre dans son vagin, plus chaud encore, plus profond. La sensation était écrasante, vertigineuse, trop. Elle était pleine, utilisée, prise des deux côtés, occupée. Medhi derrière elle, la pénétrant vigoureusement maintenant, ses hanches claquant contre ses fesses avec un bruit de chair humide qui frappe la chair, un bruit rythmé, régulier. Viktor devant elle, utilisant sa bouche comme un orifice, tenant sa tête entre ses deux mains pour contrôler la profondeur, la vitesse. Medhi : « Plus vite... je peux aller plus vite... » Il accéléra, ses mouvements devenant plus brutaux, plus profonds, moins contrôlés. Chaque poussée semblait vouloir l'atteindre jusqu'à l'âme, jusqu'au fond d'elle-même. Amina sentit quelque chose monter en elle, quelque chose qu'elle n'avait jamais ressenti, une tension qui s'accumulait au plus profond de son ventre, dans son bas-ventre, une pression. Elle essayait de sucer Viktor, de bouger la tête en rythme avec ses poussées, d'être active, mais c'était Medhi qui dictait le rythme maintenant, qui imposait son tempo. Chaque fois qu'il s'enfonçait en elle, poussant profondément, sa tête était poussée en avant sur la verge de Viktor, l'enfonçant plus profondément dans sa gorge, l'étouffant presque. Viktor : « Elle va jouir. Regarde-la. Ses mains qui tremblent. Ses jambes. » Amina sentait effectivement l'orgasme approcher, inévitable, irrépressible. C'était comme une vague qui montait, inexorablement, depuis le fond de son être, depuis son sexe pénétré, remontant le long de son ventre, de sa colonne vertébrale. Elle sentait son vagin se contracter autour de la verge de Medhi, ses muscles intimes qui se crispaient, se relâchaient, se crispaient encore, indépendamment de sa volonté. Medhi : « Vas-y... jouis... jouis pour moi... » Il redoubla d'intensité, ses poussées devenant des coups francs, profonds, qui la secouaient tout entière, qui faisait trembler tout son corps sur ses mains et ses genoux. Amina ne pouvait plus retenir, plus contrôler. La vague déferla, explosa. Premier orgasme Son corps explosa de sensations, un feu d'artifice nerveux. Une décharge électrique intense sembla la traverser de la tête aux pieds, lui arrachant un cri qui fut complètement étouffé par la verge dans sa bouche. Ses jambes se mirent à trembler si fort qu'elles faillirent céder sous elle, ses genoux glissant sur la mousse humide. Ses mains s'enfoncèrent dans la mousse, les doigts s'agrippant à la terre humide, s'enfonçant jusqu'aux jointures. Amina : « Aaaaaahhhh... mmphhh... » Son cri fut étouffé, écrasé, transformé en grognement par la verge de Viktor qui occupait complètement sa bouche, sa gorge. Elle ne produisit qu'un gémissement étouffé, une vibration profonde qui parcourut toute la longueur du sexe de Viktor, qu'il sentit probablement. Son vagin se contracta violemment, puissamment, autour de la verge de Medhi. Une série de spasmes rythmés, puissants, qui semblaient vouloir expulser l'intrus mais ne faisaient que l'enserrer plus fort, plus étroitement. Elle sentit chaque contraction, chaque vague qui parcourait les parois de son vagin, une sensation incroyablement intense, presque douloureuse de plaisir. Medhi : « Oh merde... tes contractions... putain... » Les contractions de son orgasme, les spasmes de son vagin, déclenchèrent un effet immédiat, un retour sur Medhi. Elle le sentit durcir encore plus en elle, si dur que c'était presque douloureux, sentir ses propres mouvements devenir saccadés, incontrôlés, précipités. Medhi : « Je jouis... je vais venir dans ta chatte... » SOUS-CHAPITRE : 9h00 – L'ORGASME ET ÉJACULATION SIMULTANÉE Medhi s'enfonça au plus profond d'elle, le plus profondément possible, se plaqua contre ses fesses, son pubis contre ses fesses, et elle sentit le premier jet chaud de son sperme emplir son vagin, inonder son utérus. C'était différent de celui qu'elle avait goûté dans sa bouche. Plus chaud, beaucoup plus chaud, presque brûlant. Plus liquide, moins épais, moins granuleux peut-être. Le sperme inonda son utérus, s'écoulant le long des parois de son vagin, se mélangeant à son sang, à ses sécrétions. Presque au même moment, exactement au même moment, Viktor, stimulé par les gémissements étouffés, par les contractions qu'il sentait à travers sa verge dans sa bouche, émit un grognement rauque, profond. Il attrapa sa tête à deux mains, l'immobilisa complètement, et éjacula dans sa gorge, profondément. Le sperme jaillit, plus abondant que la première fois, chaud, inondant sa bouche, passant directement dans sa gorge, débordant sur ses lèvres, coulant sur son menton. Un flot continu, puissant. Amina avait maintenant du sperme dans les deux orifices – Medhi dans son vagin, chaud, liquide, Viktor dans sa bouche et sa gorge, acide, abondant. Les deux fluides chauds, avec leurs goûts distincts, leurs textures différentes, leurs températures différentes. Medhi se retira lentement d'elle, avec un bruit de succion humide. Son sexe ressortit, luisant de sperme et de ses fluides à elle – sang, sécrétions. Dès qu'il fut sorti, un flot de sperme mêlé à un peu de sang (sa virginité, son hymen déchiré) commença à s'écouler de son vagin, coulant le long de ses cuisses intérieures, tombant en gouttelettes épaisses sur la mousse verte, créant des taches laiteuses et rosées. Viktor se retira de sa bouche, lentement, laissant derrière lui une dernière goutte de sperme qui perla à son gland rose avant de tomber sur sa lèvre inférieure, tiède. Amina s'effondra. Elle n'avait plus la force, plus l'énergie de rester à quatre pattes. Elle se laissa tomber sur le côté, roula sur le dos, dans la position la plus vulnérable qui soit – ventre vers le haut, jambes écartées, sexe ouvert, rouge, d'où coulait le sperme de Medhi en un filet continu. Elle gardait le sperme de Viktor dans sa bouche. Elle ne l'avala pas tout de suite. Elle le fit passer d'une joue à l'autre, analysant le goût, maintenant qu'elle n'était plus en train d'étouffer. Celui-ci était frais, encore plus acide que le premier, avec une amertume persistante, médicinale. SOUS-CHAPITRE : 9h05 – LA RÉPÉTITION FORCÉE Amina pensait que c'était fini. Elle était allongée sur le dos dans la clairière, regardant le ciel bleu pâle à travers les branches des bouleaux qui commençaient à bouger dans une brise plus forte, son corps encore parcouru de tremblements post-orgasmiques, de sursauts nerveux. Le sperme continuait à s'écouler de son vagin, formant une petite flaque laiteuse et rosée sur la mousse à côté de sa hanche, absorbée lentement par la mousse spongieuse. Mais Medhi et Viktor n'avaient pas fini. Ils se regardèrent, un regard entendu, et Medhi hocha la tête, comme pour dire : "On continue." Medhi : « Encore une fois. On a encore du temps. » Il s'agenouilla près d'elle, sur la mousse, la prit par les hanches, ses mains fermes, déterminées, sur ses os iliaques. Amina : « Attendez... je... je peux plus... je suis... » Viktor : « Tais-toi. On n'a pas fini. » Viktor était déjà debout, son sexe à nouveau dressé, dur, rose pâle. Il l'attrapa par les bras, la força à se redresser, à se remettre à quatre pattes. Amina était trop faible, trop étourdie, trop vidée pour résister. Elle se laissa replacer dans la position vulnérable, les mains et les genoux sur la mousse humide, maintenant tachée de sperme et de sang. Cette fois, ce fut Viktor qui prit la position derrière. Elle le sentit s'agenouiller entre ses jambes écartées, sentir son sexe chercher son entrée, trouver son vagin facilement – il était grand ouvert, dilaté, lubrifié par le sperme de Medhi, par son sang, par ses propres sécrétions abondantes. Viktor pénétra d'un coup sec, sans préambule, sans précaution. Sa verge était plus fine, plus longue, et alla plus profondément, touchant son col, la faisant crier à nouveau, mais Medhi était déjà là, devant elle. Medhi : « Ouvre. Ouvre grand. » Il lui enfonça son sexe dans la bouche. Il était à moitié mou, couvert de leur sperme mélangé, de salive, mais il durcit rapidement dans la chaleur de sa bouche, regagnant sa pleine érection en quelques secondes. Et ils recommencèrent. Viktor derrière, la pénétrant avec des mouvements longs, profonds, réguliers, cherchant apparemment une nouvelle profondeur. Medhi devant, utilisant sa bouche avec une brutalité accrue, tenant sa tête, allant et venant. Deuxième orgasme Le deuxième orgasme arriva plus vite, beaucoup plus vite que le premier. Son corps savait maintenant ce qui l'attendait, ce qui était possible, et il y répondait avec avidité, presque avec gratitude. Les mouvements de Viktor en elle, fins mais profonds, combinés à la succion forcée, à l'occupation de sa bouche par Medhi, déclenchèrent une nouvelle vague, plus rapide, plus intense. Ses jambes se mirent à trembler à nouveau, mais cette fois plus violemment, de manière presque incontrôlable. Elles battaient contre la mousse, ses genoux glissaient sur l'humus humide, cherchant prise. Ses mains s'agrippèrent à la terre, ses doigts s'enfoncèrent jusqu'aux articulations dans la mousse, arrachant des touffes. Son vagin se contracta autour de la verge de Viktor, une série de spasmes puissants, plus intenses, plus prolongés que la première fois, qui firent hurler Viktor de plaisir, un cri aigu, surpris. Viktor : « Tes contractions... oh merde... je... » Les contractions de son orgasme, les spasmes rythmés de son vagin, firent éjaculer Viktor presque immédiatement, déclenchèrent son propre orgasme. Elle sentit le jet chaud de son sperme emplir son vagin, se mélanger à celui de Medhi qui y était encore présent, créer un mélange plus abondant. Troisième éjaculation simultanée Presque au même moment, exactement synchronisé, Medhi émit un grognement sourd, profond. Il retira son sexe de sa bouche juste à temps, juste au dernier moment, pour éjaculer sur son visage, sur sa peau. Le sperme jaillit en jets puissants, blancs, épais. Le premier jet atteignit son front, tiède, gluant. Le deuxième atterrit sur sa joue gauche, coulant le long de sa peau. Le troisième sur son nez, ses lèvhes. Mais il n'avait pas tout retiré. Une partie de son éjaculat, le début, atterrit dans sa bouche ouverte, entrouverte par la surprise, se mélangeant au peu de sperme de Viktor qui restait, créant un nouveau mélange dans sa bouche. Amina avait maintenant du sperme frais des deux dans la bouche – celui de Medhi tout juste éjaculé, chaud, épais, celui de Viktor plus ancien, plus acide, résiduel. Et dans son vagin, le mélange des deux spermes – celui de Medhi de la première fois, celui de Viktor de maintenant – plus ses sécrétions, son sang. SOUS-CHAPITRE : 9h15 – LE DÉPART ET LA DÉCOUVERTE Medhi et Viktor se relevèrent, lentement, pantelants, épuisés. Ils échangèrent un regard, puis commencèrent à se rhabiller rapidement, presque honteusement, comme s'ils réalisaient seulement maintenant ce qu'ils venaient de faire, l'heure qu'il était. Medhi : « Putain... on va être en retard... » Viktor : « On y va. Cours à 9h30 avec Durand. Il va gueuler si on est en retard. » Ils ne la regardèrent même pas, ne lui adressèrent pas un mot, pas un regard. Ils ramassèrent leurs affaires – les pantalons, les boxers, les ceintures –, vérifièrent rapidement que leurs téléphones étaient dans leurs poches, puis s'éloignèrent à travers les arbres, écartaient les branches, disparurent. En moins d'une minute, ils avaient disparu, laissant Amina seule dans la clairière, sur la mousse, nue, couverte de sperme. Elle resta à quatre pattes un moment encore, le souffle court, sifflant, le corps tremblant de tous ses muscles. Puis ses bras cédèrent, elle s'effondra sur le côté, roula sur le dos, dans la même position qu'avant – ventre vers le haut, jambes écartées, sexe ouvert, ruisselant. Le mélange des deux spermes était encore dans sa bouche. Elle ne l'avala pas. Elle le garda, le faisant circuler avec sa langue, analysant. Découverte du mélange Le goût était unique, vraiment unique. Le sperme de Medhi – sucré-âcre, avec sa texture granuleuse distinctive, chaude. Celui de Viktor – acide, médicinal, plus liquide, plus froid maintenant. Ensemble, dans sa bouche, brassés par sa salive, ils créaient une troisième saveur, un équilibre complexe où aucune des deux ne dominait complètement, où les extrêmes se compensaient. Elle garda le mélange dans sa bouche pendant de longues secondes, les yeux fermés, concentrée uniquement sur les sensations gustatives, ignorants la douleur, l'inconfort, le froid. Puis elle fit quelque chose dont elle n'aurait jamais cru capable, qu'elle n'avait jamais imaginé faire. Elle recracha délicatement une partie du mélange, une bonne quantité, dans sa paume gauche ouverte. La matière dans sa paume était nacrée, blanche crème, striée de différences de texture – des parties plus épaisses, plus crémeuses, blanches (probablement Medhi), des parties plus liquides, plus transparentes, légèrement jaunâtres (Viktor). Elle étira la matière entre son pouce et son index, lentement, curieusement. Découverte de l'élasticité Le sperme s'étirait. Elle pouvait écarter ses doigts d'environ cinq, six centimètres avant que le filament ne se rompe, ne se brise. La matière était élastique, gluante, avec une résistance surprenante, une cohésion. Quand elle rapprochait ses doigts, le sperme se rétractait partiellement, gardant une forme de pont entre ses doigts, un filament qui pendait. Fascinée, elle porta ses doigts couverts de sperme à ses seins. Elle avait remarqué plus tôt qu'il y avait des éclaboussures de sperme sur sa poitrine, sur ses seins – probablement quand Medhi avait éjaculé sur son visage, quelques gouttes, quelques éclaboussures avaient atterri sur ses seins, sur ses aréoles. Elle gratta délicatement une éclaboussure séchée sur son sein droit, près de l'aréole. Le sperme séché était différent – plus dur, presque croustillant en surface, comme une fine croûte. Mais il se ramollissait immédiatement au contact de sa peau chaude, de l'humidité de sa peau. Elle l'étala sur son aréole, la matière redevenant gluante, élastique, créant un film nacré sur la peau rose pâle de son aréole. Puis elle baissa les yeux vers son sexe, vers son vagin ouvert. Le flot de sperme qui s'écoulait de son vagin avait formé une petite flaque laiteuse et rosée sur la mousse près de sa hanche, une flaque qui s'élargissait lentement. Mais il continuait à couler, un filet régulier, continu, qui descendait le long de sa cuisse intérieure, tiède. Elle passa deux doigts de sa main droite entre ses lèvres, les enfonçant légèrement dans son vagin, à l'entrée. Les doigts ressortirent couverts d'un mélange épais, crémeux, tiède – le sperme des deux garçons (les deux éjaculations) plus ses propres sécrétions, le tout crémeux, onctueux, avec une odeur musquée intense, sexuelle. Elle porta ses doigts à sa bouche, goûta, ajouta ce goût au mélange déjà présent. Découverte finale Ce mélange vaginal était différent de celui dans sa bouche. Moins âcre, moins acide, plus doux, plus onctueux, presque sucré. Les fluides masculins s'étaient mélangés aux siens, à son sang, à ses sécrétions, créant une nouvelle substance, une troisième entité, un produit de leur union. Elle prit cette matière sur ses doigts, l'ajouta à celle déjà dans sa bouche, mélangea le tout avec sa langue. Le goût évolua encore, devint plus complexe, plus riche, plus complet. Elle resta ainsi, allongée sur le dos dans la clairière, pendant de longues minutes qui lui parurent des heures. Les yeux fermés, le corps encore parcouru de frissons post-orgasmiques, de petites secousses, la bouche pleine du mélange des deux spermes qu'elle faisait passer d'une joue à l'autre, explorant chaque nuance, chaque subtilité, chaque variation de température, de texture. Le soleil avait monté dans le ciel, ses rayons perçant plus directement à travers le feuillage des bouleaux, chauffant légèrement sa peau nue. Il devait être 9h20, peut-être 9h25. Les cours commençaient dans cinq ou dix minutes. Le cours de philosophie avec Monsieur Lenoir qui punissait sévèrement les retardataires. Mais Amina ne bougeait pas. Elle savourait. Elle analysait. Elle mémorisait, créant une carte mentale des saveurs, des textures. Le sperme de Medhi : sucré-âcre, texture granuleuse, chaude. Le sperme de Viktor : acide-médicinal, plus liquide, plus froid. Le mélange des deux dans sa bouche : équilibre complexe, saveur unique, élastique. Le mélange dans son vagin : plus doux, plus onctueux, enrichi de ses propres fluides, de son sang. Quand finalement elle avala, après plusieurs minutes, le liquide glissa dans sa gorge en laissant un arrière-goût persistant, un souvenir gustatif indélébile de ce qui venait de se passer, de ce qu'elle venait de vivre. Puis elle se leva, avec difficulté, lentement, comme une personne âgée, ses jambes tremblantes, faibles, son sexe endolori, sensible, mais comblé, satisfait. Elle ramassa ses vêtements éparpillés sur la mousse – le chemisier de soie blanc, maintenant taché de terre, le jean, la culotte –, les enfila sans se presser, sans se nettoyer, sentant le tissu de son jean frotter contre son sexe humide, mouillé, contre la culotte qu'elle n'avait pas remise, qu'elle mit dans sa poche. Elle jeta un dernier regard à la clairière, à la tache laiteuse et rosée sur la mousse, aux traces de leur passage, aux empreintes de leurs corps, aux branches écrasées. Puis elle s'éloigna à son tour, reprit le chemin du lycée, du cours de philosophie qui l'attendait, de la vie normale, des regards des autres élèves. Mais quelque chose avait changé. Pour toujours. Une ligne avait été franchie, une frontière. Elle avait goûté. Elle avait appris. Elle avait découvert son propre corps, sa capacité au plaisir, et elle avait découvert le goût masculin, la texture masculine. Et elle savait déjà, au plus profond d'elle-même, avec une certitude absolue, que ce n'était que le début. Le tout premier début. CHAPITRE 10 — LA DÉCOUVERTE PARTAGÉE **SOUS-CHAPITRE : 10h20 – L'INTRUSION ACCIDENTELLE** La porte des toilettes des filles du premier étage, celles situées près du département des langues, s'ouvrit avec un léger grincement des gonds mal huilés. Le son résonna dans l'espace carrelé de blanc et de bleu pâle, aux murs couverts de carreaux de céramique jusqu'à mi-hauteur, le reste peint d'une peinture lavable mate d'un blanc légèrement jauni par les années. Amina était debout devant le grand miroir rectangulaire fixé au mur au-dessus du lavabo en porcelaine, un des deux lavabos de la pièce. Elle était complètement nue. Absolument, totalement nue, comme au premier jour de sa naissance, comme si elle venait de sortir du ventre de sa mère. Sa nudité tranchait violemment avec le cadre institutionnel, scolaire, propre et aseptisé des toilettes du lycée Jean-Baptiste de La Salle. La pièce faisait environ quatre mètres sur trois. Deux cabines de toilettes séparées par des cloisons en Formica bleu marine, avec des portes en bois peint en blanc, chacune équipée d'une serrure métallique simple. Deux lavabos en porcelaine blanche, légèrement ébréchés par endroits, révélant le gris du ciment en dessous. Le sol était recouvert de carreaux de céramique bleu pâle à motifs géométriques discrets, certains carreaux fissurés, d'autres tachés d'humidité ancienne. Une fenêtre étroite et haute, au carreau opaque pour l'intimité, laissait filtrer la lumière grise d'un ciel d'automne parisien couvert. Mais ce n'était pas sa nudité qui était le plus frappant. C'était ce qui la couvrait, ce qui ornait son corps, ce qui le décorait, le marquait. Son corps, pâle, aux courbes généreuses et juvéniles de ses dix-huit ans, était un véritable tableau, une fresque érotique peinte à l'aide d'un medium très particulier : le sperme. Du sperme séché, du sperme frais, du sperme en cours de séchage, dans toutes ses textures, toutes ses consistances, toutes ses nuances de blanc, de crème, de nacré. Sur ses seins, particulièrement. Ses seins pleins, lourds, aux aréoles roses pâles larges comme des pièces de deux euros, étaient littéralement enduits, enrobés, masqués par une couche épaisse, irrégulière, de sperme séché. Elle avait utilisé, faute de mouchoirs, son propre soutien-gorge – un soutien-gorge en dentelle noire qu'elle avait porté le matin – pour essuyer, éponger le sperme qui avait éjaculé sur sa poitrine, sur son visage, dans la clairière. Mais le tissu de dentelle, saturé, n'avait fait qu'étaler la substance, la répartir en une couche inégale qui, en séchant, avait formé une croûte, une carapace nacrée et craquelée. La croûte de sperme séché sur ses seins était épaisse par endroits, particulièrement sur les aréoles et les tétons, formant comme des stalagmites miniatures, des reliefs accidentés. Sur le dessus de ses seins, près des clavicules, la couche était plus fine, plus transparente, laissant deviner la peau laiteuse en dessous, comme un vernis. En bougeant, en respirant, des fragments de cette croûte se détachaient, tombaient en poussière nacrée sur le carrelage bleu pâle à ses pieds. Ses mains, ses avant-bras, étaient également couverts, maculés. Ses doigts, longs et fins, étaient collants, gluants, d'un blanc opaque jusqu'aux premières phalanges. Elle avait passé les dix dernières minutes, depuis qu'elle était entrée dans les toilettes en abandonnant la salle de classe vide (le professeur de littérature, Madame Leblanc, absente, un mot à la craie sur le tableau : "Cours reporté – travail autonome"), à explorer, à jouer, à expérimenter avec le sperme qui avait séché sur son corps, mais aussi avec celui, plus frais, plus liquide, qui continuait à s'écouler lentement, paresseusement, de son vagin. Elle avait enlevé sa culotte – une culotte en coton simple, blanc, maintenant tachée de grandes marques jaunâtres, durcies, de sperme séché – et l'avait posée en boule sur le bord du lavabo. Le sperme qui était à l'intérieur de la culotte, celui qui s'était écoulé de son vagin après les éjaculations de Medhi et Viktor, avait séché en formant des plaques rigides, cartonnées, qui frottaient désagréablement. Mais c'était ce sperme-là, celui de la culotte, qu'elle avait commencé à gratter, à prélever avec ses ongles, découvrant avec fascination qu'il pouvait être réhydraté, ramolli, simplement en le pressant entre ses doigts chauds, en y ajoutant un peu de salive. C'est à ce moment précis, alors qu'elle était penchée sur le lavabo, une main posée sur la porcelaine froide pour se stabiliser, l'autre main ramassant délicatement des fragments de sperme séché de sa culotte pour les mettre dans sa bouche, les faire fondre sur sa langue, que la porte des toilettes s'ouvrit. Lina entra. Lina. La discrète Lina. La silencieuse Lina. La fille qui, en deux mois de rentrée scolaire, n'avait probablement pas prononcé plus de vingt phrases en classe. Une fille de dix-huit ans comme elle, mais d'une autre nature. Amina était consciente de sa propre présence physique, de l'effet que pouvait avoir son corps, ses courbes, sur le regard des autres, surtout des garçons. Lina, elle, semblait vouloir disparaître, se fondre dans le décor, devenir transparente. Elle était de taille moyenne, mince, avec des épaules étroites qui semblaient perpétuellement rentrées, comme pour occuper moins d'espace. Ses cheveux, d'un châtain terne, sans reflets, étaient attachés en une queue de cheval basse, sévère, à la base de son crâne. Elle portait l'uniforme presque parfait du lycée – une jupe plissée bleu marine trop longue, tombant aux genoux, des bas opaques noirs, des chaussures plates en cuir noir, un chemisier blanc simple, boutonné jusqu'au col, et un pull en laine grise, informe. Son visage était pâle, sans maquillage, avec des traits fins, presque effacés – un nez droit et mince, une bouche petite aux lèvres minces, des yeux marron clair derrière des lunettes à monture fine en métal argenté. Elle avait une expression perpétuellement légèrement inquiète, comme si elle s'attendait à être réprimandée à tout moment. Lina poussa la porte, entra d'un pas hésitant, les yeux baissés vers le carrelage bleu pâle. Elle ne regarda pas immédiatement vers les lavabos, vers le miroir. Elle se dirigea vers la première cabine de toilette, la main levée pour saisir la poignée de la porte en bois blanc. Puis son regard, par réflexe, par hasard, se leva vers le miroir. Et elle vit. Elle vit la scène réfléchie dans le miroir rectangulaire, l'image parfaite, inversée mais claire. Une fille. Une fille totalement nue. Debout. Devant le lavabo. Pas simplement nue. Maculée. Couverte. Enduite d'une substance blanche, nacrée, irrégulière, sur les seins, sur le ventre, sur les mains. Les seins de la fille étaient pleins, lourds, avec des aréoles roses pâles presque entièrement recouvertes, masquées par une croûte blanche craquelée. Ses cheveux noirs coupés au carré étaient en désordre, des mèches collées sur son front par de la sueur ou autre chose. Son visage... son visage était également taché, avec des traînées blanches séchées sur une joue, près de la bouche. Et dans le reflet du miroir, leurs yeux se rencontrèrent. Les yeux marron clair, agrandis par les verres des lunettes de Lina, rencontrèrent les yeux noirs, intenses, légèrement vitreux d'Amina. Lina resta pétrifiée. Sa main, à mi-chemin de la poignée de la porte de la cabine, resta suspendue dans l'air. Sa bouche s'entrouvrit légèrement, mais aucun son n'en sortit. Son cerveau semblait lutter pour traiter l'information visuelle, pour la comprendre, pour l'interpréter. Une fille nue. Dans les toilettes du lycée. Couverte de... de quelque chose de blanc. Quelque chose qui ressemblait à... Amina, elle, ne sursauta pas. Elle ne chercha pas à cacher son corps, à se couvrir. Au contraire. Une lueur nouvelle, une étincelle, s'alluma dans ses yeux noirs, remplaçant la torpeur post-orgasmique par une curiosité vive, aiguë, presque scientifique. Elle tourna lentement la tête, détachant son regard du miroir, pour regarder directement Lina, l'image réelle plutôt que le reflet. Le silence dans les toilettes était absolu, épais. Seul le bruit lointain et étouffé d'une sonnerie de téléphone dans une salle de classe voisine parvenait jusqu'à elles, suivi du bourdonnement sourd du système de ventilation dans le plafond. Lina fut la première à rompre le silence. Sa voix sortit, faible, chevrotante, à peine audible. **Lina** : « Je... je suis désolée... je... je ne savais pas... je vais... » Elle fit un mouvement pour reculer, pour sortir, pour fuir. Ses yeux, derrière ses lunettes, étaient écarquillés, pleins d'une confusion totale, d'une incompréhension profonde. **Amina** : « Non. » Une seule syllabe. Prononcée d'une voix douce mais ferme, sans agressivité, mais avec une autorité naturelle qui fit s'arrêter net le mouvement de retrait de Lina. Amina se tourna complètement pour lui faire face, abandonnant son appui sur le lavabo. Son mouvement fut lent, sensuel presque, conscient de l'effet que devait produire son corps nu, couvert de sperme, se déplaçant dans l'espace carrelé et froid des toilettes. La lumière fluorescente du plafond, dure, clinique, accentuait chaque détail – les courbes de ses hanches, la forme de son ventre légèrement arrondi, la toison pubienne noire et épaisse au bas de son ventre, et, surtout, les traînées blanches, les éclaboussures, les couches de sperme qui la couvraient comme un second vêtement, une seconde peau. **Amina** : « Reste. » Lina resta. Immobile. Comme hypnotisée. Ses yeux, derrière les verres de ses lunettes, ne pouvaient se détacher du corps d'Amina. Ils parcouraient les formes, s'attardaient sur les taches blanches, revenaient au visage, cherchant une explication, un sens. **Amina** : « Tu vois ça ? » Amina leva sa main droite, la paume tournée vers elle-même, puis vers Lina. Sa paume, son côté de la main, ses doigts, étaient enduits d'une couche épaisse, luisante, de sperme frais mélangé à du sperme séché ramolli. La substance était blanche opaque, avec des stries plus transparentes, des bulles d'air minuscules piégées dans la matière gluante. **Lina** : « C'est... c'est quoi ? » La voix de Lina était un murmure, un souffle. Elle n'avait jamais vu, de sa vie, quelque chose de semblable. Jamais. Elle avait grandi dans un environnement protégé, strict. Pas de télévision libre, un internet filtré, des livres contrôlés. Le sexe était un sujet tabou, vaguement évoqué en cours de biologie sous forme de schémas aseptisés de systèmes reproducteurs. Le sperme ? C'était une abstraction, un mot dans un manuel scolaire. **Amina** : « Viens. Regarde de plus près. » Amina fit un pas vers elle. Un pas lent, mesuré. Le contact de ses pieds nus sur le carrelage bleu pâle et froid produisit un léger bruit de peau humide sur céramique. Lina ne recula pas. Elle ne pouvait pas. Ses pieds semblaient scellés au sol. Ses yeux, écarquillés derrière ses lunettes, étaient rivés sur la main d'Amina, sur la substance blanche qui y adhérait. Amina s'arrêta à un mètre d'elle. Suffisamment près pour que Lina puisse voir les détails, sentir l'odeur – cette odeur musquée, masculine, mêlée à l'odeur propre, féminine, du corps d'Amina, le tout sur fond de désinfectant au pin des toilettes scolaires. **Amina** : « C'est du sperme. » Le mot, prononcé à voix haute, dans le silence des toilettes, sembla résonner, prendre un poids, une matérialité. Lina tressaillit légèrement, comme si le mot lui-même était une gifle, une révélation. **Lina** : « Du... sperme ? Mais... comment... pourquoi... sur toi... ? » **Amina** : « Parce que. Parce que c'est ce qui se passe. Quand on fait certaines choses. Avec des garçons. » Amina parlait d'une voix calme, pédagogique presque, comme si elle expliquait un phénomène scientifique intéressant. Elle tourna sa main, montrant la texture, la consistance. **Amina** : « Regarde la texture. C'est élastique. Regarde. » Elle approcha sa main, lentement, vers le visage de Lina, sans la toucher, mais assez près pour que Lina puisse voir les détails. Puis elle étira la matière entre son pouce et son index. Le sperme, mélange de frais et de séché ramolli, forma un filament, un pont élastique et gluant qui s'étira sur cinq, six centimètres avant de se rompre avec un petit claquement mou. Lina retint son souffle. Ses yeux, derrière ses lunettes, suivaient le mouvement avec une fascination horrifiée, captivée. Elle n'avait jamais imaginé que... que ça pouvait faire ça. Que c'était... élastique. Comme de la colle, mais vivant. **Amina** : « Tu veux toucher ? » La question tomba dans le silence. Directe. Sans ambages. Lina semblait en état de choc léger. Elle cligna des yeux plusieurs fois, comme pour chasser une image qui persistait. Sa bouche s'ouvrit, se referma. Elle regarda la main d'Amina, couverte de sperme, puis son visage, ses yeux noirs qui la fixaient avec une intensité presque magnétique. **Lina** : « Je... je ne sais pas... c'est... c'est sale... non ? » **Amina** : « Sale ? Non. C'est juste... une substance. Biologique. Comme la salive. Comme la sueur. Mais différente. » Amina baissa sa main, puis, d'un mouvement lent, elle passa deux doigts sur son propre sein droit, sur la couche de sperme séché craquelé. Elle appuya, fit fondre la croûte sous la chaleur de ses doigts, la transformant en une pâte plus molle, plus malléable. Puis elle ramena ses doigts devant Lina, montrant la matière transformée. **Amina** : « Touche. Juste avec le bout du doigt. Pour sentir la texture. » Elle tendit sa main, ses deux doigts enduits de sperme ramolli, vers Lina. Non pas pour lui mettre dans la main, mais pour qu'elle touche du bout de son propre doigt. Lina hésita. On pouvait voir le conflit sur son visage – la peur, la répulsion instinctive, mais aussi une curiosité naissante, timide, poussée par l'assurance étrange, calme, d'Amina. Elle regarda autour d'elle, comme pour s'assurer qu'elles étaient vraiment seules, que personne ne pourrait la voir. Puis, avec une lenteur extrême, comme si elle accomplissait un geste d'une importance capitale, elle leva sa main droite, sa main fine aux doigts longs et pâles. Elle tendit son index. Lentement. Elle le rapprocha des doigts d'Amina, de la matière blanche et nacrée qui y adhérait. Le contact se fit. Le bout de son index, propre, pâle, toucha la surface gluante et tiède du sperme ramolli sur le doigt d'Amina. Lina retint son souffle. Son visage exprima une surprise intense, comme si elle s'était attendue à une sensation complètement différente. **Amina** : « Comment c'est ? » **Lina** : « C'est... chaud. Et... collant. Très collant. Et... ça glisse un peu. » Sa voix était toujours un murmure, mais maintenant teintée d'étonnement, d'une naïveté presque enfantine. Elle retira son doigt, le regarda. Le bout de son index était maintenant recouvert d'une petite tache blanche, gluante, qui étirait un fin filament quand elle éloignait son doigt de celui d'Amina. **Amina** : « Maintenant, rapproche ton doigt. Regarde l'élasticité. » Lina obéit, rapprocha son doigt de celui d'Amina. Le filament de sperme se tendit, s'amincit, mais ne se rompit pas tout de suite. Il pouvait s'étirer sur plusieurs centimètres, résistant, élastique. Lina secoua légèrement la main, et le filament se rompit finalement, laissant une petite perle de sperme au bout de son doigt et au bout de celui d'Amina. **Lina** : « C'est... élastique. Comme de la glu. Mais plus fin. » **Amina** : « Oui. Maintenant, sens. Sent l'odeur. » Amina approcha sa propre main, ses doigts enduits, de son nez à elle, puis indiqua à Lina de faire de même. Lina hésita une seconde, puis porta lentement son doigt taché de sperme à son nez. Elle inspira légèrement, prudemment. **Lina** : « Ça sent... particulier. Un peu... métallique ? Et... autre chose. Je ne sais pas. » **Amina** : « Chaque garçon a une odeur différente. Celle-ci, c'est un mélange. Deux garçons différents. » Amina parlait de cela comme d'une évidence, comme si elle discutait de parfums, de notes olfactives. Lina la regardait, éberluée par cette désinvolture, cette familiarité avec quelque chose qui, pour elle, était du domaine de l'abstraction, du tabou. **Amina** : « Maintenant, le goût. » **Lina** : « Le... goût ? Non, je... je ne peux pas... » Le visage de Lina exprima une horreur réelle cette fois. Porter à son nez, toucher, c'était déjà énorme. Mais goûter ? C'était inconcevable. Répugnant. **Amina** : « Pourquoi pas ? C'est juste un goût. Comme n'importe quoi. » Amina, sans attendre, porta ses propres doigts à sa bouche. Elle passa le bout de sa langue sur le sperme qui recouvrait son index et son majeur, les léchant lentement, avec une lenteur provocante, sensuelle. Ses yeux ne quittaient pas ceux de Lina. Elle vit le dégoût mêlé de fascination sur le visage de l'autre fille. **Amina** : « C'est salé. Un peu amer. Un peu sucré aussi, parfois. Ça dépend. » Elle parlait la bouche légèrement pleine, la langue passant sur ses lèvhes pour recueillir les dernières traces. Puis elle avala. **Lina** : « Tu... tu as avalé ? » **Amina** : « Oui. Ce n'est pas dangereux. C'est juste une protéine. » Le ton était toujours pédagogique, mais il y avait maintenant une lueur dans les yeux d'Amina, une lueur de défi, de provocation douce. Elle savait qu'elle tenait Lina, qu'elle avait capturé son attention, sa curiosité malgré la répulsion. **Amina** : « Fais-le. Juste un tout petit peu. Sur le bout de ton doigt. Pose-le sur ta langue. Comme quand on goûte un plat pour la première fois. » Lina regarda son doigt, la petite perle blanche au bout de son index. Elle semblait en proie à un conflit intérieur intense. Son éducation, ses principes, lui criaient de refuser, de s'enfuir, de laver son doigt immédiatement sous le robinet. Mais quelque chose d'autre, de plus profond, de plus primitif peut-être, la retenait. La curiosité. La fascination pour cette fille étrange, nue, couverte de cette substance, qui semblait si sûre d'elle, si familière avec quelque chose de si obscène, de si interdit. Et il y avait aussi... autre chose. Une sorte de tension dans l'air, une intimité forcée, créée par cette situation incongrue. Elles étaient seules. Personne ne savait. Personne ne verrait. Lentement, très lentement, comme si chaque millimètre de mouvement demandait un effort surhumain, Lina porta son index à sa bouche. Ses lèvhes minces, pâles, s'entrouvrirent. Sa langue, rose pâle, pointue, sortit timidement, à peine. Elle toucha la perle de sperme du bout de sa langue. Le contact fut bref, furtif. Elle retira immédiatement son doigt, comme brûlée. Ses yeux, derrière ses lunettes, s'écarquillèrent encore plus, exprimant une surprise totale, comme si le goût était complètement différent de ce à quoi elle s'attendait. **Amina** : « Alors ? » **Lina** : « C'est... salé. Oui. Très salé. Et... ça pique un peu. Comme... je ne sais pas. Un médicament peut-être. » **Amina** : « C'est l'acide. Certains garçons ont un sperme plus acide. D'autres plus sucré. » Amina sourit légèrement, pour la première fois. Un sourire qui transforma son visage, le rendit moins distant, presque complice. **Amina** : « Tu vois ? Ce n'est pas si terrible. C'est juste un goût. Maintenant, ferme la porte. À clé. Pour être sûres que personne ne vient. » Lina regarda la porte d'entrée des toilettes, puis regarda Amina. Elle semblait sur le point de refuser, de reprendre le contrôle, de fuir. Mais l'ordre, donné sur ce ton calme mais implacable, sembla la paralyser. Elle marcha jusqu'à la porte, d'un pas raide, mécanique, tourna le verrou, le bruit sec du métal glissant dans la gâche résonnant dans le silence. Quand elle se retourna, Amina avait bougé. Elle s'était approchée de la cabine de toilette la plus proche, celle dont Lina avait failli ouvrir la porte. Elle ouvrit la porte en bois blanc, révélant l'intérieur étroit, propre, aseptisé – la cuvette en porcelaine, le rouleau de papier toilette, le petit miroir ovale au-dessus du réservoir. **Amina** : « Viens ici. On sera plus à l'abri. Au cas où. » Lina s'approcha, hésitante. Amina entra dans la cabine, se plaçant face à la cuvette, tournant le dos à la porte. La cabine était étroite, conçue pour une personne. Avec deux personnes, c'était serré, intime. Leurs corps se touchaient presque. Lina pouvait sentir la chaleur du corps nu d'Amina, l'odeur musquée du sperme, mêlée à son odeur naturelle, douce, féminine. **Amina** : « Entre. Ferme la porte. » Lina entra. Ses mouvements étaient raides, maladroits. Elle referma la porte derrière elle, l'enclencha d'un léger clic. Elles étaient maintenant enfermées ensemble dans l'espace étroit de la cabine de toilettes, l'une complètement nue et couverte de sperme, l'autre entièrement habillée de son uniforme scolaire sévère. L'espace était forcément confiné. Leurs pieds se touchaient presque dans l'espace limité devant la cuvette. Lina pouvait voir chaque détail du corps d'Amina de près – les pores de sa peau, les poils fins sur ses avant-bras, les gouttes de sueur qui perlaient à la base de son cou, les éclaboussures de sperme qui avaient séché en étoiles sur ses épaules. **Amina** : « Maintenant, on va explorer. Ensemble. » Amina tendit à nouveau sa main, mais cette fois, elle ne présenta pas juste ses doigts. Elle prit délicatement la main de Lina, sa main droite, par le poignet. Le contact de la peau chaude et collante d'Amina sur la peau froide et sèche de Lina fit tressaillir cette dernière. **Amina** : « Pose ta main sur mon sein. Ici. » Elle guida la main de Lina vers son sein droit, vers la zone la plus épaisse de la couche de sperme séché, juste sur l'aréole et le téton. Lina résista faiblement, une tension dans son bras, mais la pression ferme mais douce d'Amina était irrésistible. La paume de Lina, propre, sèche, se posa sur le sein d'Amina, sur la croûte nacrée et craquelée de sperme séché. **Lina** : « Oh... » Le son qui sortit de sa bouche était un mélange de surprise et de... autre chose. La texture sous sa paume était étrange. Dure et croustillante en surface, mais avec une chaleur en dessous, la chaleur du sein d'Amina, de son corps vivant. **Amina** : « Appuie. Fais fondre. » Amina plaça sa propre main par-dessus celle de Lina, appuyant, guidant la pression. Sous la chaleur combinée de leurs deux mains, la croûte de sperme séché commença à ramollir, à fondre, passant de l'état solide croustillant à l'état pâteux, puis à l'état liquide, crémeux. **Amina** : « Tu sens ? Comment ça change ? » **Lina** : « Oui... c'est... ça devient mou... comme de la pâte... » Sa voix tremblait légèrement, mais ce n'était plus uniquement de la peur. Il y avait de la curiosité, de l'émerveillement presque, devant cette transformation, cette alchimie tactile. Amina retira sa main, laissant Lina seule avec sa main sur son sein. Lina, maintenant, bougeait sa main d'elle-même, sans qu'Amina ait besoin de la guider. Elle massait doucement, faisant fondre la croûte, étalant la substance devenue pâteuse sur le sein entier, sur la peau laiteuse. Ses doigts, prudents d'abord, puis plus assurés, explorèrent la texture, la consistance. **Amina** : « Maintenant, prends-en un peu sur tes doigts. » Lina obéit, retirant sa main, examinant ses doigts maintenant recouverts d'une couche épaisse, crémeuse, de sperme ramolli, tiède. Elle les regarda, fascinée, comme si elle venait de découvrir une nouvelle matière, un nouveau sens. **Amina** : « Sens. » Lina porta ses doigts à son nez, inspira plus profondément cette fois. L'odeur était plus forte maintenant, plus concentrée, chaude. **Lina** : « Ça sent plus fort... quand c'est chaud. » **Amina** : « Oui. Maintenant, goûte. Pour de vrai cette fois. Pas juste un petit coup de langue. Prends-en sur le bout de ton doigt et mets-le dans ta bouche. » Lina regarda ses doigts, puis le visage d'Amina. Le conflit était de retour, mais plus faible cette fois. Elle avait déjà goûté un peu. Elle avait déjà touché, senti. La barrière avait été franchie, partiellement. Elle porta son index à sa bouche, hésita une dernière seconde, puis ouvrit la bouche et mit le bout de son doigt entre ses lèvhes. Cette fois, elle ne se contenta pas d'un contact furtif. Elle suça son doigt, lentement, prenant la matière dans sa bouche, la faisant passer sur sa langue, explorant le goût. Son visage exprima à nouveau une surprise, mais différente. Moins de dégoût, plus d'analyse. **Lina** : « C'est vraiment très salé. Et... il y a un arrière-goût. Un peu amer. Un peu... métallique, oui. » **Amina** : « Tu vois ? C'est intéressant, non ? Chaque garçon a un goût différent. Celui-ci, c'est un mélange. Deux goûts différents qui se mélangent. » Amina parlait pendant que Lina goûtait, suçait son doigt, les yeux fermés maintenant, concentrée sur les sensations gustatives. **Amina** : « Maintenant, laisse-moi te montrer quelque chose d'autre. Quelque chose de plus... direct. » Amina prit la main de Lina, celle qui ne venait pas de sucer son doigt, et la guida vers son bas-ventre, vers son sexe. **Lina** : « Non, attend... je... » **Amina** : « Chut. Regarde d'abord. » Amina écarta légèrement les jambes, se penchant un peu pour que Lina puisse voir. Dans l'espace confiné de la cabine, la vue était directe, incontournable. Le sexe d'Amina, sa toison pubienne noire et épaisse, ses lèvhes roses légèrement gonflées, et, surtout, le filet continu, lent, de sperme frais qui s'écoulait de son vagin, coulait le long de ses cuisses intérieures, luisant dans la lumière fluorescente dure. **Lina** : « Oh mon Dieu... » Cette fois, le choc sembla plus profond. Voir un sexe féminin de si près, en vrai, c'était déjà énorme. Mais voir ça... un fluide sortant de là... ça dépassait tout ce qu'elle pouvait imaginer. **Amina** : « C'est du sperme aussi. Mais frais. Tout frais. Il coule encore. Depuis... depuis tout à l'heure. » Elle guida la main de Lina, la positionnant juste sous son sexe, paume vers le haut, pour recevoir le filet qui coulait. **Amina** : « Tiens ta main là. Attends. » Lina, subjuguée, obéit. Elle tenait sa main, paume ouverte, sous le sexe d'Amina, à quelques centimètres. Le filet de sperme, blanc laiteux, légèrement plus épais que de l'eau, tomba dans sa paume. Une première goutte, puis une seconde, formant une petite flaque tiède, presque chaude, dans le creux de sa main. La sensation fut intense pour Lina. La chaleur du liquide dans sa paume, la texture différente de celle du sperme séché – plus liquide, plus crémeuse, sans granules. Elle regarda, fascinée, la petite flaque blanche dans sa main, comme un trésor, un secret. **Amina** : « Sens. » Lina porta sa main, avec délicatesse, à son nez. L'odeur était encore différente – moins âcre, plus douce, avec une note presque sucrée, mélangée à une odeur plus féminine, celle d'Amina elle-même. **Lina** : « Ça sent... moins fort. Plus doux. » **Amina** : « C'est mélangé avec mes fluides à moi. Ça change le goût aussi. Goûte. » Cette fois, Lina n'hésita presque pas. Elle était entrée dans une sorte de transe d'exploration, de découverte. Elle porta sa main à sa bouche, pencha la tête, et passa sa langue sur sa paume, recueillant le sperme frais. Le goût la surprit encore. Moins salé, effectivement. Plus doux, presque crémeux, avec un fond légèrement amer mais subtil. **Lina** : « C'est... meilleur. Moins fort. Plus doux. » **Amina** : « Oui. Maintenant, regarde. » Amina prit deux doigts de sa propre main, les passa entre ses lèvhes, à l'entrée de son vagin, les enfonçant légèrement. Ils ressortirent couverts d'un mélange encore plus épais, plus crémeux, blanc opaque avec des stries légèrement rosées – le sperme mélangé à ses propres sécrétions, et peut-être un peu de sang résiduel de sa virginité perdue quelques heures plus tôt. Elle montra ses doigts à Lina, juste devant son visage. **Amina** : « Ça, c'est le mélange complet. Le sperme des garçons et moi. Tu veux goûter ? Directement ? » Lina regarda les doigts d'Amina, couverts de cette crème épaisse, tiède, à l'odeur complexe et intense. Puis elle regarda le visage d'Amina, ses yeux noirs qui la fixaient avec une intensité magnétique, presque hypnotique. Elle hocha la tête. Lentement. Un mouvement presque imperceptible, mais un consentement. Amina approcha ses doigts des lèvhes de Lina. Lina ouvrit la bouche, les lèvhes tremblant légèrement. Amina lui mit délicatement ses doigts dans la bouche, les glissant sur sa langue. Lina ferma les yeux, les lèvhes se refermant autour des doigts d'Amina. Elle suça, lentement, explorant le goût, la texture. C'était riche, complexe, beaucoup plus que tout ce qu'elle avait goûté avant. Le salé du sperme, le sucré-féminin des sécrétions d'Amina, une légère acidité, une chaleur... Quand Amina retira ses doigts, Lina garda les yeux fermés un instant, savourant l'arrière-goût, le mélange qui persistait sur sa langue. **Lina** : « C'est... incroyablement complexe. Comme un plat. Avec plusieurs saveurs. » **Amina** : « Oui. Maintenant, embrasse-moi. » La demande tomba, brutale, directe, dans l'espace confiné de la cabine. Lina ouvrit les yeux, choquée. Embrasser ? Une fille ? Mais... **Amina** : « Pour échanger. Pour mélanger nos goûts. Mon goût dans ta bouche, ton goût dans la mienne. Le sperme, ta salive, ma salive. Tout mélangé. » Amina ne lui laissa pas le temps de réfléchir. Elle s'approcha, son corps nu pressant contre l'uniforme de Lina. Elle plaça une main sur la joue de Lina, l'autre sur sa nuque, sous la queue de cheval sévère. Et elle l'embrassa. Le baiser ne fut pas doux, romantique. Il fut profond, explorateur, humide. Amina ouvrit la bouche, et sa langue, qui avait goûté le sperme, le sien, celui de Medhi et de Viktor, rencontra la langue de Lina, qui avait goûté le même sperme, mais différemment. Leurs langues s'entremêlèrent, échangeant les saveurs, les textures. Le sperme dans la bouche d'Amina, ramené par ses doigts, se mélangea à la salive de Lina, au goût propre de Lina – un goût neutre, propre, légèrement mentholé (elle avait utilisé un dentifrice à la menthe ce matin). Le sperme que Lina avait goûté, sur ses doigts, dans sa paume, se mélangea à la salive d'Amina, à son goût à elle. C'était un baiser profond, prolongé, exploratoire. Lina, après une première seconde de raidissement, se détendit, ses mains, qui étaient restées suspendues dans l'air, se posèrent sur les hanches d'Amina, sur sa peau nue, chaude, collante. Elle répondit au baiser, timidement d'abord, puis avec plus d'assurance, sa propre langue explorant la bouche d'Amina, cherchant les saveurs, les échangeant. Quand elles se séparèrent, après ce qui sembla une éternité, elles étaient toutes les deux essoufflées. Leurs visages étaient proches, leurs respirations mêlées. Lina avait les joues légèrement rosées, ses lèvhes minces étaient maintenant humides, brillantes, légèrement gonflées. **Amina** : « Alors ? Comment c'était ? Le mélange ? » **Lina** : « C'était... étrange. Mais... intéressant. Nos goûts mélangés avec... avec ça. C'est... nouveau. » **Amina** : « Maintenant, c'est ton tour. » **Lina** : « Mon tour ? Mon tour de quoi ? » **Amina** : « D'explorer. De recevoir. » Amina, sans attendre, commença à déshabiller Lina. Ses mains, encore couvertes de sperme, se posèrent sur les boutons du chemisier blanc de Lina. Elle défit le premier bouton, puis le second, avec une dextérité surprenante malgré les doigts collants. **Lina** : « Attends... je... qu'est-ce que tu fais ? » **Amina** : « Je te montre. Je te fais découvrir. Pour de vrai. » Le chemisier blanc s'ouvrit, révélant un soutien-gorge simple, blanc, en coton, sans dentelle, sans fantaisie. Amina le fit glisser des épaules de Lina, le laissant tomber sur le sol de la cabine, sur le carrelage. Puis elle se pencha, attrapa le bas de la jupe plissée bleu marine, et la remonta, la faisant passer par-dessus la tête de Lina, qui, trop surprise, trop passive, leva les bras pour l'aider. La jupe tomba, rejoignant le chemisier. Lina était maintenant en soutien-gorge et en bas opaques noirs, ses chaussures plates encore aux pieds. Amina défit le soutien-gorge, d'un geste expert, le faisant tomber. Les seins de Lina apparurent. Ils étaient petits, menus, avec des aréoles très pâles, petites, des tétons roses pâles, petits, qui durcirent immédiatement au contact de l'air froid de la cabine et du regard intense d'Amina. **Lina** : « S'il te plaît... ne regarde pas... ils sont... pas beaux... » **Amina** : « Ils sont beaux. Ils sont différents. C'est tout. » Amina passa ses mains, couvertes de sperme, sur les seins de Lina. Elle étala la substance, encore tiède, sur la peau pâle, fine, presque transparente des petits seins. Le contraste était saisissant – la blancheur opaque, nacrée du sperme sur la blancheur laiteuse, pâle, de la peau de Lina. Lina tressaillit au contact, un frisson parcourant tout son corps. La sensation était incroyablement intense – la chaleur, la texture gluante, collante, sur sa peau sensible, sur ses tétons qui durcirent encore plus, devenant douloureusement sensibles. **Amina** : « Sens. Sens la texture sur ta propre peau. » Amina guida les mains de Lina vers ses propres seins maintenant enduits de sperme. Lina toucha, appréhendant la sensation étrange de la substance sur sa propre peau. C'était différent de la toucher sur le corps d'Amina. C'était sur elle. À elle. Une partie d'elle était maintenant couverte de cette substance masculine, de ce tabou. **Amina** : « Maintenant, ton bas-ventre. » Amina se baissa, attrapa le bord des bas opaques noirs de Lina, et les fit descendre le long de ses jambes, jusqu'à ses chevilles. Lina, chancelante, s'appuya contre la paroi de la cabine pour ne pas tomber, levant un pied, puis l'autre, pour se débarrasser des bas et des chaussures. Elle était maintenant complètement nue, sauf sa culotte simple, en coton blanc, semblable à celle qu'Amina avait enlevée plus tôt. Amina s'agenouilla devant elle, sur le carrelage froid de la cabine. La position était encore plus vulnérable, plus intime. Lina, debout, nue, sauf sa culotte, regardait le sommet de la tête d'Amina, ses cheveux noirs coupés au carré. **Amina** : « Ta culotte. Enlève-la. » Lina hésita, ses mains tremblant légèrement près de sa taille. Puis, avec un mouvement lent, elle fit glisser sa culotte le long de ses hanches étroites, de ses cuisses, la laissant tomber. Son sexe apparut. Mince, glabre – elle s'épilait probablement, ou avait très peu de poils. Les lèvhes étaient minces, pâles, presque fermées. C'était un sexe de jeune fille innocente, intact, qui n'avait jamais été touché par autre chose que ses propres mains, et encore, probablement rarement. Amina le regarda, étudiant, comme un scientifique étudie un spécimen rare. Puis elle leva les yeux vers le visage de Lina. **Amina** : « Tu n'as jamais été touchée ici ? Par un garçon ? » **Lina** : « Non... jamais. Je... je n'ai jamais... » **Amina** : « C'est bien. Aujourd'hui, ce ne sera pas un garçon qui te touchera ici. Ce sera moi. Et ce sera avec ça. » Amina montra ses mains, couvertes de sperme, maintenant un mélange de frais, de séché ramolli, de sécrétions d'Amina. Lina ne dit rien. Elle respirait rapidement, superficiellement, son ventre se soulevant par petites secousses. Elle regardait les mains d'Amina comme si elles étaient des instruments de torture, ou de délivrance, elle ne savait pas. Amina approcha sa main droite, ses doigts enduits de sperme crémeux, tiède, du sexe de Lina. Elle ne toucha pas tout de suite. Elle laissa ses doigts planer à quelques millimètres, la chaleur rayonnante atteignant la peau sensible. **Lina** : « Attends... je... j'ai peur... » **Amina** : « N'aie pas peur. C'est juste une sensation. Une nouvelle sensation. » Le contact se fit. Les doigts d'Amina, doucement, se posèrent sur les lèvhes extérieures du sexe de Lina. Lina poussa un petit cri, étouffé, un son aigu de surprise intense. Son corps se raidit, ses mains s'agrippant au bord du réservoir des toilettes derrière elle. La sensation était... indescriptible. La chaleur, d'abord. Une chaleur humide, vivante, qui venait des doigts d'Amina, mais aussi du sperme lui-même, qui semblait avoir sa propre chaleur. Puis la texture – gluante, collante, lisse, en même temps. Le sperme se déposait sur sa peau, la recouvrait, pénétrant dans les plis, les replis. **Amina** : « Respire. Laisse-toi faire. » Amina commença à masser doucement, étalant le sperme sur tout le sexe de Lina, sur les lèvhes extérieures, puis, délicatement, écartant les lèvhes pour en mettre sur les lèvhes intérieures, plus sensibles, plus roses. Lina gémit, un son bas, guttural, qui ne lui ressemblait pas. Ses jambes tremblaient, menaçant de céder. La sensation était trop intense, trop nouvelle. C'était une invasion, une violation, mais une violation qui apportait un plaisir étrange, pervers. La texture gluante, la chaleur, le geste de massage d'Amina... **Amina** : « Tu es mouillée. Tu vois ? Ton corps réagit. Il produit son propre fluide. Il se mélange avec le sperme. » Effectivement, Lina était devenue humide, ses propres sécrétions se mêlant au sperme, créant une mixture encore plus glissante, plus abondante. Amina sentit la différence sous ses doigts, la lubrification naturelle qui se déclenchait. **Amina** : « Maintenant, je vais mettre du sperme à l'intérieur. Juste un peu. Sur l'entrée. Pas profond. » Lina voulut protester, mais les mots ne sortirent pas. Elle était sous l'emprise totale d'Amina, de la situation, des sensations. Elle hocha la tête faiblement, un consentement muet. Amina prit deux doigts, les enduisit abondamment de sperme – elle puisa directement dans le mélange qui était sur son propre ventre, sur ses seins – et les approcha de l'entrée du vagin de Lina. Le contact à l'entrée fut encore plus intense. Lina cria, un vrai cri cette fois, mais étouffé par le petit espace. Amina inséra délicatement le bout de ses doigts, juste le bout, sur un ou deux centimètres, pas plus, et les retira immédiatement, laissant une quantité généreuse de sperme à l'entrée, qui commença à couler lentement, se mélangeant aux sécrétions de Lina. **Lina** : « Oh... oh mon Dieu... c'est... c'est à l'intérieur... je le sens... ça coule... » Sa voix était entrecoupée de halètements. Elle regardait, fascinée, horrifiée, le sperme qui coulait maintenant de son propre sexe, sur ses cuisses, sur les doigts d'Amina. **Amina** : « Oui. C'est en toi. Même si c'est juste à l'entrée. C'est en toi. » Amina se releva, face à Lina. Elles étaient maintenant toutes les deux nues dans la cabine étroite, leurs corps presque collés l'un à l'autre, leurs peaux chaudes, humides, couvertes de sperme pour l'une, partiellement pour l'autre. Amina prit le visage de Lina entre ses mains, ses mains couvertes de sperme qui laissaient des traces sur les joues pâles de Lina. **Amina** : « Embrasse-moi encore. Pendant que tu sens ça en toi. » Leur deuxième baiser fut différent. Plus passionné, plus urgent. Lina, cette fois, prit l'initiative, sa langue cherchant celle d'Amina, ses mains s'accrochant aux épaules d'Amina, ses doigts s'enfonçant dans la chair. Elle pouvait sentir le sperme qui coulait entre ses cuisses, la sensation étrange, humide, chaude, et en même temps, le goût dans sa bouche, le goût du sperme, de leur salive mélangée. Elles s'embrassèrent longuement, passionnément, dans la cabine de toilettes, leurs corps nus pressés l'un contre l'autre, le sperme servant de lubrifiant, de colle, entre leurs peaux. Quand elles se séparèrent, Lina était en larmes. Mais ce n'étaient pas des larmes de tristesse, de peur. C'étaient des larmes de confusion, d'émotion trop intense, de découverte trop brutale. **Lina** : « Je... je ne comprends pas... qu'est-ce qui m'arrive... pourquoi est-ce que... pourquoi est-ce que j'aime ça ? » **Amina** : « Parce que c'est nouveau. Parce que c'est interdit. Parce que c'est réel. » Amina prit la main de Lina, la guida vers son propre sexe, vers le sperme qui coulait encore du sien. **Amina** : « Touche. Prends. Mets-le sur toi. Partout où tu veux. » Lina, les yeux brillants de larmes, obéit. Elle prit du sperme du sexe d'Amina avec ses doigts, l'étala sur son propre ventre, sur ses seins, sur son cou. Elle devint active, participante, exploratrice à son tour. Elles restèrent ainsi, dans la cabine de toilettes, pendant ce qui sembla une éternité, mais ne fut probablement que dix ou quinze minutes. Jouant avec le sperme, l'étalant, le goûtant, s'en enduisant, s'embrassant pour se le partager, s'explorant mutuellement avec cette substance comme médium, comme lien. Le sperme était partout. Sur leurs corps, sur leurs mains, sur leurs visages, dans leurs cheveux. Sur les parois de la cabine, sur le carrelage à leurs pieds. L'odeur était intense, musquée, sexuelle, emplissant l'espace confiné. Lina avait totalement changé. Son visage n'était plus pâle et inquiet. Il était coloré, vivant, ses yeux brillant d'une excitation nouvelle, d'une curiosité assouvie mais qui en appelait plus. Son corps, nu, couvert de sperme, n'était plus celui d'une élève discrète et effacée. C'était le corps d'une exploratrice, d'une initiée. **Amina** : « Il est presque 11 heures. La sonnerie va bientôt retentir. » La réalité revenait, brutale. Le lycée. Les cours. Les autres élèves. Le monde extérieur. **Lina** : « Je... je ne peux pas sortir comme ça. Je suis... couverte de... » **Amina** : « Il faut se laver. Vite. » Elles sortirent de la cabine, nues, couvertes de sperme, dans la pièce principale des toilettes. Elles s'approchèrent des lavabos. Amina ouvrit le robinet, l'eau froide jaillit. Elles commencèrent à se laver hâtivement, à l'eau froide et au savon liquide vert et parfumé au pin, disponible dans le distributeur mural. L'eau coula, emportant le sperme dans les éviers, le diluant, le faisant disparaître. Mais pas tout à fait. Des traces persistaient – dans les cheveux, sous les ongles, dans les replis du corps. Et dans la mémoire. Surtout dans la mémoire. Elles s'essuyèrent avec du papier toilette, se rhabillèrent hâtivement – Lina avec des vêtements légèrement humides par endroits, Amina avec son chemisier taché, son jean, sans culotte, son soutien-gorge dans son sac. Elles se regardèrent dans le miroir, face à face. Deux filles différentes de celles qui étaient entrées. **Amina** : « On se revoit ? Demain ? Ici ? À la même heure ? » **Lina** : « Oui. Oui, je veux bien. » Sa voix était ferme, assurée. Plus de tremblement. La sonnerie de 11 heures retentit, stridente, dans les couloirs, pénétrant même dans les toilettes. **Amina** : « On y va. Séparement. Toi d'abord. Attends deux minutes, puis moi. » Lina hocha la tête, ajusta ses lunettes sur son nez, vérifia que son chemisier était bien boutonné, que sa jupe était droite. Puis elle ouvrit la porte, jeta un coup d'œil dans le couloir désert (tout le monde était en cours), et sortit, sans un regard en arrière. Amina resta seule dans les toilettes, regardant son reflet dans le miroir. Son visage était marqué de fatigue, mais aussi d'une satisfaction profonde, d'une excitation refroidie mais persistante. Elle toucha ses lèvhes, goûtant un dernier arrière-goût de sperme, de Lina, de leur baiser. Puis elle ramassa son sac, ouvrit la porte, et sortit à son tour, retournant vers le monde normal, scolaire, avec un secret de plus à garder, une complicité de plus à nourrir.