À 13 h 12, Emma reçut un message de Lucas.
Il n'y avait pas de bonjour. Seulement : « N'ouvre pas le groupe des terminales toute seule. »
Elle s'arrêta devant la baie de la cantine, sa chemise humide rangée dans son sac, le tee-shirt gris de Sarah sous la veste de Chloé.
— Pourquoi ?
Chloé regarda son propre téléphone. Son expression changea avant qu'elle réponde.
— Viens là.
— Montre-moi.
Sarah se plaça à côté d'elles, assez près pour empêcher un élève de regarder par-dessus leurs épaules.
La vidéo durait onze secondes. Elle commençait au moment où Étienne renversait la carafe.
Emma reconnut sa gourde, sa boîte de salade et sa main qui avait cherché quelque chose à tenir. Le cadre s'attardait sur sa chemise mouillée et le soutien-gorge visible sous le tissu. Emma n'avait jamais consenti à être filmée ainsi.
Le film s'arrêtait avant que ses amies la couvrent.
— Ils ont coupé la fin.
— Oui.
— La partie dans laquelle vous arrivez. Ils ont gardé juste ça.
Sous le clip, des garçons commentaient son corps et son sous-vêtement. D'autres réclamaient une nouvelle vidéo. Les réactions s'accumulaient plus vite qu'elle ne pouvait lire les noms.
Emma reconnut deux comptes dont les propriétaires lui avaient demandé les devoirs la semaine précédente.
Elle fit glisser le pouce, puis s'arrêta.
— Tu n'es pas obligée de lire tout ça.
— Je sais.
Elle verrouilla l'écran. Une autre notification apparut immédiatement.
Sami rejoignit le banc avec Jade. Lucas arriva par le couloir, son téléphone à la main, suivi de Nour.
— Ça vient d'arriver dans mon groupe aussi.
— Et dans celui de l'anglais. Ce ne sont déjà plus les mêmes gens qui l'envoient.
— Qui l'a mis en premier ?
— Je sais qui me l'a transféré. Pas qui a lancé la première copie.
— Alexis Perrier filmait. Mais on ne sait pas encore qui a publié.
Emma passa la main sur la manche de la veste. Le tissu était sec. Elle avait pourtant l'impression de sentir encore la chemise froide.
Dans la cour, Yanis et Mathis regardaient une copie sur l'appareil de Romain. Aucun des trois ne riait.
— Tu peux arrêter ?
— Je cherchais celui qui l'a envoyé.
— Tu peux chercher sans remettre la vidéo.
Romain coupa la lecture.
Sur le téléphone de Jade, une miniature suffisait pour reconnaître la table. Elle n'ouvrit pas le film.
— Ils ont déjà changé la légende.
— Je ne veux pas la connaître.
Jade baissa son écran.
Mila s'approcha avec son carnet, puis le garda fermé en voyant Emma.
— Tu veux que je note les groupes dans lesquels elle apparaît ?
— Les groupes et les heures. Pas les commentaires à voix haute.
— D'accord.
— On garde les noms et on demande le retrait.
— Tu ne renvoies pas la vidéo pour montrer ce qu'ils ont fait.
— Je ne la renvoie pas.
Emma remit son téléphone dans son sac. Elle tira la fermeture jusqu'au bout, comme si le silence pouvait se fabriquer avec ce petit geste.
Dans le couloir, la chaleur lui fit ouvrir la veste.
Chloé marchait à sa gauche. Sarah s'était arrêtée quelques pas derrière pour ramasser le cahier qu'un élève venait de heurter en passant.
Deux garçons attendaient près d'un panneau d'affichage.
Emma connaissait leurs visages. Rémi Darras et Tristan Maret, dix-huit ans, terminale, toujours assez proches des groupes influents pour rire au bon moment.
Rémi regarda son téléphone, puis le tee-shirt gris.
— T'as changé de costume ?
— Laisse-moi passer.
Il lui barra brièvement la route du bras.
Chloé se tourna vers lui.
— Bouge.
Rémi attrapa l'ourlet du tee-shirt d'Emma et le souleva brusquement. Elle rabattit le tissu, repoussa sa main et recula.
Rémi rit en regardant Tristan.
— Ne me touché pas.
Tristan avança pendant qu'elle essayait de remettre son sac sur son épaule. Il tira à son tour sur le tee-shirt et sur le soutien-gorge, l'exposant brièvement contre son gré.
Emma plaqua aussitôt ses bras contre elle pour se couvrir. Les garçons regardèrent ; un rire éclata dans le passage.
Son sac glissa jusqu'au pli de son coude. Elle ne pouvait pas le remonter sans desserrer les bras ; elle le laissa peser, le cahier coincé contre ses côtes.
Elle chercha le bord du tee-shirt d'une main, puis la ramena aussitôt contre elle. Pendant une seconde, elle ne sut plus quel geste faire en premier.
Le couloir continuait à bouger autour d'elle. Deux élèves ralentirent au lieu de passer. Un troisième tourna la tête au bruit du rire.
Emma regarda leurs visages avant de réussir à baisser les yeux. Elle aurait voulu disparaître derrière quelqu'un, n'importe qui, sans devoir demander.
Rémi gardait son sourire. Tristan cherchait déjà l'approbation des autres du regard.
— Arrêtez de regarder.
Les mots sortirent très bas. Elle essaya de les répéter, mais sa gorge se serra.
Chloé se plaça entre elle et eux, en lui ramenant la veste sur les épaules.
La manche resta prise sous la sangle du sac. Chloé tira doucement pour la dégager, sans obliger Emma à lâcher ce qu'elle tenait fermé.
— Garde mes épaules devant toi. Regarde-moi.
Emma fixa le col de Chloé. Elle n'arrivait pas à regarder plus haut.
Chloé lui remit un pan de veste dans la main, puis l'autre. Le tissu couvrait enfin ce qu'Emma cherchait à cacher ; ses doigts continuèrent pourtant à le serrer de toutes leurs forces.
— Dégagez !
Sarah arriva sur leur côté et écarta la main de Tristan.
— Vous avez entendu. Reculez.
— C'est bon, on rigole.
Emma ne le regardait plus. Elle tenait les pans de la veste fermés avec les deux mains.
Le rire restait dans sa tête. Elle ne savait plus lequel des garçons l'avait poussé, ni si les autres avaient ri aussi. Elle avait entendu assez pour avoir peur de chaque visage tourné vers elle.
Elle voulut dire quelque chose. Sa respiration se bloqua avant le premier mot.
Rémi avait cessé de rire. Il regardait déjà les élèves qui venaient de s'arrêter.
— On l'a à peine…
— Je t'ai vu.
Chloé ne lui répondit pas. Emma avait commencé à marcher trop vite, et elle suivit.
Emma heurta du bout du pied la base d'une porte. Elle ne ralentit pas. Chloé reprit le sac qui cognait contre son bras et marcha à côté d'elle, en lui laissant assez de place pour ne pas se sentir encore retenue.
La porte des sanitaires des filles heurta la butée. Emma entra dans une cabine et tourna le verrou.
La première fois, elle le tourna dans le mauvais sens.
Puis, elle réussit.
Emma resta debout dans la cabine, les mains encore serrées sur sa veste.
Elle entendit Chloé dire son prénom de l'autre côté.
— Attends.
Sa voix avait cédé sur la deuxième syllabe.
Elle s'assit sur le couvercle fermé. Les larmes arrivèrent d'un coup, et elle posa une main sur sa bouche pour essayer de ne pas faire de bruit.
Cela ne marcha pas.
Dehors, Sarah repoussa doucement la porte des sanitaires pour la laisser presque fermée.
— Je suis là.
Emma essaya de reprendre son souffle. Chaque fois qu'elle croyait y arriver, un sanglot lui coupait la respiration.
— J'avais déjà changé.
Chloé attendit.
— J'avais rangé la chemise. J'avais fait ce qu'il fallait pour…
La phrase s'arrêta.
Elle tira la veste plus haut sur ses épaules.
— Tu n'as rien à leur montrer.
— Je sais. Arrête de me dire des choses que je sais.
Chloé s'appuya contre le mur, près de la cabine.
— D'accord.
Sarah ouvrit le robinet du lavabo quelques secondes, puis le coupa. Le bruit du couloir continuait derrière la porte.
Emma regarda son sac posé entre ses pieds. Son cahier d'anglais dépassait légèrement. Elle avait enfin compris l'exercice à la cantine.
Elle ne se rappelait plus la question.
— Est-ce qu'ils ont filmé là aussi ?
— Je n'ai pas vu de téléphone levé pendant le geste.
— Tu es sûre ?
— Je suis sûre de ce que j'ai vu. Je ne peux pas te promettre pour les autres.
Emma baissa la tête.
Chloé sortit son appareil et envoya à Mila : « Rémi Darras et Tristan Maret. Couloir près sanitaires, vers 13 h 21. Sarah et moi témoins. Emma aux toilettes. Ne viens pas avec un groupe. »
Sarah lut le message avant qu'il parte.
— J'ai vu Tristan. Pour Rémi, c'est toi.
Chloé corrigea cette dernière précision, puis envoya.
Quelques minutes plus tard, Mila frappa doucement à la porte extérieure.
— C'est moi. Je peux entrer ?
Chloé regarda la cabine.
— Oui. Toute seule.
Mila entra et resta près des lavabos.
— Je peux aller chercher un adulte pendant que tu restes ici.
— Pas un qui va me faire raconter ça devant tout le monde.
— Je vais chercher madame Beaumont. Je lui dis de venir ici, sans élèves avec elle.
Emma passa un mouchoir sous ses yeux.
— Dis-lui les gestes. Pas que j'ai eu un problème avec ma tenue.
Mila releva les yeux vers la cabine.
— Je lui dis les gestes.
Quand Mila ressortit, Sarah demeura à l'entrée. Chloé resta près du verrou.
Emma desserra enfin les doigts. La veste portait les marques de ses mains.
Pendant ce temps, Hugo avait quitté la cantine avec Adrien.
La première recherche lui avait donné une fiche de club mal indexée. Il passa sur YouTube et tapa le prénom et le nom ensemble : Gabriel Morendy.
— Là.
Adrien se pencha sur l'écran.
La vignette montrait deux combattants dans l'aire de combat. Le titre associait le nom de Gabriel à une finale du championnat de France de MMA.
La date était en juillet, pendant les vacances d'été de cette année.
— Ouvre.
Le film durait plus longtemps que les extraits qui circulaient dans leurs groupes. Les présentations, les reprises, les pauses entre les rounds et la décision étaient là.
Hugo fit avancer la lecture jusqu'au premier échange.
— Attends. Le nom.
Il revint en arrière. L'annonce présenta Gabriel Morendy, dix-huit ans, dans sa catégorie.
Sur l'écran, Gabriel leva brièvement les gants. Le visage était le même que celui du garçon qui venait de répondre à Théo Lemaître.
— C'est lui.
Bastien les rejoignit avant le premier changement de rythme.
— Vous regardez quoi ?
Adrien tourna le téléphone vers lui.
Bastien resta debout, sans demander à le prendre.
Le Gabriel de la vidéo travaillait avec une concentration qu'ils n'avaient pas vue dans la salle de cours. Il déplaçait ses appuis, cherchait la distance et remontait sa garde après les frappes.
Noé Faure le repoussait, l'obligeait à reculer et revenait sur les mêmes erreurs.
— Il prend aussi.
— C'est un combat. L'autre est en finale avec lui.
— Je vois.
Il toucha sa propre épaule, puis laissa retomber la main.
Adrien passa un doigt sur le bord du téléphone.
— Mets la fin.
Hugo avança jusqu'à la décision.
Gabriel avait la lèvre abîmée et le visage marqué. Noé portait lui aussi les traces du combat. Tous deux cherchaient encore leur souffle.
L'arbitre leva le bras de Gabriel.
Quelques instants plus tard, on lui remit la ceinture. Il la tint devant lui sans effacer la fatigue de son visage.
Hugo mit en pause.
— Champion de France.
Bastien regarda la ceinture, puis la main de l'arbitre.
— Ils ont attendu les points.
— Et il les a eus.
La réponse avait été plus sèche qu'Adrien ne l'avait prévu.
Il regardait le visage abîmé à côté de la ceinture. Il n'y avait plus beaucoup de place pour soutenir que Gabriel bluffait simplement parce qu'il ne baissait pas les yeux.
Victor Bellanger arriva avec Alexis. Théo les suivait, sa chemise encore humide.
— C'est bien Morendy ?
— La finale entière. Pas un montage de salle de sport.
Théo regarda quelques secondes et recula le menton.
— Ça ne change rien à ce qu'il m'a fait.
— Ça change ce que tu risques si tu recommences au même endroit.
Alexis ne commenta pas. Il regarda ses propres messages, puis remit le téléphone dans sa poche.
La vidéo de la finale et l'extrait de quatre secondes n'étaient pas le même fichier. L'un devenait public dans le lycée ; l'autre continuait de cacher le geste initial de Théo.
— Tu me passes le lien.
Hugo l'envoya. Victor ne demanda pas une copie téléchargée.
À 13 h 29, le lien apparut dans un premier groupe de terminale. Puis dans un deuxième, avec une légende qui demandait aux autres de regarder la ceinture à la fin.
Mathis le reçut de Romain. Yanis ouvrit la même adresse sur son appareil.
— Ah, putain.
— C'est en juillet.
— Il avait déjà dix-huit ans.
Mathis remit le début et regarda Gabriel prendre sa place dans l'aire de combat.
Il avait vu Bastien tomber le matin. Cette vidéo ne racontait pas la même chose, mais elle lui donnait enfin un contexte.
— Ça explique sa manière de bouger.
Yanis arrêta la lecture quand le téléphone de Mathis vibra de nouveau.
Le message venait de Chloé. Il indiquait qu'Emma était aux toilettes, que Sarah restait avec elle et que Mila cherchait une adulte.
— Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
Mathis lut jusqu'au bout avant de répondre.
— Ils l'ont encore touchée dans le couloir.
Romain baissa son écran.
— Qui ?
— Deux garçons. Chloé a écrit les noms. On ne va pas débarquer à dix devant les toilettes.
Yanis resta immobile un instant, puis rangea son téléphone sans relancer le combat.
Carine reçut le lien alors qu'elle remontait le couloir avec Léonie.
— Ah. Voilà ce qu'il regardait à table.
Elle ouvrit la vidéo. Cassandre, qui venait de les rejoindre, reconnut immédiatement Gabriel.
Léonie se rapprocha de l'écran.
— Attends, remets le début.
— Le combat ou le moment où il enlève son haut ?
— Tu peux remonter de vingt secondes sans commenter chaque bouton ?
Carine sourit et déplaça la lecture.
Gabriel apparaissait en tenue de combat, le torse dégagé. Le plan des présentations permettait de voir sa carrure avant qu'il rejoigne Noé.
L'annonce venait de préciser qu'il avait dix-huit ans. C'était déjà son visage de maintenant, avec la même manière de relever le menton ; la différence était que rien ne dissimulait le travail des épaules et du torse.
Léonie agrandit la vidéo pour enlever les suggestions autour. Elle prit son temps pour regarder la ligne des abdominaux, le ventre ferme qui se tendait avec sa respiration, puis les épaules lorsqu'il leva les gants.
Léonie regarda ses abdominaux, puis remit discrètement le même passage.
— Ton téléphone est bloqué ?
— Non. J'aime bien cette partie.
— On avait compris. Tu veux lui donner une note ?
— Non. Je veux pouvoir regarder sans que tu me demandes de me justifier.
Elle ramena une mèche derrière son oreille et laissa repartir le film.
— Et oui, ses abdos me plaisent. Beaucoup.
Alice Béraud s'arrêta de l'autre côté du rebord.
— C'est le nouveau ?
— Tu lui as parlé à midi et tu ne reconnais déjà plus sa tête ?
— Je regarde autre chose.
Elle sourit sans s'excuser. Cassandre replia lentement la sangle de son sac autour de sa main.
— Ses épaules. Et ses pectoraux. Il remplit bien le tee-shirt, mais je n'avais pas vu ça.
Alice ne détourna pas les yeux lorsqu'elle sentit Cassandre la regarder.
— On n'avait pas toutes un écran dans la tête quand il a traversé la cantine.
— Apparemment, tu t'es rattrapée.
— Très bien rattrapée.
Elle rapprocha légèrement son visage de l'appareil. La plaisanterie ne lui servait même plus d'excuse : elle voulait regarder et ne voyait pas pourquoi elle aurait fait semblant du contraire.
Inès regarda une reprise où Gabriel ramenait ses bras devant lui.
— Moi, ce sont ses avant-bras.
— Tu as choisi vite.
— Je les avais remarqués avant la vidéo.
Inès suivit le poignet de Gabriel lorsqu'il referma sa garde. Les muscles de l'avant-bras se tendaient avec le mouvement, puis se relâchaient entre deux échanges.
— Et ses mains. J'aime bien les mains comme ça.
— Comme quoi ?
Inès lui adressa un regard tranquille.
— Tu veux vraiment que je te décrive ce qu'on regarde toutes ?
Léonie eut un rire bref. Inès continua de regarder sans se laisser pousser à parler plus fort.
Carine regardait le dos et les épaules de Gabriel se contracter lorsqu'il revenait en garde. Elle laissa le film avancer.
— Là, au moins, on voit à quoi ça sert.
— Tu vas dire ça à tous ceux qui nous envoient leurs selfies de musculation ?
— S'ils me demandent de comparer, oui.
— Les photos devant le miroir, ça va deux minutes. Là, je peux le regarder bouger.
Le garçon appuyé au mur voisin cessa de les regarder et reprit sa conversation.
Carine ne chercha pas à savoir s'il avait entendu.
Le corps qui l'attirait ne restait jamais longtemps immobile dans l'image. Elle suivait les mouvements, la manière dont Gabriel absorbait un échange puis revenait cherché de l'espace.
Elle se surprit à préférer ce passage aux présentations qu'elles venaient de revoir.
Quand Gabriel tourna pour reprendre de l'espace, Carine suivit la largeur de son dos, puis le mouvement des bras. Elle imagina la proximité de ces épaules au lieu de la distance du téléphone.
Cette pensée la fit sourire toute seule.
— J'aime bien les mains, aussi.
— Tu viens de dire que tu regardais le dos.
— Je ne suis pas obligée de choisir un morceau et d'ignorer le reste.
— Tu imagines quoi, là ?
Carine releva enfin les yeux.
— L'avoir près de moi plutôt qu'en miniature. C'est assez précis ?
Elle ne baissa pas la voix. Cassandre l'entendit très bien.
— Tu fais l'inventaire ?
— Tu veux la vidéo pour regarder seulement le score ?
Cassandre tendit la main.
— Passe.
Carine lui donna l'appareil avec un sourire un peu trop satisfait.
Cassandre ne cacha pas son regard. Elle suivit les épaules de Gabriel, ses bras, puis le visage concentré au-dessus de la garde.
Elle avait tenu sa place au bord du groupe jusque-là, en commentant surtout les autres. Avec le téléphone entre les mains, elle n'avait plus besoin de regarder par-dessus une épaule.
Elle revint de quelques secondes, sans demander l'avis de Carine.
Gabriel pivota dans l'image. Cassandre regarda la poitrine, le ventre, puis remonta jusqu'à son visage. Elle prit le temps de finir ce regard avant de relancer.
— Tu cherches une erreur technique ?
— Non.
Carine eut un sourire immédiat.
— Ses épaules me plaisent. Le reste aussi. Tu voulais que je prétende regarder l'arbitre ?
Elle se souvenait de la distance entre eux à la cantine. Il aurait suffi de se rapprocher légèrement de sa chaise pour être tout près de lui ; elle avait choisi de garder l'initiative par les mots.
À présent, elle avait envie de retrouver cette distance et de la réduire.
Le garçon de la cantine avait pris le temps de plaisanter avec elle. Celui du film n'en donnait presque aucun à son adversaire.
— Il est beau.
Léonie leva les yeux vers elle.
— Quoi ?
— Rien. C'est clair.
Carine récupéra son téléphone quand Cassandre le lui rendit.
— On est d'accord sur quelque chose. Profite, ça ne va pas durer.
— Vous avez fini votre tour ?
Cassandre regarda l'appareil resté dans la main de Carine.
— Tu as le lien. Ton écran fonctionne.
Alice sourit et sortit son propre appareil.
Diane s'approcha en entendant le nom de Gabriel. Jade venait du passage vers les sanitaires ; elle resta un peu en retrait.
— Vous avez regardé autre chose que l'entrée ?
— Oui.
— Remets quand il recule en ligne droite.
Carine chercha la séquence. Diane suivit l'écran, puis désigna le retour de Noé.
— Il se fait enfermer là. Après, il change sa sortie.
— Tu regardes vraiment les pieds ?
— Aussi.
— Et quand tu ne regardes pas les pieds ?
— Le dos. Quand il tourne pour sortir. Vous pouvez remettre le passage si vous voulez une explication complète.
Carine le remit avec un sourire. Diane regarda le mouvement jusqu'au bout, sans prétendre qu'il ne lui plaisait que pour sa technique.
Diane eut un sourire bref, sans quitter la vidéo. L'attirance n'empêchait pas qu'elle ait envie de comprendre comment il avait gagné.
À la fin, les filles virent l'arbitre lui lever le bras, puis la ceinture et les marques du combat.
Alice cessa de sourire pendant quelques secondes.
— Il était dans cet état après ?
— Tu viens de le regarder gagner. Tu pensais qu'il n'avait rien pris ?
Jade regarda la décision serrée et les deux adversaires qui se saluaient.
— Il revient quand même jusqu'au bout.
Jade avait aussi regardé ses épaules. Elle ne l'annonça pas au groupe. Le bref plaisir qu'elle avait pris à l'image se mélangeait encore à ce qu'elle venait d'apprendre près des sanitaires ; elle n'avait pas envie de participer à un classement à voix haute.
Cassandre demanda le lien. Inès aussi. Carine le leur transmit.
Un peu plus loin, Adrien regardait les téléphones se rapprocher les uns des autres autour du même écran.
Il avait voulu savoir à qui il avait affaire. Les autres voulaient maintenant voir celui qu'il avait cherché.
— Tu m'avais demandé de vérifier.
— Je sais ce que je t'ai demandé.
Gabriel arriva dans le couloir avec son sac et son téléphone. Il n'avait pas changé de vêtements et ne portait aucune blessure récente.
Il vit Carine lever les yeux vers lui, puis Cassandre. Léonie sourit avant même qu'il soit à leur hauteur.
Le tee-shirt recouvrait maintenant tout ce qu'elles avaient observé à l'écran. Cela ne les empêcha pas de suivre le mouvement de ses épaules sous le tissu et celui de ses avant-bras quand il ajusta la sangle de son sac.
Inès regarda sa main, puis lui adressa un sourire. Alice ne prit même pas la peine de baisser le téléphone qui affichait encore la vidéo.
Gabriel passa des visages à l'appareil, puis de nouveau aux visages.
— J'ai raté quelque chose ?
Carine lui montra la vignette du combat.
— Tu aurais pu choisir une meilleure miniature.
— Ce n'est pas moi qui l'ai mise en ligne.
— La vidéo est très bien.
Gabriel regarda son expression, puis l'appareil de Carine.
— Vous avez regardé le combat ou juste l'entrée ?
— La fin aussi.
— Donc vous savez que j'ai gagné.
— On a remarqué deux ou trois autres trucs.
— Oui. Vos têtes m'ont un peu aidé à deviner.
Léonie ne chercha pas à retenir son sourire. Cassandre soutint son regard ; Carine posa le téléphone contre sa poitrine, l'écran tourné vers elle.
— On devait fermer les yeux ?
— Tu aurais raté la ceinture.
— On t'a dit qu'on avait regardé la fin.
Le sourire de Gabriel s'élargit légèrement.
— Alors tout le monde a été attentif. Ça change des cours.
Gabriel eut un sourire et reprit son téléphone.
— J'ai aussi un cours après. Ça fait quatre trucs.
Il continua vers sa salle. Cassandre le suivit du regard sans chercher à dissimuler cette fois.
Carine vit ce regard et rangea lentement son appareil.
À 13 h 45, Claire Beaumont entra dans les sanitaires avec Mila.
Elle resta près des lavabos, à distance de la cabine fermée.
— Emma, c'est madame Beaumont. Est-ce que tu veux que je reste ?
Emma essuya ses joues avec le dernier mouchoir.
— Oui.
— Je suis là. Tu peux prendre ton temps.
Chloé n'avait pas lâché sa place près de la porte. Sarah lui apporta quelques feuilles de papier propres, puis retourna à l'entrée.
Emma ne sortit pas encore.
Dans le couloir des terminales, Mathis retrouva Gabriel devant la salle.
— Ta finale est partout.
— Elle était déjà sur YouTube.
— Ici, je veux dire.
Gabriel regarda deux élèves baisser leur téléphone trop tard.
— Oui. Ça, j'avais compris.
Mathis passa la main sur la sangle de son sac.
— Pour Emma, ça circule aussi.
Le sourire de Gabriel disparut.
— La vidéo de la cantine ?
— Oui. Et ils s'en sont encore pris à elle dans le couloir. Elle est aux toilettes avec les filles. Beaumont vient d'arriver.
Gabriel regarda vers le passage. Il n'avait pas vu l'agression et ne connaissait pas les deux garçons.
— Elle ne vient pas en cours ?
— Pas maintenant.
Gabriel rangea son téléphone. Mathis resta près de lui, le sien à la main, sans savoir quoi ajouter.
À l'autre bout du couloir, un garçon lançait encore la finale de juillet. Une fille demandait qu'on lui envoie le lien.
Derrière la porte des sanitaires, Emma demanda à Chloé de rester quand elle sortirait de la cabine.
Chloé répondit oui.