La bibliothèque /CHAPITRE 02

La place de Bastien

33 min de lecture7,199 motsLes voix en couleur
Modifier ce chapitre Texte, titre, mise en page, suppression
L’ATELIER DE L’AUTEUR

Faire évoluer ce chapitre.

Actualisez les couleurs et la mise en page de ce chapitre.

Connexion au serveur local…
Dates et parcours Classement et repères de scène

Dates, heures et parcours · Histoire générale

Ajoutez une date si elle manque, ou modifiez la date et les heures ci-dessous, puis enregistrez.

Personnages du chapitre

Cochez un ou plusieurs personnages. Le même chapitre apparaîtra dans chacun de leurs parcours. Sans sélection : histoire générale.

Quand se déroule ce chapitre ?

Choisissez le jour, le mois et l’année de l’histoire. Sans date, le chapitre reste dans « À dater ».

Ces repères servent à relier les récits. Enregistrer ne réécrit pas l’histoire ; les repères restent des indications pour les prochains récits.

Voir tous les parcours et la chronologie →
Votre lecture

À 8 h 39, Gabriel entra dans la salle de philosophie avec un numéro de salle griffonné au dos de son emploi du temps. Les hautes fenêtres donnaient sur la cour qu'il venait de traverser. Une trentaine de tables occupaient la pièce, certaines par deux, d'autres seules. Sur le bureau de la professeure, il n'y avait qu'une pile de feuilles et une carafe d'eau.

Gabriel choisit une table individuelle près d'une fenêtre. De là, il voyait le tableau sans avoir le soleil dans les yeux. Il posa son sac, sortit un cahier, une trousse et son téléphone, puis prit un crayon. En attendant le cours, il traça les premières lignes d'un paysage sur le coin d'une page.

Sur le mur, une affiche annonçait les concours de l'année précédente : écoles d'ingénieurs, classes préparatoires, universités étrangères. Gabriel chercha des yeux les résultats en mathématiques, puis une brochure de la journée d'orientation. C'était pour ce niveau qu'il avait demandé sa place ici. Une année, le bac, une préparation assez solide pour viser Polytechnique, et il partirait. Sa mère lui avait demandé la veille s'il était nerveux. Il lui avait répondu qu'il voulait surtout savoir si les cours tenaient leur réputation. Après vingt minutes dans la cour, la question restait entière.

Deux garçons entrés avant Mathis posèrent chacun un sac sur une table vide près d'Adrien, puis s'éloignèrent pour discuter à la porte. Une fille plus discrète s'arrêta devant l'une des chaises, vit le sac et choisit une place au fond. Gabriel remarqua le déplacement sans en comprendre encore toutes les règles. Il revint à son dessin : une ligne pour la terre, une autre pour un tronc qui penchait trop.

Mathis entra derrière Yanis. Il repéra Gabriel, puis sa table, et s'arrêta.

— Quoi ? demanda Gabriel.

— Rien.

Gabriel baissa les yeux vers son tee-shirt et passa une main dessus.

— J'ai une tache ?

— Non.

— Alors pourquoi tu regardes ma table comme si j'avais posé une bombe dessus ?

Yanis comprit et souffla du nez. Mathis, lui, ne sourit pas.

— C'est la place de Bastien.

Gabriel examina la chaise, puis se pencha sous le plateau.

— Tu fais quoi ?

— Je cherche son nom.

— Je suis sérieux.

Gabriel se redressa.

— Moi aussi. Je le vois pas.

— Parce qu'il est pas écrit. Change juste de place.

— Pourquoi ?

— Parce que Bastien s'assoit là.

— Et moi, je suis assis là maintenant.

Mathis baissa la voix.

— Tu ne comprends pas.

— C'est possible. Explique.

— C'est Bastien.

Gabriel le fixa deux secondes.

— Vous avez vraiment un problème avec les explications complètes ici.

Yanis laissa passer un sourire.

— Toi, encourage-le surtout, lui lança Mathis.

— Je n'ai rien dit.

Gabriel reprit son crayon.

— C'est qui, Bastien ?

— Le grand qui était avec Maxime dans la cour. Tu vas le découvrir dans cinq minutes.

— Super.

Mathis ne bougea pas. Il aurait pu préciser que Bastien lui avait déjà vidé son sac dans un couloir pour un mot de travers. Il aurait pu parler de Yanis, plaqué contre un casier devant trois surveillants qui avaient regardé ailleurs. Mais Gabriel venait de lui démontrer, dehors, qu'une explication pouvait devenir une invitation à discuter. Mathis avait besoin qu'il se lève, pas qu'il gagne un débat.

— Fais comme tu veux, dit-il enfin.

Il alla s'asseoir près de la porte, à la table qui restait disponible. Yanis prit celle de derrière lui, mais ses yeux revinrent plusieurs fois vers la fenêtre.

Cassandre entra avec une amie. Elle reconnut d'abord le tee-shirt clair du parking. Ensuite la table. Son amie suivit son regard.

— Oh non.

— Quoi ? demanda Cassandre.

— Tu ne vois vraiment pas ?

— Si.

— Tu lui dis ?

Cassandre regarda Mathis, déjà installé, puis Gabriel qui ajoutait des troncs à son dessin.

— Non.

— Pourquoi ?

— Mathis vient de le faire.

— Et il est encore là ?

— C'est bien ce que je regarde.

Cassandre posa son téléphone sur sa table habituelle. Elle aurait pu conseiller à Gabriel de bouger. Elle avait vu assez de rentrées pour savoir ce que Bastien ferait. Mais Gabriel avait été prévenu et était resté ; intervenir à sa place aurait répondu à une question qu'elle voulait le voir résoudre lui-même.

Inès Rahmani entra peu après. Elle salua Cassandre, vit la direction de son regard et s'arrêta.

— Il sait ?

— Oui.

— Et ?

— Il est toujours là.

— D'accord.

— Tu viens de dire ça comme si tu avais compris quelque chose.

— J'ai compris qu'il était encore là.

Inès s'installa, ouvrit son cahier et garda un œil sur Gabriel. Elle l'avait observé face à Maxime : il avait attendu de comprendre la demande avant de refuser. Elle cherchait à savoir s'il connaissait aussi la différence entre tenir bon et se jeter dans un problème.

Léonie arriva avec la fille qui l'avait accompagnée depuis le parking. Elle remarqua les regards tournés vers la fenêtre.

— C'est qui ?

— Le nouveau boursier.

— La Peugeot ?

— La Peugeot.

Léonie observa Gabriel.

— Il est mieux que sa voiture.

— La barre n'était pas très haute.

Puis, elle vit la table.

— Attends. Il sait ?

— Apparemment.

— Ah.

Elle connaissait cette mécanique. Il suffisait de prendre une place que quelqu'un de plus haut placé estimait sienne pour que la salle entière vous regarde comme si vous aviez commis une faute. Elle l'avait déjà éprouvé sans être boursière. La différence, c'est qu'on lui avait toujours laissé le temps de sauver les apparences.

Jade Laurent, installée près de Sarah Diallo, suivit le crayon de Gabriel plutôt que les regards des autres.

— Qu'est-ce que tu regardes ? demanda Sarah.

— Son dessin.

Sarah regarda les élèves qui attendaient l'arrivée de Bastien.

— Tout le monde attend qu'il se fasse emmerder, et toi tu regardes son dessin ?

— Son dessin est plus intéressant que Bastien.

— Argument difficile à contester.

Deux autres filles entrèrent alors presque ensemble, mais sans se saluer. Diane Varennes avançait d'un pas régulier, un sac de sport sobre à l'épaule. Elle avait nagé avant les cours ; ses longs cheveux sombres, encore humides aux pointes, étaient noués à la hâte. Elle s'arrêta près de Bastien absent, puis regarda Gabriel. Quelques mois plus tôt, Bastien lui avait proposé de s'entraîner avec lui « pour apprendre ce que c'est qu'un vrai sport ». Diane, qui avait déjà une place en finale nationale de natation, lui avait demandé combien de longueurs il tenait avant de parler autant. Ils n'avaient plus eu de conversation agréable depuis.

— Qui a prévenu le nouveau ? demanda-t-elle à Yanis.

— Mathis.

— Et il reste ?

— Pour l'instant.

— Ça va être long, cette année, dit Diane.

Elle choisit une place d'où elle verrait le tableau et les deux garçons. Ce n'était ni de la solidarité ni de l'hostilité : elle détestait qu'un conflit physique éclate près de ses affaires, et Bastien avait tendance à confondre une salle de classe avec un vestiaire où tout le monde lui devait le passage.

Mila Ferrand, elle, entra le téléphone à la main, sans filmer. Elle venait de recevoir la photo de la Peugeot. Sa famille possédait un groupe de presse régional, et son père parlait souvent d'« image » comme d'une chose qu'on pouvait acheter, réparer ou détruire. Mila voulait écrire des articles dont personne ne pourrait changer le sens en déplaçant une légende. Elle avait lancé une petite revue des élèves ; le lycée ne l'avait autorisée qu'après avoir obtenu un droit de regard sur les sujets.

— Déjà une histoire avant huit heures quarante ? demanda-t-elle à Sarah.

— Deux, répondit Sarah. Et la deuxième arrive.

Mila suivit son regard jusqu'à Gabriel, puis examina la photo sur son écran.

— On dirait qu'il a garé sa voiture au milieu d'une publicité mensongère.

— Cette phrase, tu peux la garder pour ta revue, dit Sarah.

— Elle ne passerait jamais la correction.

Mila glissa le téléphone dans sa poche et s'assit près d'elle. Elle n'avait pas encore la moindre raison de s'intéresser personnellement à Gabriel. En revanche, elle connaissait la vitesse à laquelle un récit pouvait remplacer ce que tout le monde venait réellement de voir.

Carine entra à 8 h 41, juste avant la fermeture des portes. Elle repéra Cassandre, remarqua qu'elle surveillait quelqu'un et retrouva Gabriel près de la fenêtre.

— Tu commences tôt.

— Quoi encore ? dit Cassandre.

— Première heure de l'année et tu as déjà trouvé quelqu'un à observer.

— Je regarde sa place.

— Bien sûr.

Cassandre tourna la tête.

— C'est celle de Bastien.

Le sourire de Carine changea.

— Ah. Là, je vais regarder aussi.

— Donc tu reconnais que ça n'a rien à voir avec lui.

— Je ne reconnais absolument rien.

— Comme toujours.

— C'est pour ça que tu m'aimes.

— Rêve.

Carine s'assit à sa table, deux rangées derrière Gabriel.

— Il sait ?

— Oui.

— Et il bouge pas ?

— Non.

— Finalement, sa Peugeot me dérange moins.

Adrien entra avec Hugo. La photo de la 206 circulait encore sur leurs téléphones, mêlée à des récits de plus en plus assurés sur Maxime et son sac. Hugo aperçut la place occupée.

— Oh putain.

— Quoi ? demanda Adrien.

Hugo lui indiqua Gabriel d'un mouvement des yeux. Adrien regarda, puis rejoignit tranquillement sa propre table.

— On lui dit ? demanda Hugo.

— Pourquoi ?

— Parce que Roche va le…

— Justement.

Hugo sourit. Cassandre avait entendu la réponse. Elle regarda Adrien, puis la porte. Il attendait le spectacle, lui aussi, mais elle savait qu'il ne regarderait pas la même chose qu'elle.

Bastien entra à 8 h 43, discutant encore d'un entraînement avec un garçon de son équipe. Il salua Adrien, adressa un signe à Carine et se dirigea vers la fenêtre sans lever les yeux. Quand Gabriel apparut devant lui, sa phrase resta en suspens.

— Bouge.

Gabriel termina une ligne et releva la tête.

— Bonjour.

— Dégage de ma place.

— C'est une table du lycée.

— C'est ma place.

— Ah.

Bastien attendit. Gabriel baissa de nouveau les yeux sur sa page.

— Et ?

Un regard circula entre les deux amis de Bastien. Yanis se redressa.

— T'es le nouveau ? demanda Bastien.

— Apparemment.

— Alors je vais t'expliquer comment ça marche.

Gabriel posa son crayon.

— On m'a déjà expliqué plein de trucs aujourd'hui. Vous êtes très pédagogues.

Hugo comprit la référence à Maxime et se mordit l'intérieur de la joue pour ne pas sourire.

— J'en ai rien à foutre de ce qu'on t'a expliqué, dit Bastien. Tu prends tes affaires et tu changes de place.

— Non.

Le mot ne contenait aucun défi particulier. C'était peut-être ce qui le rendait si pénible.

— Quoi ?

— Je reste là.

— Pourquoi ?

— J'étais là avant toi.

Bastien se pencha jusqu'à projeter son ombre sur le cahier.

— Je crois que t'as pas compris qui je suis.

— Non.

— Pardon ?

— Je sais pas qui t'es.

Bastien posa deux doigts contre sa poitrine.

— Bastien Roche.

— Gabriel Morendy. Enchanté.

Carine baissa les yeux, mais Cassandre avait cessé de sourire. Bastien était en train de perdre patience devant toute la classe. Elle connaissait son habitude de pousser un élève et de présenter ensuite le geste comme une plaisanterie.

— Vingt euros qu'il se lève, murmura Carine.

— Non.

— Quoi, non ?

— Il se lèvera pas.

— T'en sais rien.

— Regarde-le.

Carine le fit. Gabriel n'avait pas cherché la professeure des yeux ni déplacé son sac pour pouvoir partir vite.

— Trente, dit-elle.

— Tu vas perdre trente euros.

— Vous êtes vraiment en train de parier ? demanda Inès derrière elles.

— C'est une expérience sociologique, répondit Carine.

— On est en philosophie.

— Interdisciplinaire.

Bastien avança d'un demi-pas.

— Dernière fois. Tu bouges.

— Tant mieux.

— Quoi ?

— Si c'est la dernière fois, on gagnera du temps.

Bastien agrippa le tissu du tee-shirt de Gabriel près de l'épaule et tira. Son geste avait la rapidité de l'habitude. D'ordinaire, la chaise raclait le sol, l'autre élève se levait et Bastien n'avait même pas besoin d'insister.

Gabriel sentit la traction, vit Bastien avancer son poids sur un pied et se décala. Son propre pied coupa l'appui de Bastien ; une main contrôla le bras qui le tenait. Le mouvement fut court. Bastien partit vers l'avant, heurta la chaise de sa cuisse et perdit le sol sous lui.

Gabriel attrapa sa chemise pour freiner la chute. Pendant une seconde, Bastien resta suspendu dans une position ridicule, penché vers le parquet, tandis que Gabriel était encore presque assis.

Diane avait vu le geste depuis le début. Elle ne connaissait pas le sport de Gabriel, mais elle connaissait le corps de Bastien : trop de force lancée vers l'avant, aucun appui préparé pour résister. La chute avait commencé au moment où il avait choisi de tirer. Elle posa une main sur son propre sac de sport pour l'éloigner de l'allée, sans se lever. L'envie de voir Bastien enfin contrarié n'effaçait pas le fait qu'une mauvaise chute sur le coin d'une table aurait pu finir aux urgences.

Mila avait sorti son téléphone au premier « bouge ». Elle avait songé à enregistrer, puis y avait renoncé : sortir un appareil devant Bastien aurait changé la scène, et peut-être sa cible. Elle nota plutôt l'heure sur sa feuille, suivi de trois mots :

« Bastien saisit Gabriel ». Quand la chaise cogna le sol, elle ajouta un point d'interrogation à « chute évitée ? ».

Elle tenait à distinguer ce qu'elle avait vu de ce qu'elle croyait avoir vu.

— Ça va ? demanda Gabriel.

Bastien tourna la tête vers lui.

— Lâche-moi.

— D'accord.

Gabriel ouvrit la main. Bastien acheva sa chute, moins lourdement qu'il n'aurait pu. Le bruit n'en résonna pas moins dans la salle.

Gabriel remit sa chaise droite, vérifia que son cahier n'était pas tombé et reprit son crayon. Mathis souffla un « putain » qu'il regretta aussitôt.

Yanis, pour une fois, ne cacha pas son sourire. Il avait déjà vu Bastien pousser des garçons contre les tables ; jamais il ne l'avait vu finir par terre à leur place.

Hugo leva son téléphone. Adrien posa aussitôt une main dessus.

— Range ça.

— Mais t'as vu ?

— Oui. Roche aussi. Il n'a pas besoin d'une vidéo.

Hugo baissa l'appareil. Adrien avait raison : une image donnerait une forme durable à ce que plusieurs élèves hésitaient encore à croire.

— Trente euros, murmura Cassandre.

— Va te faire foutre, répondit Carine sans quitter Gabriel des yeux.

— Mauvaise perdante.

— Toujours. Il fait quoi, maintenant ?

— Son arbre.

— J'avais remarqué.

Inès s'était penchée pour mieux voir l'endroit où Bastien était tombé.

— Il l'a retenu.

— Quoi ? demanda sa voisine.

— Il l'a empêché de tomber de tout son poids.

— Et après il l'a lâché.

— Parce que Bastien le lui a demandé.

Diane les entendit.

— Si Gabriel ne l'avait pas retenu, Roche aurait rencontré la table avec la tête, dit-elle.

Sa voisine lui lança un regard surpris. Diane parlait rarement pour défendre quelqu'un qu'elle ne connaissait pas. Elle ajouta, plus sèchement :

— C'est juste de la physique.

Mila releva les yeux de sa feuille. « Gabriel retient Bastien », écrivit-elle sous la première ligne, cette fois sans point d'interrogation.

Jade, de son côté, regarda le dessin interrompu.

— Il a pas fini l'arbre, dit-elle.

Sarah tourna lentement la tête vers elle.

— Roche vient de tomber.

— J'ai vu.

— Et toi, tu regardes l'arbre ?

— Roche, je l'ai déjà vu.

Bastien resta un instant au sol. Il repéra ceux qui avaient souri, ceux qui détournaient les yeux trop tard.

— Relève-toi, dit Adrien.

— Ferme ta gueule.

Le silence prit une autre forme. Adrien retira sa main du téléphone de Hugo.

— Très bien.

Bastien se releva sans aide et épousseta sa chemise.

Bastien revint vers Gabriel.

— Tu m'as fait tomber.

— Oui.

— Tu vas faire quoi maintenant ?

Gabriel releva les yeux.

— Finir mon arbre.

Carine laissa échapper un rire bref. Bastien se tourna vers elle.

— Quoi ?

— Rien que tu puisses arranger en me regardant comme ça.

Il resta face à elle une seconde, puis revint à Gabriel. Sa main se referma. Cette fois, il avait envie de frapper pour effacer les sourires.

Claire Roussel franchit la porte avant qu'il fasse un pas. Elle s'arrêta devant la classe silencieuse : Bastien debout trop près d'un élève assis, une chaise de travers, une trentaine de regards qui cherchaient soudain un endroit neutre.

Elle posa ses affaires.

— Je suppose que j'ai raté quelque chose.

Personne ne répondit. Claire regarda Bastien.

— Monsieur Roche ?

— Il m'a fait tomber.

— Monsieur Morendy ?

Gabriel nota qu'elle connaissait déjà son nom. Mathis murmura « liste de classe » sans le regarder.

— Il a essayé de me sortir de la chaise, répondit Gabriel.

— Parce qu'il est à ma place, répliqua Bastien.

Claire tourna la tête vers lui.

— Votre quoi ?

— Ma place. Madame, vous savez que je suis toujours là.

Elle le savait. Elle savait aussi que, les années précédentes, elle avait vu d'autres élèves quitter cette table sans poser de question.

— Ce n'était pas ma question.

— Mais…

Claire regarda Gabriel.

— Monsieur Morendy, puisque vous êtes nouveau, nous pourrions peut-être simplement régler cela en…

— Pourquoi moi ?

— Pardon ?

— Pourquoi c'est moi qui dois changer ? La place était libre. Il me demande de partir, je refuse, il essaye de me tirer de la chaise. Et maintenant c'est moi qui bouge ?

Le ton de Gabriel était posé. Cette précision rendait la réponse plus difficile à contourner. Claire jeta un regard vers Adrien, puis vers les tables où personne ne voulait la regarder.

— Vous l'avez tiré de la chaise ? demanda-t-elle à Bastien.

— Je l'ai pris par l'épaule. Lui m'a mis au sol.

— Vous l'avez pris par l'épaule pour qu'il se lève ?

— Tout le monde sait que je m'assois là.

— Ce n'est pas une réponse, dit Claire.

Mila leva la main à moitié. Elle connaissait le risque de témoigner devant Bastien, mais elle connaissait aussi le résultat probable si la seule description écrite venait de lui.

— Il a attrapé le tee-shirt de Gabriel et l'a tiré, madame.

Bastien pivota vers elle.

— T'étais à l'autre bout de la salle.

— Je suis à quatre tables.

— Tu vas en faire un article ?

Mila sentit l'attaque atteindre sa cible. L'autorisation de sa revue dépendait en partie du lycée, et Bastien le savait. Elle soutint tout de même son regard.

— Non. Je réponds à la question.

Claire regarda l'endroit où se trouvait Mila, puis les autres élèves. Personne ne la contredit. Elle prit un carnet sur son bureau et nota l'heure. Ce petit geste suffit à modifier l'humeur de la salle : l'incident ne resterait peut-être pas une simple rumeur de couloir.

Diane ajouta sans lever la main :

— Il l'a tiré assez fort pour se mettre lui-même en déséquilibre.

— Merci, madame Varennes, dit Claire.

Bastien lui lança un regard chargé d'une vieille contrariété. Diane ne lui accorda pas la satisfaction de répondre.

— Les places ne sont pas nominatives.

— Sérieusement ?

— Très sérieusement.

— Mais ça fait deux ans que…

— Monsieur Roche. Prenez une autre place.

— Vous vous foutez de moi.

Claire se redressa.

— Non. Et je vous conseille de ne pas transformer cette histoire de chaise en incident disciplinaire.

Bastien chercha du regard une place libre. Nicolas, assis seul à une table double, poussa son sac avec empressement.

— Tu peux te mettre là.

Bastien s'y installa. Nicolas dut se serrer contre le bord pour lui faire de la place. Gabriel le vit et comprit que sa table près de la fenêtre n'était pas un cas particulier : Bastien avait une place partout où quelqu'un acceptait de lui en céder une.

Claire attendit que le bruit des trousses et des cahiers reprenne. Elle fit l'appel. C'est ainsi que Gabriel rattacha enfin quelques prénoms aux visages : Cassandre, Carine, Inès, Léonie. Quand Claire prononça « Yanis Aït Salem », Yanis répondit sans quitter Bastien des yeux.

À 8 h 51, Claire écrivit au tableau : Sommes-nous libres lorsque nous refusons d'obéir ?

Hugo lut la phrase, puis regarda Adrien.

— Non mais elle déconne.

— Un commentaire, monsieur Vignal ? demanda Claire.

— Aucun.

Elle fit distribuer une feuille de questions par rangée. Mathis passa la pile à Gabriel sans un mot. Gabriel en prit une, puis tendit le reste à Inès. Elle observa brièvement sa main avant de récupérer les feuilles : le geste qui avait fait tomber Bastien n'avait laissé ni tremblement ni excitation visible.

Claire demanda à chacun de distinguer une règle écrite d'une habitude respectée par peur. Bastien leva les yeux au plafond. Deux autres élèves fixèrent obstinément leur feuille.

Gabriel acheva son dessin pendant qu'elle expliquait les consignes.

— Monsieur Morendy, dit Claire.

Il leva la tête.

— Vous dessinez ?

— Oui.

— Pendant mon cours ?

— Vous écriviez encore.

— Et maintenant ?

Gabriel regarda le tableau, puis posa le crayon.

— Maintenant j'ai fini.

Quelques sourires apparurent. Claire s'approcha de sa table.

— Qu'est-ce que vous dessinez ?

— Une forêt.

— Elle répond à la question ?

— Pas encore.

— Alors prenez plutôt votre stylo.

Carine, derrière lui, murmura :

— Impressionnante analyse philosophique.

Gabriel tourna la tête.

— J'ai résumé.

— J'espère que t'es meilleur au bac.

— C'est prévu.

— Beaucoup de confiance.

— Ça évite de perdre du temps.

Carine soutint son regard une seconde de plus que nécessaire. Cassandre, qui avait entendu, retourna sa feuille avant d'y avoir écrit quoi que ce soit.

À 9 h 02, Claire demanda des réponses. Un garçon du cercle d'Adrien avança qu'une habitude pouvait être une règle « si tout le monde y trouve son compte ». Sarah leva la main.

— Comment tu sais que tout le monde y trouve son compte ?

— Personne se plaint.

— C'est pas la même chose.

— Tu vas faire semblant de pas comprendre ce que je veux dire ?

— Je comprends très bien. C'est pour ça que je demande.

Claire laissa l'échange aller jusqu'au bout, puis interrogea la classe.

— Si une règle n'existe pas officiellement mais qu'un groupe entier la respecte, est-ce encore une règle ?

Plusieurs regards glissèrent vers la fenêtre et la nouvelle table de Bastien. Claire les remarqua.

— Philosophiquement, s'il vous plaît.

— Évidemment, murmura Carine.

— Madame Delcourt, puisque vous avez l'air inspirée…

— Finalement, pas tant que ça.

Claire se tourna vers Gabriel.

— Monsieur Morendy ?

— Ça dépend pourquoi les gens l'acceptent.

— Développez.

— S'ils la trouvent légitime, elle peut fonctionner comme une norme. S'ils obéissent uniquement parce qu'ils ont peur de ce qui arrivera en refusant, c'est surtout une contrainte.

— Et qu'est-ce qui permettrait de les distinguer ?

— Demandez à quelqu'un qui peut refuser sans rien perdre.

Un silence suivit. Claire reposa son feutre.

— Ce n'est pas toujours possible.

— Alors on peut au moins éviter de dire que son silence prouve qu'il est d'accord.

Sarah tourna légèrement la tête vers Gabriel. Mathis, lui, fixa la marge de son cahier. Gabriel parlait comme quelqu'un qui avait compris la question du cours, mais aussi comme quelqu'un qui n'avait encore jamais dû calculer le prix d'une plainte dans ce lycée.

Adrien leva la main.

— On peut aussi refuser une règle juste parce qu'on aime se faire remarquer.

— Bien sûr, dit Claire. Une opposition ne suffit pas à prouver qu'on a raison.

Gabriel regarda Adrien. Il reconnut l'un des garçons de la cour, sans savoir son nom avant l'appel.

— Et l'ancienneté d'une habitude ne prouve pas non plus qu'elle est bonne, ajouta-t-il.

Adrien eut un petit sourire.

— Je n'ai pas dit le contraire.

— Non, dit Sarah, mais c'est pratique de laisser quelqu'un d'autre la défendre à ta place.

Adrien tourna vers elle un sourire poli.

— Tu parles de quelle habitude exactement ?

Sarah ouvrit la bouche. Claire intervint avant qu'elle nomme Bastien.

— Nous pouvons rester sur le principe. Madame de Vaupré ?

Cassandre reposa son stylo. Elle n'avait pas levé la main ; elle comprit pourtant pourquoi Claire l'interrogeait. Elle pouvait dire devant la classe ce qu'un autre du premier cercle aurait présenté comme une évidence.

— Les habitudes évitent aussi de renégocier chaque chose tous les matins. On sait où se mettre, qui fait quoi. Ça peut être confortable.

— Pour qui ? demanda Sarah.

— Pas toujours pour les mêmes personnes, reconnut Cassandre. Mais il faut une raison de les changer, pas seulement le plaisir de contredire.

Gabriel regarda la table près de la fenêtre. Il ne répondit pas. Cassandre avait soutenu son regard pendant la dernière phrase ; elle avait voulu voir s'il se sentirait visé. Son silence l'intéressa davantage qu'une pique.

— La raison peut être qu'on découvre le prix payé par les autres, dit Inès.

Cassandre tourna la tête vers elle.

— Je ne dis pas l'inverse.

— Je sais. Je précise ce que tu laisses de côté.

Carine leva deux doigts, comme pour interrompre une vente aux enchères.

— Ou alors on garde la place du fond pour Bastien et on lui facture la lumière naturelle.

Un sourire passa sur quelques visages ; Bastien la fixa. Carine ne retira pas sa remarque. Elle aimait provoquer, mais elle n'avait pas oublié qu'il l'avait regardée comme une cible quelques minutes plus tôt.

Claire leva la main.

— Ce sera mon dernier rappel : vous pouvez utiliser un exemple, mais vous ne transformerez pas mon cours en tribunal.

Mila regarda le carnet posé près de la carafe. Claire venait de noter l'incident.

Mila se demanda quelle partie apparaîtrait dans un éventuel rapport : le tee-shirt saisi, le croche-pied, la chute, ou seulement le mot « altercation ».

Diane prit la parole à son tour. Elle avait rarement envie d'être mêlée aux débats abstraits, mais la discussion sur la force lui semblait plus concrète que les autres ne l'admettaient.

— Dans mon club, il y a des places réservées aux nageurs de compétition sur certaines lignes.

C'est écrit. On sait à quoi elles servent et qui décide. Si un nageur s'approprie une ligne parce que les autres n'osent pas le gêner, c'est autre chose.

— Une règle a besoin d'une justification visible, résuma Claire.

— Ou au moins d'un responsable qui accepte de la signer, répondit Diane.

Mila nota cette phrase en marge, sans les guillemets. Elle aurait aimé l'avoir trouvée elle-même.

Gabriel regarda Diane. Elle ne lui renvoya pas son regard ; elle avait parlé du bassin, pas de lui. Pourtant, c'était la première personne de cette partie de la salle à décrire clairement ce que Bastien avait tenté de faire sans citer son nom.

Claire reprit la discussion avant qu'elle ne devienne un deuxième affrontement.

— C'est précisément ce que je veux lire dans vos réponses : des raisons, pas seulement des positions.

Inès écrivit la formule de Gabriel dans sa marge. Elle avait suivi sa réponse avant de regarder son visage. L'assurance du matin pouvait passer pour de la bravade ; là, il avait attendu la question exacte, puis donné un critère utilisable. Elle leva la main à son tour pour lui opposer un problème : une personne peut accepter une règle et craindre en même temps de la refuser. Gabriel lui répondit sans chercher à l'emporter. Pendant trois minutes, ils parlèrent réellement du sujet. Claire ne les interrompit pas.

Lorsque la classe passa à un court travail par deux, Léonie fut la plus proche de Gabriel. Elle poussa sa feuille vers lui.

— On compare ?

— Vas-y.

Il lut ses premières lignes.

— T'as pas fait la deuxième.

— Merci, Sherlock.

— Je suis là pour ça.

Léonie prit sa copie. Elle parcourut une réponse déjà complète et s'arrêta au milieu.

— T'as écrit tout ça maintenant ?

— Oui.

— T'es chiant.

— Ça va vite entre nous.

Elle sourit malgré elle. Il lui parlait comme il avait parlé à Carine, à Mathis, puis à Claire : il changeait de ton selon la conversation, jamais selon le nom de la famille.

— Tu sais qui je suis ? demanda-t-elle.

— Léonie.

— Comment ?

— L'appel.

— Ah. Et tu sais autre chose ?

— Sur toi ? Non.

Elle s'attendit à être vexée. Au lieu de ça, elle sentit le poids de son nom de famille lui quitter les épaules pendant quelques secondes.

— D'accord.

— C'était un test ?

— Peut-être.

— J'ai combien ?

— On verra.

Elle reprit sa feuille et retourna à sa table. Inès avait observé l'échange sans en entendre les mots. Léonie fit semblant de ne pas voir son regard.

Jade passa récupérer une feuille tombée entre deux rangées. Elle découvrit de près le dessin de Gabriel.

— C'est toi qui fais ça ?

— Non, un type est entré pendant que je regardais ailleurs.

Jade le fixa. Gabriel sourit à peine.

— Oui, c'est moi.

— La perspective à gauche est bizarre.

— Où ?

Elle posa le doigt près d'un tronc, sans toucher au papier.

— Là. Tu as deux lignes de fuite qui se battent.

Gabriel étudia la page, effaça un trait et le refit.

— Comme ça ?

— Mieux.

— Merci.

Jade reprit sa feuille. Sarah l'attendait.

— T'es vraiment allée critiquer son dessin ?

— Oui.

— Après ce qui vient de se passer ?

— Je pense qu'il peut survivre à une critique sur un arbre.

En revenant à sa place, Jade croisa Mila qui avait plié sa feuille d'observations en quatre.

— Tu prends des notes pour ta revue ? demanda Jade.

— Je prends des notes pour moi.

— C'est ce que tu dis toujours avant de publier quelque chose.

Mila n'eut pas de réplique immédiate. Jade n'avait pas tort. Une photo diffusée hors contexte lui avait valu, l'année précédente, des semaines de commentaires sur l'une de ses créations. Depuis, elle se méfiait de toute personne qui possédait une image et une légende. Mila replia sa feuille une seconde fois.

— Celle-là, je ne la publie pas sans demander.

— À qui ?

Mila regarda Gabriel, puis Bastien.

— C'est le problème.

Près de la fenêtre, Diane s'arrêta devant la table de Gabriel pour récupérer une copie que Claire avait fait circuler.

— Tu as retenu sa chute, dit-elle à voix basse.

Gabriel lui tendit la feuille.

— Il me l'a reproché ?

— Il ne sait même pas que tu l'as fait.

— Alors c'est entre nous.

Diane eut le début d'un sourire. Elle prit la copie, mais resta un instant.

— Tu fais quel sport ?

Gabriel leva les yeux. La question n'avait pas le ton d'une menace, ni celui d'une admiratrice.

— Plusieurs.

— Réponse de quelqu'un qui ne veut pas répondre.

— Tu nages, toi ? demanda-t-il en montrant la marque humide sur la lanière de son sac.

— Plusieurs longueurs.

Il comprit la reprise et sourit franchement cette fois. Diane s'éloigna avant qu'il pose une deuxième question. Elle n'avait appris presque rien sur lui ; elle savait seulement qu'il avait choisi de retenir Bastien quand il pouvait le laisser tomber. Ce détail comptait davantage pour elle qu'un nom de discipline.

À 9 h 12, Claire fit échanger les copies. Cassandre profita du mouvement pour se tourner vers Gabriel.

— Gabriel.

Il leva les yeux.

— Tu sais pourquoi Bastien pensait que tu allais bouger ?

— Parce qu'il est casse-couilles ?

Elle retint un sourire.

— Pas seulement.

— Alors non.

— Tu devrais apprendre rapidement qui est qui.

— Pourquoi ?

— Ça pourrait t'éviter des problèmes.

Gabriel regarda Bastien, occupé à déchirer le coin d'une feuille, puis Adrien.

— J'ai surtout l'impression que connaître les gens crée beaucoup de problèmes ici.

— C'est pas complètement faux.

— Donc je peux rester ignorant encore quelques heures.

— T'es toujours comme ça ?

— Comme quoi ?

— Tranquille au point d'être insupportable.

— Premier jour. J'essaye de faire bonne impression.

— Ça marche pas très bien.

— Merde.

— Mais c'est intéressant.

— Merci, je crois.

Cassandre se remit face au tableau. Elle avait obtenu un échange sans témoin rapproché, mais Carine, deux rangées derrière, n'en avait rien perdu.

— Alors ? lança Carine à voix basse.

Gabriel se tourna.

— Alors quoi ?

— Elle t'a donné le manuel du lycée ?

— Apparemment, je dois apprendre qui est qui.

— Pour une fois, elle donne un bon conseil.

— Tu veux commencer ?

— Par quoi ?

— Qui t'es.

Carine posa une main sur sa poitrine, faussement offensée.

— Tu ne sais pas ?

— Carine.

— Ah.

— L'appel.

— Cette prof gâche vraiment tout. Tu connais pas le reste.

— Quel reste ?

Elle regarda brièvement Cassandre.

— Tu découvriras.

— J'arrive à peine à contenir mon impatience.

— Tu te fous de moi ?

— Un peu.

Carine sourit. Pour la première fois, elle apprécia la conversation elle-même, indépendamment de ce que Cassandre pouvait en penser.

— Madame Delcourt, dit Claire, vous voulez partager avec toute la classe ?

— Je demandais une précision sur l'exercice.

— Vous me la demanderez directement la prochaine fois.

— Promis.

Sous sa table, Hugo reçut un message : une photo floue de Bastien penché devant Gabriel. Quelqu'un avait pris l'image au moment où il perdait l'équilibre.

La légende ajoutée par l'expéditeur disait : « Le nouveau a couché Roche. » Hugo effaça la légende avant de la transmettre. À 9 h 16, une autre version circulait déjà :

« Bastien a essayé de frapper le boursier. » Puis une troisième : « Le mec de la 206 fait du MMA. »

La dernière était une supposition lancée par un élève qui avait vu le mouvement de Gabriel. Elle se trouvait être vraie. Personne dans la salle n'avait encore vérifié.

Bastien sentit son téléphone vibrer. Il lut la photo, serra la mâchoire et écrivit à Adrien : « Je vais le démonter. »

La réponse vint aussitôt : « Non. »

« T'es mon père ? »

« Ton père aurait peut-être réussi à t'acheter un cerveau. »

Bastien leva les yeux. Adrien écrivait encore, sans le regarder.

« Tu as voulu sortir un boursier d'une chaise et tu as fini au sol devant toute la classe. Si tu recommences ici, tu lui offres une deuxième occasion. »

« Va te faire foutre. »

Adrien laissa le message sans réponse. Bastien observa Claire qui ramassait les premières copies, puis Gabriel qui expliquait à Léonie une ligne de son raisonnement. En une heure, le nouveau avait refusé Maxime, pris sa place, l'avait mis au sol et s'était attiré les regards de Cassandre et Carine. Bastien enfonça son téléphone dans sa poche. Sa colère ne diminuait pas ; elle cherchait simplement une autre sortie.

La sonnerie de 9 h 20 coupa Claire au milieu d'une consigne pour le cours suivant. Gabriel rangea son cahier. Mathis le rejoignit avant même qu'il ait remis la trousse dans son sac.

— T'es malade.

— Possible.

— Bastien va pas oublier.

— Moi non plus.

— Tu comprends toujours pas.

Gabriel ferma son sac.

— Alors explique.

Mathis hésita. Yanis était arrivé derrière lui.

— Il m'a déjà fait pareil, dit Mathis. Me tirer d'une chaise. Entre autres.

— L'année dernière, il m'a poussé dans une table, ajouta Yanis.

— Pourquoi ?

— J'avais répondu.

— Et il a été sanctionné ?

Yanis sourit sans humour.

— Il a eu une remarque.

— Une remarque ?

— Son père finance une partie des installations sportives, dit Mathis.

Gabriel regarda Claire, encore près de son bureau, puis Bastien à la porte. Cette information changeait moins son avis sur Bastien que son idée du lycée.

— D'accord.

— Voilà, dit Mathis.

— Là, ça commence à ressembler à une explication.

Jade passa près de la table et jeta un coup d'œil au cahier resté ouvert.

— T'as corrigé la perspective.

— Ouais.

— C'est mieux.

— Merci, prof.

— Fais attention, je vais prendre l'habitude.

Elle s'éloigna avec Sarah. Gabriel sourit brièvement. Pendant cet échange, personne ne lui avait demandé s'il connaissait un nom, s'il comprenait une règle ou s'il méritait sa place. Il avait simplement mal dessiné un arbre.

Inès ramassa le stylo qu'il fit tomber en refermant sa trousse.

— Tiens.

— Merci.

Elle vit sa réponse à la dernière question sur la feuille.

— Tu l'as faite aussi ? Elle n'était pas demandée.

— J'avais fini.

— D'accord.

Elle le laissa rejoindre le couloir. Le garçon qui venait de résister à Bastien était aussi celui qui avait terminé l'exercice en avance. Elle ne savait pas encore lequel des deux aspects attirerait le plus d'ennuis à Gabriel.

Mila attendait à côté de la porte, sa feuille pliée dans la main. Elle vit que Gabriel avait remarqué les regards dans le couloir et décida de parler avant qu'il croie qu'elle venait chercher une déclaration pour la revue.

— Je suis Mila. J'ai dit à Roussel ce que j'avais vu.

— Je t'ai entendue. Merci.

— J'ai aussi noté l'heure et le début de l'échange. Si la direction pose des questions, je veux pouvoir répondre sans reprendre une rumeur.

Elle lui montra ses notes. Gabriel lut la première ligne.

— « Bastien saisit Gabriel par l'épaule. » C'était le tee-shirt, près de l'épaule.

Mila sortit son stylo et corrigea immédiatement.

— Tu vois, c'est pour ça que je demande.

— Tu comptes publier ça ?

— Je ne sais pas encore. Pour l'instant, la photo raconte déjà une autre histoire.

— Alors garde aussi la partie où il me tire de la chaise.

— C'est celle que j'ai écrite en premier.

Ils se regardèrent. Mila ne lui demanda pas de lui faire confiance ; elle venait seulement de lui montrer ce qu'elle avait noté. Elle replia la feuille.

— Si j'en fais quelque chose, je te préviens avant.

— Fais pareil avec lui, dit Gabriel en désignant Bastien du menton. Je préfère que les gens sachent ce que tu écris sur eux.

Mila fut surprise. Bastien venait pourtant d'essayer de l'humilier.

— Tu veux vraiment que je l'interroge ?

— Si tu veux raconter ce qui s'est passé, oui. Ça rendra au moins son mensonge plus intéressant.

Mila laissa échapper un petit rire. Elle détestait reconnaître que quelqu'un venait de lui donner une meilleure méthode que la sienne.

Diane passa près d'eux, son sac de sport sur l'épaule.

— Tout le monde parle de combat, dit-elle à Gabriel. Fais attention à ce qu'ils inventent sur ton geste.

— Toi aussi, tu comptes l'analyser ?

— Peut-être. Si tu me dis quel sport tu fais.

— Plusieurs, répéta-t-il.

— Tu te répètes déjà. Mauvais signe pour la suite.

Elle poursuivit son chemin. Mila la suivit des yeux.

— Elle a été gentille avec toi, là.

— Vraiment ?

— À sa manière. Va falloir apprendre les dialectes de cette classe.

Gabriel récupéra son sac. Il commençait à comprendre pourquoi tout le monde voulait lui donner un mode d'emploi du lycée ; personne ne lui fournissait le même.

Léonie le rattrapa près de la porte.

— Conseil gratuit : quand quelqu'un te demande si tu sais qui il est ici, la bonne réponse est rarement « non ».

— Pourquoi ?

— Parce que certains ont besoin que tu le saches.

— Et toi ?

— Moi quoi ?

— J'ai besoin de savoir qui t'es ?

Elle ralentit.

— En dehors de Léonie ?

— Oui.

Elle sourit, sans réponse prête cette fois.

— On verra.

Plus loin, Carine rejoignit Cassandre.

— Alors, ton diagnostic ?

— J'en ai pas.

— Menteuse.

— Il est intéressant.

— Ah.

— Ne commence pas.

— Je n'ai rien dit. Tu viens quand même de dire qu'un type arrivé en 206 est intéressant moins d'une heure après l'avoir rencontré.

— Cette voiture te traumatise beaucoup.

— Je commence à la trouver attachante.

Carine regarda Gabriel parler encore avec Mathis. Cassandre ne répondit pas, et Carine savoura ce petit silence plus que ses trente euros perdus.

Dans le couloir, plusieurs élèves que Gabriel n'avait jamais vus le dévisagèrent. Une fille consulta son téléphone, leva les yeux sur lui, puis murmura quelque chose à son amie. Gabriel ralentit.

— Pourquoi ils me regardent ? demanda-t-il.

Mathis sortit son téléphone.

— Parce que t'es déjà célèbre.

Une publication privée montrait la photo floue prise dans la salle. Gabriel était assis ; Bastien, penché au-dessus de lui, semblait sur le point de tomber.

La légende disait : « NOUVEAU BOURSIER : PREMIER COURS, PREMIÈRE BAGARRE. »

— Quelle bagarre ? demanda Gabriel.

— Bienvenue ici.

— J'ai fait un croche-pied.

— Eux vont raconter une bagarre.

Les commentaires s'empilaient : « C'est le mec de la Peugeot ? » « Roche s'est vraiment fait mettre au sol ? » « Nouveau fait du MMA apparemment. » « Quelqu'un a filmé ? »

Gabriel s'arrêta sur l'avant-dernier.

— Comment ils savent pour le MMA ?

— Ils savent rien, dit Mathis.

— Bah apparemment si.

— Ou ils inventent tellement de trucs qu'ils finissent parfois par tomber juste.

Gabriel lui rendit son téléphone. Au bout du couloir, Hugo parlait avec Adrien ; Bastien se tenait près d'eux. Plus loin, Cassandre et Carine discutaient, Inès descendait l'escalier, Léonie rejoignait un groupe et Jade rangeait son carnet dans son sac. Une heure plus tôt, ces gens étaient presque tous des inconnus. Maintenant, chacun détenait un morceau différent de ce qui venait de se passer.

Au bout du couloir, Diane s'arrêta pour relire un message de son entraîneur. Elle vit Bastien rejoindre Adrien. Il parlait trop fort pour quelqu'un qui prétendait ne pas être touché. Elle savait ce que valait un adversaire qui se contrôlait mal ; elle savait aussi que les blessures les plus stupides naissaient parfois d'un accès d'orgueil. Mila, quelques pas plus loin, photographia sa propre page de notes avant de la ranger. Une copie datée ne suffirait peut-être pas si la direction décidait d'écouter Bastien, mais elle serait plus utile qu'un souvenir discuté la semaine suivante.

Gabriel consulta l'heure.

— On a quoi maintenant ?

Mathis le fixa.

— C'est tout ? Roche, la publication, tout le monde qui parle de toi…

— J'ai cours.

Gabriel remit son sac sur son épaule et suivit le couloir. Mathis le regarda s'éloigner.

— Putain, il est vraiment bizarre.

Yanis arriva derrière lui.

— Ou alors nous, on s'est trop habitués.

Mathis ne répondit pas. Cette possibilité le dérangeait davantage que la chute de Bastien.

Fin du chapitre 2

Conséquences de la séquence+

Les faits et leurs conséquences dans la continuité.

1. Bastien a perdu sa place et son image de garçon intouchable devant sa classe. Claire lui a publiquement rappelé qu'aucune table ne lui appartient.

2. Une photo accompagnée d'une légende trompeuse circule déjà. Hugo garde pour lui la courte vidéo du sac de Maxime, tandis qu'un autre élève détient l'image de la salle.

3. Mathis révèle à Gabriel que Bastien a déjà agressé Yanis sans sanction sérieuse et que sa famille finance des installations du lycée.

Gabriel commence à mesurer le pouvoir exercé hors des confrontations physiques.

4. Adrien remarque que Cassandre a engagé la conversation avec Gabriel. Il empêche Bastien de provoquer immédiatement une nouvelle scène devant témoins.

5. Cassandre est intriguée par l'assurance de Gabriel ; Carine apprécie désormais leurs échanges pour eux-mêmes. Inès retient son raisonnement en cours,

Léonie son absence de classement social et Jade son dessin.

6. Diane a reconnu le contrôle physique de Gabriel et sait qu'il a retenu la chute de Bastien. Elle ignore encore quel sport il pratique et refuse d'en faire un spectacle.

7. Mila possède une chronologie écrite de l'incident. Elle a corrigé un détail à la demande de Gabriel et lui a promis de le prévenir avant toute publication.

Bastien sait qu'elle a témoigné devant Claire.

8. Une rumeur sur la pratique du MMA apparaît sans preuve publique. Gabriel sait qu'elle est vraie, mais ignore qui l'a lancée et ce que les autres en feront.

Pistes pour la suite+

Des possibilités pour la suite ; ces événements ne sont pas encore accomplis.

1. La vie scolaire convoque Gabriel à propos de la prétendue « bagarre ». Claire doit décrire exactement ce qu'elle a vu, sans pouvoir témoigner de l'instant où Bastien l'a saisi.

2. Maxime apprend que Bastien a échoué devant la même classe. Les deux garçons hésitent entre s'allier et se rejeter la faute de leurs humiliations.

3. Hugo recherche le passé sportif de Gabriel, trouve son titre de champion de France et choisit à qui vendre l'information avant de la diffuser.

4. Bastien évite Gabriel pendant quelques heures puis vise Yanis ou Mathis, qu'il connaît mieux.

Gabriel doit décider s'il intervient dans une attaque qui ne le concerne pas directement.

5. Cassandre choisit Gabriel pour un travail commun. Carine cherche une occasion de passer du temps avec lui sans paraître suivre Cassandre.

6. Jade revient parler dessin avec Gabriel pendant une pause, ouvrant une relation qui n'a pas commencé par le statut social ni par la confrontation.

7. Diane croise Gabriel au complexe sportif. Leur intérêt commun pour l'entraînement devient une rivalité amicale, puis une complicité que Bastien supporte mal.

8. Mila découvre que ses notes et la photo diffusée racontent deux séquences différentes.

Elle doit choisir entre une publication séduisante pour sa revue et un récit exact qui déplairait à la direction.