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La 206 au milieu des Ferrari

12 min de lecture2,561 motsLes voix en couleur
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À 8 h 03, une Ferrari Roma franchit les grilles du lycée au pas. Le conducteur baissa sa vitre avant même d'avoir trouvé une place.

— Ton père a fini par te la donner ? lança un garçon adossé à une Porsche.

— Il me la prête jusqu'à vendredi. La mienne arrive la semaine prochaine.

— Celle de juin, ce n'était pas déjà la tienne ?

— C'était l'AMG.

Le garçon de la Porsche hocha la tête avec un sérieux de connaisseur. Derrière la Ferrari, une Lamborghini attendit que les trois élèves venus accueillir son propriétaire s'écartent de la voie. Un peu plus loin, deux garçons comparaient la nouvelle Audi RS de l'un au modèle que l'autre avait conduit l'année précédente. Le premier trouva le mot « vieillie ». Son ami regarda la voiture, puis lui, et décida de sourire.

Les arrivées devant l'entrée suivaient un autre rythme. Une Mercedes Classe S s'arrêta contre le trottoir. Le chauffeur ouvrit la portière arrière ; Cassandre de Vaupré descendit, lunettes noires sur les yeux, téléphone dans une main, sac dans l'autre. Elle remercia l'homme sans regarder les garçons qui s'étaient déjà redressés à son approche.

— Cassandre ! Tu as vu les photos de samedi ?

— Celles que tu as publiées ou celles qu'on t'a demandées d'effacer ?

La fille qui l'avait appelée referma la bouche une seconde avant de la suivre vers la cour.

Une Bentley déposa Inès Rahmani. Elle attendit que son chauffeur soit reparti pour traverser, à l'écart du petit attroupement. Un Range Rover s'arrêta derrière elle. Carine Delcourt en sortit, salua deux connaissances et jeta un coup d'œil à la Porsche Cayenne que Léonie Armand venait de garer elle-même.

— Tu conduis vraiment jusqu'ici maintenant ? demanda Carine.

— J'ai eu mon permis, répondit Léonie. Autant m'en servir.

— Certaines ont peur de perdre leur chauffeur. C'est courageux de ta part.

Léonie lui adressa un sourire qui n'atteignit pas tout à fait ses yeux.

Une Aston Martin prit la dernière place près des grilles. Deux élèves s'arrêtèrent pour admirer sa peinture. Puis un moteur plus ancien, moins grave, se fit entendre derrière eux. Une Peugeot 206 grise passa entre la Ferrari et la Porsche, tourna au bout de l'allée et se rangea sur un emplacement libre.

— C'est pour les livraisons, ici ? demanda quelqu'un.

— Attends… c'est un élève ?

Hugo Vignal leva les yeux de son téléphone.

— Putain. C'est une 206 ?

— Je crois que mon jardinier avait la même, dit un garçon près de lui.

— Avait ?

— Ouais. Il l'a changée.

Quelques sourires apparurent. Hugo photographia la Peugeot, en prenant soin de garder dans le cadre la Ferrari garée à sa gauche.

Son premier message partit dans un groupe privé : « Nouveau parking premium. »

Une réponse arriva avant même que le conducteur ait ouvert sa portière : « On accepte vraiment toute cette année. »

— Quelqu'un connaît le nouveau ? demanda Hugo.

— Boursier, apparemment. Le quatorzième.

Hugo ajouta : « Boursier n° 11 apparemment. » La voiture avait désormais une explication, et son propriétaire une étiquette.

Gabriel Morendy coupa le moteur et vérifia l'heure : 8 h 11. Il prit son sac sur le siège passager, sortit, verrouilla la portière. Sa 206 était propre, sans rayure récente, avec un pneu avant visiblement plus neuf que les autres. Il avait acheté ce qu'il pouvait entretenir. Cela lui suffisait.

Son tee-shirt clair, son jean et ses baskets n'appelaient aucun commentaire particulier. Sa carrure, si. Carine, encore près de Léonie, le suivit des yeux lorsqu'il contourna sa voiture.

— La voiture et le conducteur n'ont pas le même budget, murmura-t-elle.

— Tu sais déjà que c'est la sienne ? demanda Léonie.

— Il l'a fermée comme quelqu'un qui sait exactement ce qu'elle vaut.

À quelques pas, le garçon du jardinier lança :

— Sympa la caisse.

Gabriel tourna la tête.

— Merci.

Il reprit sa marche. Le garçon, privé de la réaction qu'il attendait, précisa :

— Je plaisantais.

— Ah.

Gabriel continua vers le bâtiment. Derrière lui, Hugo baissa son téléphone. Il avait eu le temps de filmer l'échange, mais il n'y avait rien à publier : l'autre s'était retrouvé seul avec sa plaisanterie.

Sous la chaleur déjà collante du matin, Gabriel traversa le parking. Il reconnut les modèles les plus voyants sans s'arrêter pour les examiner. Ce qui l'intéressait se passait entre les voitures. Un élève interrompit sa phrase au milieu d'un mot pour aller serrer la main d'Adrien de Montreuil. Un autre fit un détour pour éviter de couper la route à Cassandre. À l'entrée de la cour, une fille qui tutoyait sèchement un garçon changea de voix quand Carine l'appela.

On pouvait apprendre beaucoup de choses avant le premier cours.

Dans la grande cour, les groupes étaient déjà en place. Gabriel chercha le panneau des salles, le trouva près d'une arcade, puis remarqua un garçon mince portant deux sacs. L'un, usé aux angles, pendait à son épaule. L'autre, en cuir épais, lui sciait la main. Son propriétaire marchait devant, sans ralentir.

— Fais gaffe avec, Mathis.

— Ouais.

Plus loin, un autre élève tendit sa veste à un garçon qui la prit sans un mot. Gabriel reporta les yeux sur le panneau. Derrière lui, Romain Petit avait vu le bref regard échangé avec Mathis.

— Les terminales, c'est à droite, dit Romain.

— Merci.

Romain hésita. Le nouveau avait déjà trouvé la bonne ligne ; il ne lui demanda pas son nom. Il se contenta de le regarder s'éloigner.

À 8 h 22, Maxime Lenoir apprit que le conducteur de la 206 se trouvait dans la cour. Il appartenait à une famille assez riche pour lui avoir offert une Mercedes à dix-huit ans, pas assez influente pour que les garçons autour d'Adrien cessent de l'appeler « la petite Mercedes ». Il s'en plaignait rarement devant eux. Devant les autres, il compensait.

— C'est lui, dit Nicolas Charpentier, l'un de ses amis.

— Le mec de la Peugeot ?

— Ouais. Le nouveau boursier.

Maxime dégagea de son épaule son sac de cuir. Deux de ses amis le suivirent lorsqu'il traversa la cour. Hugo, qui avait entendu, marcha derrière eux, téléphone à la main.

Gabriel venait de vérifier le numéro de sa salle. Maxime s'arrêta devant lui et lui tendit le sac.

— Tiens.

Gabriel regarda l'objet, puis le visage de Maxime.

— Quoi ?

— Porte-moi ça.

— Pourquoi ?

— Parce que je te le demande.

— Alors non.

Gabriel fit un pas pour passer. Maxime garda le bras tendu un instant, surpris. Nicolas ouvrit la bouche et ne dit rien.

— Eh.

Gabriel se retourna.

— Es-tu nouveau ? demanda Maxime.

— Ça se voit tant que ça ?

— Apparemment, ouais. Je vais t'expliquer comment ça fonctionne. Tu prends ça et tu me le portes jusqu'en cours.

Gabriel regarda au-delà de lui. Mathis venait de poser le sac en cuir aux pieds de Bastien Roche, qui poursuivait tranquillement sa conversation. Mathis n'avait même pas attendu un merci.

— Ah. C'est ça, dit Gabriel.

Maxime retrouva son sourire.

— Voilà. Tu comprends vite.

— Non. Je viens juste de comprendre pourquoi tu pensais que j'allais accepter.

— Et ?

— Porte ton sac toi-même.

Nicolas eut un petit mouvement en arrière. Ce refus, prononcé assez fort pour être entendu des voisins, fit lever plusieurs têtes. Maxime se décala pour barrer de nouveau le passage.

— Putain, il est sérieux, souffla son autre ami.

— Tu n'as pas compris ce que je viens de te dire ? demanda Maxime.

— Si. Ce n'était pas compliqué.

— Alors prends le sac.

— Non.

La cour continuait de bruire, mais un espace de silence s'était formé autour d'eux. Gabriel ne cherchait pas d'issue dans le groupe. Il observait Maxime, puis ses deux amis, comme il aurait observé des gens qui le gênaient sur un trottoir. L'un se tenait trop près, les pieds presque joints. L'autre reposait tout son poids sur une seule jambe. Maxime relevait le menton chaque fois qu'il voulait paraître plus grand.

Au championnat de France, Gabriel avait connu des garçons qui tentaient le même regard avant un combat. Certains avaient commencé le judo à six ans, la boxe à huit ; leurs coups, eux, arrivaient pour de bon. Ici, l'intimidation n'atteignait même pas l'étape où son cœur accélérait.

Bastien, à quelques mètres, remarqua le léger déplacement de ses appuis lorsque Maxime avança. Il interrompit sa conversation.

Près des marches, Carine suivait la scène avec Léonie. Cassandre et Inès s'étaient arrêtées à leur hauteur.

— C'est le type à la 206 ? demanda Carine.

— Oui, répondit Léonie.

— Intéressant.

— Il a juste refusé de porter un sac, dit Cassandre.

— Justement.

Inès regardait moins Maxime que Gabriel. Le nouveau avait vu Mathis. Il savait ce qu'on lui demandait réellement.

Maxime changea de ton.

— T'es boursier, non ?

— Oui.

— Donc tu es littéralement ici parce que des gens comme nos parents financent l'établissement. Un minimum de reconnaissance, ça ne ferait pas de mal.

Gabriel baissa les yeux vers le sac, puis revint à lui.

— Ta reconnaissance, c'est que je porte tes affaires ?

— Oh putain, murmura Nicolas.

Maxime lui lança un regard qui le fit taire.

— Tu sais à qui tu parles ?

— Non.

Maxime attendit la question suivante. Elle ne vint pas.

— Ça devrait t'intéresser.

— Pourquoi ?

Sur le bord du cercle, Sami Benali leva la tête. À côté de lui, Romain pressa les lèvres. Mathis, libéré de son deuxième sac, s'était arrêté aussi, mais ne souriait pas.

— Parce que t'es arrivé ici depuis vingt minutes, reprit Maxime, et que t'as déjà intérêt à comprendre qui tu peux envoyer chier et qui tu ne peux pas.

— Pour l'instant, j'ai surtout compris que tu ne voulais pas porter ton propre sac.

Sami baissa les yeux pour cacher un sourire. Carine fit de mêmes derrières ses lunettes. Maxime vit les deux réactions.

— Tu te crois drôle ?

— Non.

— Tu te crois surtout très malin.

— Ça dépend comparé à qui.

Le rire de Carine fut bref, audible juste assez pour que Cassandre tourne la tête.

— Quoi ? demanda Carine.

— Rien.

De l'autre côté de la cour, Adrien venait d'arriver auprès de Bastien. Il ne se mêla pas à l'attroupement. Il regarda Maxime tendre une dernière fois le sac à Gabriel.

— Prends-le, dit Maxime, plus bas.

Il poussa le cuir contre le torse de Gabriel. Gabriel ne leva pas les mains. Le sac glissa, heurta le sol et resta entre leurs chaussures.

Quelqu'un derrière Hugo souffla : « Aïe. » Le téléphone de Hugo, lui, venait de passer en mode vidéo.

Maxime fixa son sac. La poussière de la cour marquait déjà un angle du cuir.

— Tu l'as fait tomber, dit Gabriel.

— Ramasse-le.

— Non.

— Ramasse mon putain de sac.

— T'as deux bras.

Gabriel contourna le sac et s'éloigna. Personne ne lui bloqua la route. Maxime resta là assez longtemps pour comprendre que chaque seconde empirait l'image, puis se baissa. Le fermoir cliqueta sous sa main.

— Efface ça, dit-il à Hugo en apercevant son téléphone.

— Quoi ? Je n'ai même pas ton visage.

— Hugo.

— D'accord, répondit Hugo sans toucher à l'écran.

Romain rejoignit Gabriel près des arcades, hors de portée des autres.

— T'aurais dû le faire.

— Porter son sac ?

— Cinq minutes.

— Pourquoi ?

— Parce qu'après il te fout la paix.

Gabriel jeta un regard vers Mathis, qui ramassait déjà sa propre affaire aux pieds de Bastien.

— Ça a l'air de marcher.

Romain suivit son regard. Son expression se ferma.

— Tu ne connais rien d'ici.

— C'est vrai.

— Alors évite de faire le malin dès le premier jour.

— Je ne fais pas le malin. Je n'ai juste pas envie de porter son sac.

Romain s'éloigna de deux pas, puis s'arrêta quand Mathis les rejoignit.

— T'as gagné quoi, là ? demanda Mathis à Gabriel.

— Rien.

— Exactement.

— Lui non plus.

Mathis désigna d'un mouvement de tête Maxime, qui parlait déjà à ses amis.

— Lui, demain, il est toujours riche. Toi, demain, tu es toujours boursier.

Gabriel ne trouva rien de faux à répondre. Mathis n'attendait pas un débat. Il récupéra la bretelle de son sac, passa devant eux et entra sous l'arcade. Sami, qui avait tout entendu, hésita à les suivre.

— Il fallait quand même voir sa tête quand il a demandé son nom, glissa-t-il à Romain.

— Garde ça pour toi, répondit Romain.

Sami regarda Maxime, puis hocha la tête. Son sourire avait disparu.

À l'autre bout de la cour, Maxime secouait la poussière de son sac avec une application inutile.

— Il se prend pour qui, celui-là ? demanda-t-il à Bastien.

Bastien regarda Gabriel parler à Romain.

— Je ne sais pas.

— Il a de la chance que ce soit la rentrée.

— Touche-le pas n'importe comment.

Maxime releva les yeux.

— Pourquoi ?

Bastien haussa les épaules.

— Comme ça.

Il n'avait pas envie d'expliquer une impression à quelqu'un qui avait surtout besoin de récupérer la face. Adrien, tout près, ne demanda pas davantage. Il avait vu Maxime ramasser son sac : la cour aussi.

— Le nouveau ne va pas tenir septembre, plaisanta Nicolas.

Adrien suivit Gabriel du regard.

— Il s'appelle comment ?

Hugo glissa son téléphone dans sa poche.

— Morendy.

— Prénom ?

— Gabriel.

Adrien acquiesça et reprit sa conversation interrompue. Hugo sentit son téléphone vibrer : la photo de la 206 avait reçu vingt-trois réponses. Il garda la vidéo hors du groupe. Maxime lui avait demandé de l'effacer ; elle valait désormais plus qu'une plaisanterie.

Près des marches, Carine remit ses lunettes sur son nez.

— Il est plutôt pas mal.

— Qui ? demanda Cassandre.

Carine sourit.

— Bien sûr.

— J'ai vu.

— Ah, donc tu regardais.

— Tout le monde regardait.

— Si tu veux.

Inès contourna les deux filles pour rejoindre le bâtiment. Elle s'était attendue à voir un nouveau garçon confondre bravade et courage. Gabriel avait regardé les témoins, le sac, puis Maxime avant de choisir ses mots. Elle ne savait pas encore si cette lucidité lui suffirait ici.

À 8 h 38, la première sonnerie poussa les groupes vers les portes. Gabriel vérifia une dernière fois sa salle et ajusta son propre sac sur son épaule. Romain revint à sa hauteur.

— Morendy.

— Quoi ?

Romain désigna discrètement Maxime derrière eux.

— Ici, les mecs n'oublient pas ce genre de truc.

Gabriel regarda Maxime, Bastien à ses côtés, puis Adrien plus loin. Il haussa légèrement les épaules.

— Moi non plus.

Il entra dans le bâtiment. Romain resta une seconde sur place avant de le suivre.

Cassandre accompagna du regard le tee-shirt clair qui disparaissait dans le couloir. Carine le remarqua ; Cassandre reprit sa conversation avant qu'elle puisse ajouter quoi que ce soit.

Sur l'écran de Hugo, la vieille 206 tenait entre la Porsche et la Ferrari. Dans sa galerie, quelques secondes montraient le sac de Maxime tombant au sol. Il hésita entre les deux fichiers, puis les conserva tous les deux.

Le premier cours n'avait pas commencé. Gabriel Morendy avait déjà une réputation qu'il n'avait jamais demandé à avoir.

Fin du chapitre 1

Conséquences de la séquence+

Les faits et leurs conséquences dans la continuité.

1. Maxime a dû ramasser son sac devant témoins. Il veut reprendre l'avantage, et Hugo détient une vidéo qu'il lui a demandé d'effacer.

2. La photo de la 206 circule dans un petit groupe. Le statut de Gabriel est connu avant son premier cours.

3. Romain et Mathis jugent son refus dangereux pour les boursiers. Sami en a apprécié l'audace, mais comprend leur inquiétude.

4. Carine est attirée par Gabriel et amusée par sa répartie. Cassandre s'interroge sur son indifférence aux règles du lycée ; chacune a remarqué l'attention de l'autre.

5. Bastien se méfie d'une confrontation physique. Adrien connaît désormais le nom de Gabriel.

Pistes pour la suite+

Des possibilités pour la suite ; ces événements ne sont pas encore accomplis.

1. En classe, Gabriel occupe une place que le cercle d'Adrien considère comme réservée. Un professeur doit décider s'il fait respecter le règlement ou la coutume des élèves.

2. Hugo transmet à Maxime une version coupée de la vidéo. Une autre personne lui demande les secondes qu'il a retirées.

3. Mathis apprend que Maxime cherche à faire payer l'affront à un boursier plus facile à atteindre et vient demander des comptes à Gabriel.

4. Carine trouve un prétexte pour parler à Gabriel avant Cassandre ; leur première conversation donne à Cassandre une raison concrète d'intervenir.

5. À la sortie, une voiture bloque volontairement la 206. Gabriel doit retrouver son propriétaire devant les élèves qui ont reçu la photo du matin.