CHAPITRE 1 — Le vacarme de 10 h 20 À 10 h 20 — Les Hautes Haies. Le seau frotta contre la margelle avant que Gwenaëlle Riou puisse le rattraper. Un peu d’eau coula sur ses chaussures. Elle regarda la flaque, puis Cyprien Blanchot, qui attendait avec deux bidons vides. **Gwenaëlle** : — Tu vois ? C’est pour ça qu’on ne pose rien sur le bord. **Cyprien** : — Je ne l’ai pas posé. Je l’ai retenu. **Gwenaëlle** : — Retenu, c’est quand l’eau reste dedans. Le garçon allait répondre quand le verre d’une fenêtre se mit à trembler. Dans la cuisine, Suzanne Lecoq arrêta sa louche au-dessus du chaudron. Rosalie Drouet, les avant-bras couverts de farine, leva les yeux vers la cheminée. Un grondement sourd passait à travers les murs de pierre. Rien d’ici ne produisait ce bruit. Le groupe électrogène de Loïc tournait à peine une heure par jour et tous connaissaient son toussotement. Celui-ci venait de beaucoup plus haut. Au potager, Armelle Cressent sentit les chèvres tirer sur leur attache avant d’entendre distinctement les pales. Fabrice Lecerf posa son sac de grain, saisit une corde qui traînait et se dirigea vers l’enclos. Sa fille Soline restait immobile près de l’abreuvoir. **Fabrice** : — Soline. À l’intérieur de la grange. Maintenant. **Soline** : — C’est un avion ? **Fabrice** : — Va avec Armelle. Mais Armelle regardait déjà le ciel, une main au-dessus des yeux. Au-delà du grand frêne, deux silhouettes montaient derrière les haies. Le premier hélicoptère passa si près que la colonie sembla devenir toute petite sous son ventre sombre. Le second le suivait, légèrement décalé. Le vacarme engloutit les voix, le bruit du chaudron, les bêlements, tout ce qui avait occupé le matin une seconde auparavant. Les appareils ne ralentirent pas au-dessus des Hautes Haies. Odile Kerbrat sortit du bâtiment commun avec son registre sous le bras. Elle vit Gabin, son fils, qui débouchait de l’atelier en courant. Il regardait les hélicoptères et courait vers le mur sans voir les bidons posés sur son passage. Elle ne prononça que son nom. **Odile** : — Gabin ! Reste dans la cour ! Il ne l’entendit pas. Ou fit semblant. À seize ans, il avait pris l’habitude de comprendre les consignes qui l’arrangeaient. Au portail sud, Stanislas Auffray posa la barre de fermeture dans ses deux logements. Il la vérifia avec le pied. Derrière lui, Achille Cavelier leva le menton, les lèvres entrouvertes, et ne trouva rien à dire. Ousmane Diop, qui remplaçait une planche du chemin de ronde, descendit d’un échelon pour dégager le passage. Erwan Mauger venait de courir jusque-là. **Erwan** : — Personne dehors ! Les guetteurs gardent leurs postes ! Sa voix ne portait pas loin. Ousmane transmit l’ordre à Bernard Pottier, qui le cria à Patrice Laffitte. Le message passa d’une bouche à l’autre, plus vite que la compréhension de ce qui arrivait. Dans le belvédère, Warren Belloc avait oublié de respirer. Sa main serrait si fort la rambarde qu’une écharde s’était enfoncée dans sa paume. Il suivit les appareils jusqu’à la ville. Les morts étaient là-bas. Ils avaient toujours été là-bas, depuis la chute de Valmont-sur-Orne. Les rues vides ne l’étaient qu’en apparence ; on avait appris à regarder les endroits où une silhouette pouvait rester immobile pendant des heures. Warren vit les deux hélicoptères tourner vers l’hôpital. Il attrapa la petite cloche d’alerte. Une fois. Puis une deuxième. En bas, Erwan leva la tête. **Warren** : — L’hôpital ! Ils vont sur l’hôpital ! À 10 h 23 — Le belvédère. Octave Bisson monta les dernières marches trop vite et dut s’arrêter, la main contre sa poitrine. Violette Fauvel lui laissa sa place à l’angle de la plateforme. Elle avait déplié une vieille carte sur une caisse et maintenait un coin avec une boîte de vis. **Octave** : — Donne-moi les jumelles. **Warren** : — Attendez, ils descendent ! **Erwan** : — Tu as regardé. Maintenant tu transmets. Warren tendit les jumelles, vexé. Octave les ajusta sans s’excuser. Le premier appareil tenait sa position au-dessus de la toiture. Le second s’était placé un peu plus loin. L’air soulevait des débris légers au bord du toit ; depuis la colonie, ils n’étaient que de petits points qui tournaient. Des hommes descendaient. Octave compta les silhouettes qu’il pouvait isoler, perdit le fil derrière un équipement de ventilation et reprit. Il finit par renoncer au chiffre. **Octave** : — Des soldats. Je ne peux pas te donner leur nombre proprement. **Erwan** : — Les appareils ? **Octave** : — Ça ressemble à des Caïman. Très fortement. Je connaissais leur silhouette avant tout ça. **Warren** : — Donc l’armée existe encore. **Octave** : — Deux hélicoptères existent encore. Pour le reste, attends. Warren détourna le regard. Violette, elle, suivait la direction des nez des appareils. Sur le toit, des soldats tiraient de grands sacs souples à l’écart de la zone de dépose. À plusieurs reprises, une rafale de souffle en plaqua un au sol et le tissu se souleva presque sans résistance. **Erwan** : — Des sacs vides. Octave hocha la tête. Puis les deux hélicoptères s’éloignèrent. Le grondement changea de hauteur, se défit peu à peu. Violette passa un doigt sur la carte, de l’hôpital vers un repère situé au-delà des bois. **Violette** : — C’est la direction de la base militaire. **Octave** : — Oui. **Violette** : — Je note la direction. Pas l’arrivée. Erwan approuva d’un mouvement de tête. Il n’avait pas envie que quelqu’un annonce dans cinq minutes qu’une base entière venait de rouvrir ses portes. Dans la cour, pourtant, les mots avaient déjà changé de forme. À 10 h 26 — La cour commune. **Gabin** : — Ils sont partis chercher les autres ! **Malika** : — Qui t’a dit ça ? **Gabin** : — Ils vont vers la base. **Malika** : — Ce n’est pas la même phrase. Elle barra une ligne de son inventaire pour y inscrire l’heure et ce qui avait été annoncé depuis le belvédère. Cyprien posa ses bidons à côté du banc, prêt à repartir chercher une information. **Malika** : — Tu attends Erwan. Tu ne fais pas le messager d’une supposition. Bruno Hamelin arrivait du hangar avec Serge Langlois et Ingrid Boissel. Serge gardait sur son épaule une poutre qu’il avait oubliée de déposer. Ingrid la lui montra d’un geste ; il la posa contre le mur avec beaucoup de précaution, comme si le bruit pouvait rappeler les appareils. **Bruno** : — On devrait leur montrer qu’on est là. **Odile** : — Ils sont passés au-dessus de nous. **Bruno** : — Au-dessus des toits. Pas au-dessus d’un drapeau. **Odile** : — Personne ne monte un drapeau sans qu’on en parle. **Bruno** : — On vient d’entendre des moteurs qui volent. Des vrais. Tu vas me faire une réunion sur un morceau de tissu ? Odile posa son registre sur le banc. **Odile** : — Je vais savoir ce qu’ils font avant de demander ce qu’ils veulent de nous. Bruno eut un rire sans joie. Derrière lui, Serge regardait la ville. Ingrid, les bras croisés, observait Odile. Ni l’un ni l’autre n’applaudit Bruno ; ils ne s’écartèrent pas de lui non plus. Morgane Aubry sortit de l’abri avec Yuna à ses côtés et Marius accroché à sa manche. Elle vit plusieurs enfants courir vers le mur nord. **Morgane** : — Mireille, ramène-les par la cour. Pas le long des palissades. Mireille Tanguy ne cria pas. Elle s’installa devant la porte de la classe, suffisamment droite pour que les plus jeunes comprennent qu’elle ne se déplacerait pas. **Mireille** : — Ceux qui veulent poser des questions les posent ici. Ceux qui grimpent n’auront plus de vue du tout. **Oscar** : — Ils viennent nous chercher ? Mireille regarda Odile avant de répondre. **Mireille** : — Nous ne le savons pas. **Tessa** : — Mais ils peuvent. **Mireille** : — Peut-être. Cela n’en fait pas une promesse. Tessa se rapprocha de Vadim, son frère. Odile aperçut Émilienne au seuil de la classe, qui la regardait avec cette patience sérieuse des enfants qui attendent qu’un adulte rende le monde compréhensible. Elle leva la main. Sa fille répondit, tout petit. Un bruit de guitare leur parvint de la ville. À 10 h 28 — Le bruit change de camp. Loïc Vannier sortit de sous le capot du véhicule d’évacuation et se cogna l’arrière de la tête. Il jura, puis se tut. Ce n’était pas une radio de la colonie. Edgar Harel, assis devant une boîte de circuits ouverts, avait déjà posé son fer à souder. **Edgar** : — Écoute. **Loïc** : — J’écoute. Même les morts au Havre doivent écouter. La musique monta encore. Du AC/DC. Suzanne le reconnut depuis la porte de la cuisine et posa la louche qu’elle tenait toujours. **Suzanne** : — Ils ont choisi ça pour annoncer leur arrivée ? **Rosalie** : — Ou pour attirer quelque chose. Suzanne tourna la tête vers l’hôpital. Au belvédère, Warren avait repris les jumelles. Une petite machine s’éleva de la toiture, hésita au-dessus d’un immeuble voisin puis se posa. Une autre partit dans une direction différente. **Warren** : — Ils envoient des drones. **Erwan** : — Où ? **Warren** : — Le toit plat à gauche. Et l’autre, derrière le bâtiment avec la verrière. Ils les posent. Il passa les jumelles à Violette. Elle regarda, dessina deux petits carrés sur la carte et ajouta un point d’interrogation derrière le second : la verrière cachait une partie de l’immeuble. Dans les rues, des silhouettes commençaient à bouger. Le premier groupe sortit de sous les arbres de l’avenue. Un autre apparut devant l’ancien parking. Ils ne couraient pas. Leur lenteur donnait au mouvement quelque chose de plus terrible : chaque rue semblait réveiller ses propres morts, puis les envoyer dans la même direction. Violette serra les lèvres. **Violette** : — Les drones font le bruit. Les rôdeurs vont vers eux. **Octave** : — Ils dégagent les abords. **Erwan** : — Ils déplacent les abords. Regardez aussi la route jusqu’ici. Odile venait d’arriver au pied de la plateforme avec Achille. Elle ne monta pas : à quatre, le belvédère était déjà encombré. Anatole Lebas, qui vérifiait une pièce de charpente sous l’escalier, leva un doigt avant qu’Achille pose le pied sur la première marche. **Anatole** : — Pas davantage là-haut. Vous voulez une vue ou un tas de gens dans la cour ? Achille recula. Odile aussi. Pour une fois, elle n’eut pas besoin de répéter une consigne. Violette décrivit les mouvements. Odile lui demanda de parler assez fort pour Malika, qui écrivait debout au bas de l’échelle. Alors Warren vit un éclat dans une fenêtre de l’hôpital. Puis un second, un étage plus bas. **Warren** : — Ça tire à l’intérieur. La musique couvrait presque les détonations. Les flashes, eux, apparaissaient et s’éteignaient derrière des vitres sombres. **Achille** : — Ils sont entrés ? **Warren** : — Oui. Enfin, plusieurs ne sont plus sur le toit. Je vois les tirs. Je ne vois pas les couloirs. Odile posa la main sur la rampe. **Odile** : — Ça, tu le gardes dans ton message. Ce que tu ne vois pas aussi. À 10 h 32 — L’infirmerie. Sixtine Prigent avait écouté la description sans se lever. Elle acheva de nouer une bande autour du poignet de Gérard Leroux, puis lui indiqua le tabouret près de la fenêtre. **Sixtine** : — Vous restez là deux minutes. Si les doigts s’engourdissent, vous me le dites. **Gérard** : — On a l’armée dans le jardin et vous me parlez de mes doigts. **Sixtine** : — Vos doigts sont dans ma pièce. L’armée, non. Bérénice Foulon eut un sourire rapide. Fatou Sarr continua de plier le linge propre, mais son attention n’était plus sur ses mains. Aïcha Cherif venait de fermer la porte pour empêcher les curieux de s’entasser. Dorian Lesage entra aussitôt derrière Cyprien. **Dorian** : — Ils prennent les médicaments. Perrine Vasseur releva la tête de son petit cahier. **Perrine** : — Qui les a vus ouvrir une pharmacie ? **Dorian** : — Qu’est-ce qu’ils iraient chercher dans un hôpital avec des sacs ? Des rideaux ? **Perrine** : — Je n’en sais rien. Des médicaments, probablement. Ce qu’on sait, c’est qu’ils ont des sacs. **Dorian** : — Vous pouvez jouer sur les mots. Ça ne changera pas ce qui va manquer ici. La phrase resta entre eux. Dans le lit au fond, Roger Levesque avait fermé les yeux. Yvette Barbot, qui était venue lui apporter une chemise propre, regardait Dorian avec colère. Il s’en aperçut et baissa un peu la voix, sans changer d’avis. Sixtine nettoya ses mains dans une bassine. Elle prit le cahier de Perrine et le tourna vers Dorian. **Sixtine** : — Oui, il manque des choses. Et cela manquait avant dix heures vingt. Elle indiqua trois lignes. Dorian les lut. Bérénice posa le linge qu’elle venait de recevoir de Fatou. **Bérénice** : — Si tu veux une liste, on te la donne. Si tu veux qu’on te dise de courir vers les fusils, tu vas attendre. **Dorian** : — Je veux qu’on arrête de faire comme si regarder suffisait. **Fatou** : — Et moi, je veux qu’on ne perde pas l’ambulancier qui nous reste pour gagner une conversation qu’on n’a pas encore commencée. Dorian se retourna vers elle. Fatou ne baissa pas les yeux. Aïcha intervint, plus doucement. **Aïcha** : — Tu peux préparer ce qu’on demanderait. Ça sert. Même si personne ne demande aujourd’hui. Il tira une chaise. Le bois grinça trop fort. Perrine lui tendit une feuille en gardant son cahier. **Perrine** : — Tu copies les noms. Pas “des médicaments”. Et tu n’écris pas qu’ils les ont tous. **Dorian** : — Je sais lire. **Perrine** : — Alors lis jusqu’au bout. Il prit le crayon. Cyprien regarda chacun d’eux, puis demanda à Sixtine ce qu’il devait transmettre. **Sixtine** : — Nous préparons une liste de besoins. Nous ne préparons pas une sortie. Le garçon répéta la phrase avant de partir. À 10 h 37 — Le belvédère et la route sud. Les premiers sacs pleins apparurent sur le toit. Warren les reconnut moins à leur forme qu’à la façon dont les soldats les portaient. Le tissu ne flottait plus. Deux hommes se penchèrent pour poser un chargement près du petit bâtiment d’accès. Un troisième reprit un sac vide et disparut dans la cage d’escalier. **Warren** : — Ils remontent avec les sacs remplis. Ils en reprennent d’autres. Octave regarda à son tour. **Octave** : — Des allers-retours. Ils préparent une collecte. **Erwan** : — Et ceux-là ? Au bord de la toiture, deux soldats restaient à l’écart. L’un surveillait la ville. L’autre changeait régulièrement d’angle, son arme contre lui, la tête tournée vers les champs. **Octave** : — Deux hommes en observation. Ils ne descendent pas avec les autres. Warren se baissa derrière le parapet de bois. **Warren** : — Celui de droite regarde par ici. **Erwan** : — Il regarde les alentours. Pas forcément toi. **Warren** : — Je préfère qu’il regarde moins de moi. Erwan lui laissa cette prudence. Il donna ses instructions à Violette : suivre les rues proches de la route sud, signaler toute dérive du mouvement. Puis il descendit. La musique continuait. À chaque variation de volume, les regards des habitants partaient vers la ville. On aurait dit qu’une personne invisible tenait la tête de toute la colonie entre ses mains. Au portail, Stanislas vérifia les abords dans la fente d’observation. Ousmane venait de le rejoindre. Dans le chemin creux, une forme se détacha des ronces. Une morte, en manteau clair, marchait vers la source du bruit. Elle avait quitté le fossé où elle s’était peut-être immobilisée pendant des jours. Stanislas ne bougea pas la barre. **Stanislas** : — Une sur la route. Elle remonte vers la ville. Ousmane observa par-dessus son épaule. **Ousmane** : — Si elle nous voit, elle change d’idée. **Stanislas** : — Alors personne ne lui donne une idée. Au pied du mur, Ulysse Cavelier faisait rouler un caillou entre ses chaussures. Achille l’attrapa par les épaules et le ramena dans la cour. **Ulysse** : — J’ai rien fait. **Achille** : — Je sais. L’enfant attendit une explication. Achille, qui en avait toujours une pour ses équipes, n’en trouva pas assez bonne. Il s’accroupit. **Achille** : — Là, je veux savoir où tu es. Tu restes avec Félicie et Mireille. Ulysse hocha la tête. Achille garda ses mains sur ses épaules une seconde de plus. Le rôdeur passa sans venir contre la clôture. Stanislas suivit longtemps le manteau clair entre les haies. Ce fut seulement après sa disparition qu’il souffla. À 10 h 42 — Le hangar. Gaëtan Ridel avait étalé ses postes sur une table et demandé à Loïc une batterie chargée. Loïc regarda le câble, puis les mains d’Edgar, qui avaient déjà commencé à préparer une dérivation. **Loïc** : — Doucement. Le véhicule reste prêt. **Gaëtan** : — Je demande une réception, pas un phare de stade. **Loïc** : — La dernière fois que tu m’as dit ça, tu as oublié d’éteindre. Gaëtan répondit par un grognement. Edgar fit glisser la batterie plus près et nota l’heure sur un bout de carton. Loïc le remarqua. **Loïc** : — Merci. **Edgar** : — Tu vois, ça arrive. Le premier poste ne donna qu’un souffle. Le second attrapa quelque chose, une coupure, deux syllabes impossibles à isoler. Gaëtan se pencha si près qu’il faillit renverser sa tasse vide. Gabin, resté au seuil, leva la tête. **Gabin** : — Ils ont parlé ? **Gaëtan** : — J’ai reçu un bruit. Tu attends pour lui mettre une bouche. Bruno entra avec Ruben Esteves. Il regarda les postes comme on regarde une porte qu’il suffirait d’ouvrir. **Bruno** : — On peut leur dire qu’il y a des enfants ? **Gaëtan** : — Je ne sais même pas qui j’écoute. Et je n’ai pas dit que j’écoute quelqu’un. Ruben posa sa pince sur la table. **Ruben** : — On pourrait au moins préparer un signal pour quand ils reviendront. Loïc essuya ses doigts sur son pantalon. **Loïc** : — Quand ou si ? Ruben grimaça. Au-dehors, une nouvelle séquence de guitare monta depuis les toits. Gabin regarda la radio, puis la cour où sa mère parlait à Erwan. Il recula sans bruit. Il n’avait plus envie d’inventer une certitude. À 10 h 47 — Le banc du conseil. Odile avait demandé des représentants, pas une assemblée. Elle obtint une douzaine de personnes autour du banc et trois rangs de gens un peu plus loin. Dolorès Navarro se plaça entre Bruno et la table avant qu’il s’installe trop près d’Odile. Thérèse Gosselin arriva avec Armelle. Suzanne gardait un torchon sur l’épaule. Malika ouvrit une page neuve. Erwan ne s’assit pas. Cyprien répéta le message de l’infirmerie. **Cyprien** : — Elles préparent une liste de besoins. Elles ne préparent pas une sortie. **Bruno** : — Et nous, on prépare quoi ? **Erwan** : — À fermer si le bruit nous renvoie des morts. Une est passée sur la route sud. Plusieurs habitants se retournèrent vers le portail. Dolorès leva la main, sans demander le silence d’un geste immense. **Dolorès** : — Elle est passée. Elle n’est pas entrée. Écoutez la phrase entière. Odile demanda à Malika de lire ce qui avait été observé. Deux appareils. Dépose de soldats et de sacs vides. Départ vers la direction de la base. Drones sur les toits. Musique. Mouvement des rôdeurs. Tirs aperçus. Sacs pleins remontés. Deux hommes de surveillance. Personne n’avait un message adressé aux Hautes Haies. Bruno passa la main sur son visage. **Bruno** : — Tu sais ce qui va rester dans les têtes ? “On les a vus. On n’a rien fait.” **Odile** : — Alors je ne vais pas ne rien faire. Je vais te donner un travail qui ne dépend pas de ce qu’on imagine dans leurs sacs. Elle tourna le registre vers lui. **Odile** : — Tu prends les responsables de bâtiment. Tu vérifies que nous savons où sont les gens. Surtout ceux qui n’ont pas entendu les consignes. Tu fais remonter les absents. Pas les opinions. Bruno ne prit pas immédiatement le crayon. **Bruno** : — Tu veux que je fasse l’appel pendant qu’ils vident l’hôpital. **Malika** : — Je veux qu’on ne découvre pas après le déjeuner que quelqu’un est sorti par le verger. Armelle se redressa. **Armelle** : — Le verger est fermé. Jocelyn et Fanny y travaillent avec moi. Je les ramène, mais les semis restent à couvrir. **Thérèse** : — Et je veux qu’on cesse de dire “la base” comme si on venait de recevoir un courrier de son commandant. La route de là-bas avait déjà deux ponts coupés quand j’ai cessé de la prendre. **Khaled** : — Les hélicoptères n’utilisent pas les ponts. Khaled Mansouri avait quitté le dépôt pour rejoindre le groupe. Thérèse lui lança un regard sec. **Thérèse** : — Nous, si. Il hocha lentement la tête. Il ne retira pas sa remarque ; il accepta la sienne. Suzanne leva son torchon comme pour rappeler l’existence d’une autre urgence. **Suzanne** : — La soupe sera prête à l’heure. Ceux qui doivent monter au guet mangent avant. Ceux qui restent parler mangeront froid. Il n’y a pas une version militaire du menu. Quelques sourires apparurent. La tension ne disparut pas, mais les gens recommencèrent à se regarder les uns les autres plutôt que le ciel. Odile fixa Bruno. **Odile** : — Si on doit demander de l’aide, on demande ce dont on a besoin et on sait qui la demande. On ne balance pas cent vingt personnes derrière un chiffon parce que deux moteurs nous ont réveillés. **Bruno** : — Je ne voulais pas les faire courir. **Dolorès** : — Alors vous êtes d’accord sur ce morceau-là. Gardez-le. Bruno prit enfin le crayon. Il alla chercher Serge et Ingrid. Odile le suivit du regard, puis se tourna vers Erwan. **Odile** : — Tu gardes la route sud et le belvédère. Tu fais relever les gens. Ils vont finir par regarder ce qu’ils veulent voir. **Erwan** : — Toi aussi. Elle ne répondit pas tout de suite. **Odile** : — Moi aussi. À 10 h 56 — Les noms sur le registre. Le repas n’avait pas encore été distribué. Patrice et Bernard avaient repris leur tour. Dans la classe, Mireille demanda aux adolescents d’aider les plus jeunes à écrire leurs noms sur de petites feuilles : une occupation assez simple pour les mains, assez utile pour éviter de la présenter comme une distraction. Tessa forma le sien lentement. Oscar demanda pourquoi il fallait l’écrire alors que tout le monde le connaissait. **Mireille** : — Parce qu’un nom, c’est une personne. Et que nous ne sommes pas seulement un nombre. À la porte, Morgane comptait les enfants à mesure qu’ils lui répondaient. Yuna demanda s’il fallait faire la même chose pour ceux qui étaient à l’infirmerie. **Morgane** : — Oui. Tout le monde compte. Au potager, Armelle revint avec Jocelyn Benoist et Fanny Mouton. Chantal Delaunay apporta les paniers laissés entre deux rangs. Au hangar, Ruben reprit sa pince ; Loïc démonta la dérivation une fois l’essai terminé. Gaëtan n’avait capté aucun message exploitable. Il le dit à Cyprien avec autant de précision qu’il aurait annoncé une voix. Dorian sortit de l’infirmerie avec la liste de Perrine. Il trouva Achille près du portail et lui tendit la feuille. **Dorian** : — Je ne pars pas. Achille lut les premières lignes, puis regarda le haut de la feuille. **Achille** : — Je n’ai rien demandé. **Dorian** : — Je te le dis quand même. Achille lui rendit le papier. **Achille** : — Garde-le au sec. Ce serait con de préparer la seule chose utile et de la perdre dans une flaque. Dorian replia la feuille et la glissa dans une poche intérieure. Ni l’un ni l’autre ne sourit franchement. Ils restèrent côte à côte devant la barre fermée. Malika arriva au banc avec Bruno. Ils comparèrent les noms, firent répéter une réponse parce que Serge avait inscrit « cuisine » pour deux personnes qui avaient rejoint les cultures, puis corrigèrent. Cent vingt habitants. Cent vingt toujours dans l’enceinte ou ses espaces de travail clôturés. Personne n’était parti vers l’hôpital. Odile regarda la dernière case cochée. Ce n’était pas une victoire sur les morts, ni un message du dehors. C’était seulement quelque chose qu’ils savaient. À 11 h 02 — Au-dessus de Valmont-sur-Orne. La ville continuait de jouer du AC/DC pour des gens qui ne pouvaient plus l’entendre comme de la musique. Au belvédère, Octave avait cédé sa place à Violette. Warren restait derrière eux, occupé à comparer les sacs remontés avec ceux que les soldats emportaient de nouveau dans l’escalier. Il avait cessé de donner un chiffre dès qu’une silhouette passait derrière l’accès. Les deux hommes de surveillance étaient toujours sur le toit. Un soldat déplaça plusieurs sacs pleins vers un emplacement dégagé. Un autre revint, s’accroupit, repartit avec du tissu vide sous le bras. Dans une fenêtre, un éclat bref reparut ; Warren le signala. Violette nota l’heure, sans décider ce que cela signifiait pour les hommes à l’intérieur. Dans la cour, Sixtine arriva enfin avec Perrine. Elle prit la liste des mains de Dorian, vérifia que toutes les lignes y étaient et la donna à Odile. **Sixtine** : — Si une occasion se présente, voilà ce qu’on demande d’abord. **Odile** : — Et si elle ne se présente pas ? Sixtine regarda la toiture de l’hôpital, trop loin pour que ses yeux y distinguent un sac. **Sixtine** : — Alors demain ces lignes seront toujours là. Bruno avait entendu. Il resta près du banc, les mains dans les poches. Dolorès ne lui demanda pas de venir s’asseoir ; elle lui fit simplement une place. Personne n’avait encore reçu de secours. Personne ne savait si les soldats avaient remarqué les guetteurs, s’ils partageraient une boîte, s’ils reviendraient en volant ou s’ils laisseraient derrière eux des rues pleines de morts déplacés. Mais la colonie ne regardait plus l’hôpital comme elle le regardait à dix heures dix-neuf. Là-bas, des vivants savaient encore organiser une opération, faire voler des machines et remonter des sacs pleins. Ici, cent vingt personnes venaient de découvrir qu’elles n’étaient pas seules à tenir quelque part en Normandie. Odile replia la liste et la rangea avec le registre. Au-dessus d’elle, Warren annonça un nouvel aller-retour. Les Hautes Haies écoutèrent.