À 12 h 18, Gabriel suivit le flot des élèves jusqu'au bâtiment vitré derrière le gymnase. Le cours de philosophie avait fini depuis trois heures ; le reste de la matinée n'avait apporté ni nouvelle bagarre ni réponse à la question qu'il se posait en regardant son emploi du temps : où est-ce qu'on mangeait ici ?
Mathis désigna les portes sans ralentir.
— C'est là. Moi, je vais dehors.
— Dehors où ?
— Banc derrière le bâtiment de sciences. J'ai mon repas.
Il montra une boîte dans son sac. Yanis l'attendait déjà près d'une sortie latérale.
— C'est mauvais ? demanda Gabriel en regardant la façade de verre.
— Ça dépend de ce que tu appelles mauvais.
— Tu pourrais répondre normalement, une fois dans la journée ?
Mathis eut un sourire bref.
— Regarde les prix avant de commander.
Gabriel leva les yeux vers l'entrée. Des élèves franchissaient les portes sous un auvent impeccable. À travers les vitres, il distingua des tables dressées, des suspensions en laiton et un serveur qui apportait deux assiettes sous cloche.
— C'est la cantine ?
— Ils appellent ça le restaurant du lycée.
— Bien sûr qu'ils font ça.
Mathis rejoignit Yanis. Gabriel resta devant l'entrée. Il avait faim, et il n'avait rien apporté. Le sandwich qu'il avait acheté à sept heures avait disparu pendant la pause de dix heures. Il poussa la porte.
Un panneau donnait le nom des producteurs et celui du chef. Aucun prix n'apparaissait sur l'ardoise fixée à l'entrée. Le menu complet se consultait sur une tablette posée derrière le comptoir, là où les élèves passaient commande. Dans la salle, une serveuse redressa un verre de quelques millimètres avant d'accueillir un groupe arrivé derrière Gabriel. Une machine à café brillait au bout d'un bar. Les plateaux étaient en bois sombrent, les serviettes en tissu, et l'odeur de viande grillée avait quelque chose de parfaitement déloyal envers quelqu'un qui n'avait pas déjeuné.
Gabriel récupéra un plateau.
— Vous êtes nouveau ? demanda l'employée derrière le comptoir.
— Ça se voit aussi ici ?
Elle sourit par politesse.
— Les autres savent où poser leur carte. Vous pouvez choisir le plat, les accompagnements et le dessert. Vous réglez à la sortie.
Il regarda les assiettes qui passaient. Les portions avaient l'air faites pour être photographiées avant d'être mangées.
— Je vais prendre la pièce de bœuf. Et du riz.
— Une garniture ?
— Le riz, ce n'est pas une garniture ?
— Si. Je voulais dire une seconde.
— Des pommes de terre, alors. Et les légumes.
L'employée releva les yeux.
— Les trois ?
— J'ai faim.
Elle posa une portion de viande sur l'assiette. Gabriel la considéra.
— Vous pouvez en mettre deux ?
— Une seconde pièce ?
— Oui.
Elle saisit la pince. À côté de lui, deux filles échangèrent un regard amusé, mais Gabriel ne les regardait pas. Il s'était entraîné tôt le matin, puis avait traversé une rentrée qui lui avait demandé plus d'énergie qu'un entraînement ordinaire. Son corps réclamait un vrai repas.
— Et en dessert ?
Sous la vitrine, les pâtisseries étaient disposées comme dans une boutique du centre-ville.
— Le grand gâteau au chocolat.
— L'entremets ?
— Si c'est son nom, oui.
L'employée lui donna un ticket et indiqua la caisse, après le bar. Gabriel remarqua alors la tablette dans laquelle défilait la commande. Deux pièces de bœuf, trois garnitures, dessert : les lignes étaient là, mais le total restait masqué par un écran d'accueil. Le client suivant approchait déjà.
À la caisse, un garçon devant lui posa une carte sur le lecteur sans regarder le montant. Il récupéra son plateau et partit retrouver des amis près des fenêtres. Gabriel avança.
— Cent quatre-vingts euros, annonça la caissière.
Il crut d'abord qu'elle parlait de la commande précédente.
— Pardon ?
Elle tourna l'écran. **180,00 €**. À côté de chaque ligne, un prix qu'il aurait aimé connaître cinq minutes plus tôt.
— Pour un déjeuner ?
La caissière regarda son plateau, puis l'écran.
— Vous avez pris deux pièces et les accompagnements séparés.
— Et du gâteau.
— Oui.
Gabriel dévisagea le montant. Cent quatre-vingts euros, c'étaient des courses pour plusieurs jours à la maison. Son père avait changé lui-même le pneu avant de la 206 pour éviter le tarif du garage ; Gabriel connaissait encore le prix exact de la pièce. Il avait demandé ce lycée pour ses résultats, pas pour financer les assiettes.
Une voix derrière lui lança :
— Il a besoin d'une calculatrice ?
Gabriel ne se retourna pas. La nourriture était déjà servie. Il aurait pu rendre une partie de son plateau et discuter le règlement devant toute la file ; il n'avait aucune envie d'offrir cette scène à ceux qui attendaient. Il sortit sa carte, paya, attendit que le reçu apparaisse et le glissa dans sa poche.
— Merci, dit-il à la caissière.
— Bon appétit.
— À ce prix-là, je vais essayer.
Elle baissa la tête pour cacher un sourire. Gabriel reprit son plateau. Le garçon derrière lui posa une montre au prix de plusieurs années de déjeuners sur le comptoir pour sortir sa carte. Sur l'écran, son addition dépassa deux cent soixante euros. Il parlait d'autre chose pendant que le paiement passait.
Gabriel s'écarta. Ce n'était pas seulement cher. Pour certains, la somme ne comptait même pas assez pour interrompre une conversation.
La salle avait l'air ouverte à tous jusqu'à ce qu'il faille choisir une table.
Près des baies vitrées, de longues banquettes accueillaient Adrien, Cassandre et les élèves dont les noms étaient connus au-delà du lycée. Il restait plusieurs chaises libres, mais les nouveaux arrivants demandaient d'un regard avant de les prendre. Au centre, les familles très aisées occupaient les tables rondes. Plus près du bar, des élèves moins influents se partageaient les places qu'on leur laissait. Le fond de la salle, près des portes de service, réunissait ceux qui avaient sorti des boîtes de repas ou des sandwichs de leurs sacs. Personne n'avait posé de pancarte. Personne n'en avait besoin.
Près des portes de service, Sarah, Jade, Chloé, Nour, Lucas et Romain s'étaient serrés autour de deux tables. Salomé Ndiaye, qui prêtait souvent ses fiches de langues, avait rapproché une troisième table avec Élisa Giraud. Amina Bensaïd y posait trois boîtes de repas sans attendre qu'on lui attribue une place. Emma leur gardait une place avec sa boîte de repas ; Sami devait les rejoindre. Mathis et Yanis mangeaient d'ordinaire sur le banc du bâtiment de sciences, mais savaient où trouver les autres. Les treize boursiers se passaient les cours manqués, les chargeurs de téléphone et parfois les vêtements de rechange. Ils ne pensaient pas tous la même chose et se disputaient aussi. Ils avaient appris à se prévenir quand un élève riche cherchait quelqu'un sur qui décharger sa colère. Gabriel venait d'arriver ; ils ne savaient pas encore s'il ferait partie de ce cercle. Salomé pensait qu'il attirerait des ennuis. Amina refusait de juger un nouveau à partir d'une seule matinée ; Élisa voulait surtout finir son exercice de chimie avant le cours suivant.
À une table centrale, Léonie faisait tourner un verre d'eau entre ses doigts. Carine parlait avec deux filles de l'anniversaire d'un garçon qui pouvait faire venir un DJ de Paris pour deux heures. Léonie avait obtenu une invitation provisoire : Carine lui avait dit qu'elle lui confirmerait l'adresse. Elle connaissait la différence entre une promesse et cette phrase-là.
— Tu viens avec nous vendredi, si on garde assez de place, dit l'une des filles.
— Si vous gardez assez de place pour quoi ? demanda Léonie.
— Pour les gens qui savent s'habiller.
Léonie baissa les yeux sur sa tenue, achetée précisément pour éviter ce genre de remarque. Carine prit une gorgée d'eau sans prendre sa défense.
— Je ferai un effort héroïque, dit Léonie.
La fille rit, satisfaite d'avoir été drôle. Léonie regarda la salle pour se donner autre chose à faire que répondre. Elle vit Gabriel à la caisse, puis son expression devant le montant. Elle comprit immédiatement. Sa famille pouvait payer le déjeuner ; chez, elle aussi,, cent quatre-vingts euros exigeaient tout de même une raison.
— Tiens, la Peugeot a faim, dit une autre fille.
— Il a pris quoi ? demanda Carine.
— Tout ce qui passait, on dirait.
Léonie vit l'assiette. Elle eut envie de rire, cette fois pour de bon.
— Il va au moins amortir sa journée.
Carine suivit Gabriel des yeux. Cassandre, plus loin, faisait la même chose sans se rapprocher. Leur rivalité n'avait pas encore de règle nouvelle, mais Gabriel suffisait déjà à modifier où elles regardaient lorsqu'une porte s'ouvrait.
Gabriel passa devant une table de quatre places dont deux étaient vides. Un garçon posa sa veste sur l'une ; son amie étendit son téléphone sur l'autre. Ils continuèrent de parler sans lever les yeux. Il traversa le centre de la salle. À une autre table, une fille rapprocha une chaise de sa jambe au moment où il arrivait. Gabriel ne lui avait rien demandé. Il comprit le geste, continua et trouva enfin une petite table libre à la limite entre le bar et les portes de service.
Elle n'était ni la meilleure ni la pire. Il s'assit. De là, il voyait presque toute la salle. Il coupa sa première pièce de viande.
— Tu vas vraiment manger tout ça ?
Mila Ferrand s'était arrêtée avec un bol et un carnet coincé sous le bras.
— Je viens de payer, dit Gabriel. C'est mon seul projet.
— Ta phrase ferait une bonne légende.
— Tu me demandes avant de la publier ?
Mila eut la décence de reconnaître la reprise.
— Oui.
— Alors non.
— Ça commence bien, notre collaboration.
— On en a une ?
— Pas encore. Tu as vu la photo qui tourne ?
— Celle où j'aurais commencé une bagarre ?
— Il y en a une nouvelle : quelqu'un a écrit que Roche avait été emmené à l'infirmerie.
Gabriel arrêta sa fourchette.
— Il était debout quand on est sortis.
— Je sais. C'est pour ça que je te le dis.
— Tu vas corriger ?
— Je cherche d'abord qui a envoyé la photo. Après, je corrige ce que je peux prouver.
Elle regarda autour d'elle. À la table de Sarah et Jade, une place l'attendait.
— Je te laisse manger ton investissement, dit-elle.
— Bonne idée.
Mila partit. Gabriel termina la première bouchée. La viande était excellente, ce qui l'agaça presque. Elle n'était pas excellente à cent quatre-vingts euros ; elle était simplement excellente. La différence avait déjà disparu de son compte.
Un serveur apporta une eau pétillante à Adrien. À sa droite, Étienne de Saint-Aubin, dont le grand-père possédait une partie des immeubles autour du lycée, leva son verre sans quitter son téléphone des yeux. Étienne parlait fort juste assez pour que les tables voisines entendent les noms des endroits où il était allé pendant l'été. Quand il oubliait la présence des autres, il devenait plus précis encore dans sa manière de les rabaisser.
— Tu as revu la vidéo du sac ? demanda-t-il à Hugo.
— Quelle vidéo ?
— Arrête.
Hugo regarda Adrien. Adrien mangeait et ne leur accorda aucune réponse.
— Elle n'est pas sortie, dit Hugo.
— Maxime t'a demandé de l'effacer. Je pensais que tu savais obéir.
— Je sais surtout quand attendre.
Étienne eut un sourire. Il aimait les informations que Hugo retenait pour les vendre plus tard ; il aimait moins qu'il le dise si clairement.
À quelques mètres, Emma Morel avançait avec son repas apporté de chez elle dans une boîte transparente. Elle cherchait Sarah. Jade lui fit signe depuis une table proche du fond. Emma prit l'allée entre les baies vitrées et le centre parce que c'était la plus courte. À côté d'Étienne, une chaise bloquait le passage.
Dans ce lycée, demander un service à un boursier pouvait signifier le lui imposer. Certains héritiers les traitaient comme des objets disponibles quand ils étaient contrariés : un sac à faire porter, un verre à recevoir, une humiliation à encaisser. Des boursières avaient déjà subi des attouchements et vu leurs vêtements relevés de force devant témoins. Elles avaient trouvé des amis pour les aider après coup, jamais un élève du premier cercle prêt à perdre sa place pour les défendre sur le moment. L'établissement avait laissé trop d'incidents se refermer sans conséquence. Emma savait que le sourire d'Étienne ne la protégeait de rien.
— Pardon, dit Emma.
Étienne ne bougea pas. Emma attendit, puis essaya de contourner la chaise par l'autre côté. Il leva alors un bras pour attraper la carafe posée près de lui.
— Tu peux porter ça à leur table ? demanda-t-il.
Emma regarda la carafe.
— J'ai les mains prises.
— Tu peux poser ta boîte.
— Je vais m'asseoir.
Ce n'était ni une insulte ni un défi. Étienne leva les yeux vers elle. Dans le silence qui suivit, plusieurs élèves comprirent que son refus allait coûter davantage que les dix secondes nécessaires pour porter de l'eau.
— On te demande un petit service, dit-il.
— Elle a déjà dit non, murmura Cassandre à Adrien.
— Alors ça devrait s'arrêter là, répondit-il sans regarder Étienne.
Il ne parla pas plus fort. Étienne avait déjà pris la carafe.
— Fais attention, alors.
Il se leva pour lui laisser le passage. Au moment où Emma avança, il inclina la carafe. L'eau se répandit sur le devant de sa chemise et sur le couvercle de sa boîte. Étienne recula d'un pas parfaitement inutile.
— Merde. Tu m'as bousculé.
Emma n'avait pas touché son bras. Un téléphone était déjà dirigé vers l'allée. L'eau froide lui coula jusqu'à la taille. Le tissu clair devint translucide et laissait voir son soutien-gorge. Elle croisa aussitôt les bras devant elle. Sa boîte glissa presque de ses mains. Un rire partit d'une table voisine. La scène fut filmée sans son accord.
Gabriel vit le geste et baissa les yeux vers son assiette. Il avait vu assez clairement qui avait versé l'eau. Il n'avait pas envie de se retrouver au milieu d'une troisième confrontation avant la fin de son premier jour. Emma ne lui avait rien demandé, et aller provoquer Étienne ne sécherait pas sa chemise. Il coupa un autre morceau de viande. Le malaise de rester assis ne changea pas sa décision.
À la table du fond, Sarah était déjà debout. Chloé tira une chaise à Emma ; Nour demanda à Jade si elle avait sa veste. Amina écarta sa propre boîte pour libérer le passage. Elles n'avaient pas besoin de se mettre d'accord à voix haute.
— Range ton téléphone, dit-elle au garçon qui filmait.
— Je filme la salle.
— Tu filmes sa chemise. Range-le.
Jade retira sa veste et traversa l'allée. Elle la tendit à Emma sans commentaire. Emma la prit, la passa sur ses épaules et serra les pans devant elle. Salomé prit sa boîte de repas pour qu'elle n'ait pas à la porter en tenant la veste fermée. Lucas alla chercher des serviettes propres ; Nour fixa l'heure du geste dans son téléphone, sans photographier Emma. Mila était restée à sa table. Elle pouvait interroger Étienne plus tard, mais elle ne traversa pas la salle pendant qu'Emma cherchait à se couvrir.
— Je ne t'ai pas bousculé, dit Emma à Étienne.
— Tu veux qu'excuse-moi d'avoir renversé de l'eau sur ma propre table ?
Il montra le bord à peine humide de la nappe. Hugo regarda la carafe presque vide, puis le téléphone d'un élève derrière lui. Il savait déjà quelles images feraient oublier le début de la scène.
— Laisse, dit Emma.
Elle ne parlait pas à Étienne, mais à Sarah qui s'avançait. Elle voulait atteindre les toilettes avant d'avoir à se battre pour que les autres reconnaissent ce qu'ils avaient vu.
Sarah se décala. Jade marcha avec Emma vers le couloir ; Chloé les suivit avec la boîte d'Emma. Amina proposa de les accompagner ; Emma lui demanda de rester près des autres. Amina respecta ce choix. Le garçon qui filmait rangea son téléphone quand Sarah lui demanda son nom. Il avait peut-être déjà enregistré assez.
À l'autre extrémité de la salle, Sami Benali observait la sortie d'Emma. Il tenait un sandwich enveloppé dans du papier. Un élève installé à la table devant lui venait de reculer son sac pour occuper une chaise libre.
— Vous avez aussi réservé tout le couloir ? demanda Sami.
— Assieds-toi où tu veux, répondit l'élève.
— C'est ce que j'essayais de faire.
Le garçon posa son verre d'eau sur le bord de la table, juste au-dessus du sac ouvert de Sami. Il fit mine de chercher quelque chose derrière lui ; sa manche heurta le verre. L'eau tomba sur le cahier, le sandwich et le bas du tee-shirt de Sami.
— Oups.
Sami resta une seconde immobile. Puis, il sortit son cahier du sac. L'encre commençait déjà à traverser la première page.
— Tu l'as mis exprès là.
— Tu veux que je te rembourse l'eau ?
Deux garçons rirent. Mathis, revenu chercher une bouteille à remplir, s'arrêta près de la porte. Il vit le cahier et fit un pas vers Sami, puis jeta un coup d'œil à la table d'Étienne. Yanis arriva derrière lui. Romain poussa ses propres feuilles hors de la flaque ; Lucas revint avec les serviettes.
— Je vais chercher du papier, dit Mathis à Sami.
— J'ai besoin d'un cahier, répondit Sami.
Élisa sortit un cahier neuf de son sac.
— Prends celui-là. Tu me le rendras quand tu auras recopié ce qui peut l'être.
— Il est à toi.
— Et maintenant tu peux écrire dedans. Dépêche-toi avant que l'encre traverse toutes tes pages.
Mathis n'avait pas de cahier de rechange dans la main. Il partit vers le comptoir avec Lucas. Romain proposa à Sami ses notes de la matinée, Chloé promit de photographier les siennes. Nour vérifia si le téléphone qui avait filmé Emma visait maintenant Sami. Yanis resta près de lui, assez proche pour qu'il n'ait pas à faire face seul au garçon du verre. Sami essuya son sandwich avec une serviette déjà humide et le reposa. Il aurait voulu trouver une phrase drôle. Rien ne venait.
Dans la salle, les deux incidents étaient séparés de quelques mètres et reliés par la même assurance : les auteurs pouvaient appeler ça un accident ; les victimes devaient décider si contesté valait le risque. Gabriel le comprenait. Comprendre ne lui donnait toujours pas envie de jouer le défenseur de tout le monde. Il mangea, plus vite qu'avant. Il comptait finir et sortir.
Léonie avait vu Emma partir avec la veste de Jade. Sa voisine se pencha vers elle.
— Elle n'aurait pas dû lui répondre.
— Elle a dit qu'elle allait s'asseoir.
— Exactement. Avec Étienne, c'est une réponse.
Léonie posa son verre. Elle connaissait cette traduction permanente : avec certains, demander était un ordre et refuser était une provocation. Elle avait appris à en sourire lorsque cela visait quelqu'un d'autre.
— C'est surtout lui qui a versé l'eau, dit-elle.
Carine leva les yeux vers elle.
— Je l'ai vu aussi.
— Alors dis-le-lui.
— Tu peux le faire.
Léonie ne répondit pas. Carine n'était pas intervenue non plus. Cassandre s'était contentée d'une phrase à Adrien. À leurs tables, le silence n'avait pas le même prix pour tout le monde.
Étienne reprit la carafe vide et regarda vers Gabriel. Il avait remarqué qu'il n'avait pas bougé. La photo de la 206, le sac de Maxime, la chute de Bastien : depuis le matin, chacun racontait à sa manière la résistance du nouveau. Étienne voulait savoir si elle survivait à une humiliation plus légère qu'une bagarre, assez légère pour être niée aussitôt.
Il prit une bouteille d'eau neuve sur le plateau d'un ami.
— Tu fais quoi ? demanda Adrien.
— Je lui apporte à boire. Il a l'air d'avoir commandé pour six.
Adrien posa ses couverts.
— Tu as vu comment ça s'est fini pour Roche.
— Je ne suis pas Roche.
— C'est exactement ce qu'il pensait.
Étienne haussa les épaules. Il n'avait pas demandé un conseil ; surtout, il n'aimait pas en recevoir devant les autres. Il contourna la table avec sa bouteille ouverte. Hugo hésita, puis laissa son téléphone posé. Il ne voulait pas une deuxième image où l'ami d'Adrien finissait ridicule.
Gabriel terminait sa deuxième pièce de viande quand l'ombre d'Étienne coupa la lumière de la table.
— La cantine te plaît ?
Gabriel leva les yeux. Il reconnut le garçon de la carafe.
— Le cuisinier sait travailler.
— C'est déjà ça. Tu as choisi la bonne table ?
— Elle avait quatre pieds et personne dessus.
Quelques élèves proches se turent. La réponse ressemblait à celle donnée à Bastien le matin, mais Gabriel ne cherchait pas à rejouer la scène. Il voulait simplement que l'autre s'écarte.
— Tu as soif ? demanda Étienne.
— Non.
— Prends quand même.
Il avança la bouteille au-dessus du plateau. Son poignet tourna légèrement ; Gabriel suivit le mouvement. L'eau commença à toucher le bord de la table.
Gabriel saisit le goulot avant qu'elle atteigne son assiette. Il se leva dans le même mouvement, reprit la bouteille et envoya son contenu en plein visage d'Étienne. L'eau éclaboussa son col, son menton et la nappe derrière lui. Gabriel posa la bouteille vide au milieu de la table.
— J'ai dit non.
Étienne resta les yeux fermés une seconde. Ses cheveux lui collaient au front. Le silence de la salle arriva après le bruit de l'eau, comme si les témoins avaient besoin de vérifier ce qu'ils venaient de voir.
— Es-tu complètement malade ?
— Tu allais renverser ça sur mon repas.
— Je t'apportais une bouteille.
— Ouais. Ouverte et penchée.
Gabriel se rassit. Il tira son plateau hors de la flaque avant qu'elle atteigne le gâteau.
— Vous pouvez vous écarter ? Je mange.
Ce dernier mot produisit plus de rires que l'eau. Étienne chercha autour de lui quelqu'un qui lui restituerait la version de la scène dans laquelle il maîtrisait la situation. Il aperçut Adrien, immobile, puis Cassandre qui tenait sa serviette entre deux doigts.
— Il m'a arrosé devant tout le monde, dit Étienne.
— Je t'avais dit d'éviter sa table, répondit Adrien.
— Tu vas le laisser faire ?
— C'est ton eau.
La réplique ne défendait pas Gabriel. Elle renvoyait seulement Étienne à son initiative. Hugo baissa les yeux pour ne pas sourire. Bastien, installé plus loin, regardait la scène avec une attention désagréable ; il connaissait trop bien le moment où un groupe attendait que vous récupériez votre statut en faisant pire.
Un serveur arriva avec des serviettes. Il en donna une à Étienne, deux à Gabriel pour la table, et demanda si le plat avait été touché.
— Non, dit Gabriel.
— Vous souhaitez que je fasse venir un responsable ?
Gabriel regarda Étienne, sa chemise trempée et ses amis à quelques pas. Sa carte bancaire venait de payer cent quatre-vingts euros pour un repas qu'il n'avait pas terminé.
— Je souhaite finir de manger.
— Monsieur de Saint-Aubin ?
Étienne serra la serviette.
— Je veux une autre chemise.
— Je vais voir ce qu'on peut faire.
Le serveur ramassa la bouteille. Étienne retourna vers sa table. Il n'oublia pas le regard des autres en traversant la salle. Gabriel non plus ; il savait qu'il venait d'ajouter un nom à la liste de ceux qui lui en voulaient. Il ne l'avait pas cherché, et cela n'allégeait en rien la conséquence.
Mila avait vu le début du mouvement. Cette fois, elle n'avait pas pris de notes : son carnet était sous son bol. Elle le sortit, hésita, puis écrivit seulement les gestes dans leur ordre. Plus loin, le garçon qui avait filmé Emma avait tenu son téléphone assez haut pour enregistrer la fin avec Étienne. Il pouvait faire disparaître la bouteille penchée en coupant une seconde. Mila regarda la salle et comprit qu'une image exacte serait, une fois encore, moins facile à obtenir qu'une image spectaculaire.
À la table centrale, la voisine de Léonie se tourna vers elle.
— Tu vois ? C'est pour ça qu'on ne s'assoit pas avec eux.
— Avec qui ?
— Les boursiers. Tu sais très bien.
— Emma s'est fait arroser. Sami aussi. Là, Étienne a essayé de faire pareil.
— Et le nouveau lui a vidé la bouteille dessus. Tu défends ça ?
Léonie regarda Gabriel. Il remettait une serviette sous son assiette et reprenait son repas. Il n'avait adressé un mot ni à Emma ni à Sami. Ce détail empêchait de faire de lui le héros que la fille dénonçait. Il avait surtout refusé de se laisser traiter comme eux.
— Je défends le droit de déjeuner sans prendre une douche, dit Léonie.
— Toujours tes grandes phrases, soupira sa voisine.
Carine ne sourit pas. Elle suivait Léonie du regard. Leur table était assez proche de Gabriel pour qu'il voie qui se lèverait ; assez loin pour que le déplacement soit remarqué.
— L'adresse de vendredi, dit Carine, je l'envoie ce soir à ceux qui viennent.
Léonie comprit ce que Carine n'avait pas précisé. Rester garantissait seulement une chance d'être invitée ; partir pouvait la lui retirer. Elle avait passé deux ans à calculer ce genre de chances.
Elle prit son plateau.
— Tu pars ? demanda Carine.
— J'ai fini.
Elle n'avait mangé que la moitié de son dessert. Carine baissa les yeux vers l'assiette, puis revint à elle.
— Tu fais ce que tu veux.
— Je sais.
Léonie emporta pourtant le dessert. Elle s'arrêta près de la table de Gabriel.
— Il te reste de la place ?
Gabriel regarda les deux chaises vides.
— Apparemment.
— C'est une réponse dangereuse ici.
— J'en ai appris deux ou trois, aujourd'hui.
Elle s'assit. À la table de Carine, quelqu'un murmura quelque chose que Léonie n'entendit pas. Elle choisit de ne pas se retourner, bien qu'elle en eût très envie.
Gabriel coupa son gâteau. Léonie regarda son plateau.
— Tu l'as pris avec le menu ?
— Il y a un menu ?
— Oh non.
— Arrête de faire cette tête.
— Combien ?
— Cent quatre-vingts.
Léonie posa sa cuillère.
— Pour un seul repas ?
— J'ai pris deux pièces de viande.
— Ça n'aide pas autant que tu crois.
— J'ai compris à la caisse. Je reviendrai avec un sandwich.
— Ou tu peux prendre le menu fixe. Il est à vingt-huit euros.
Gabriel la regarda.
— Tu dis ça comme si c'était donné.
— Non. Je dis ça comme quelqu'un qui vient d'apprendre ce que tu as payé.
— Vingt-huit euros tous les midis, ça reste un budget. Je mangerai ailleurs.
Léonie hocha la tête. Elle n'avait pas calculé le coût d'un mois de déjeuners avant de parler. Lui, si. Il n'avait pas eu besoin de l'expliquer longtemps.
— Tu n'étais pas obligé de venir à cette table, dit Gabriel.
— Elle était libre.
— C'est ce que j'ai dit ce matin. Apparemment, ça ne suffit pas.
— Je sais.
Elle aperçut Emma revenir du couloir avec la veste de Jade fermée sur sa chemise humide. Sarah l'accompagnait. Sami avait étalé son cahier mouillé sur des serviettes ; Mathis et Lucas lui apportaient du papier absorbant. Chloé lui montrait déjà les photos de ses propres notes. Ils s'occupaient les uns des autres sans attendre qu'une table prestigieuse leur donne la permission.
— Je pourrais leur demander si ça va, dit Léonie.
Gabriel regarda le groupe, puis son gâteau.
— Tu pourrais.
Il ne lui donna ni ordre ni approbation. Léonie comprit que sa visite obligerait Emma ou Sami à remercier une fille venue de la table de Carine, sous les regards de ceux qui venaient de les humilier. Elle n'était pas sûre de vouloir imposer cela pour se sentir courageuse. Elle resta assise.
— Je ne sais pas s'ils veulent me parler, dit-elle.
— C'est possible.
Sarah vit Léonie près de Gabriel. Elle ne lui fit pas signe. Léonie croisa ensuite le regard de Carine. Il n'avait rien d'ouvertement hostile. C'était pire : Carine évaluait ce que ce déplacement voulait dire pour la suite et laisserait Léonie le deviner.
À 12 h 48, Claire Roussel entra avec un collègue pour prendre un café. Le sol avait été essuyé ; elle ne vit qu'une serviette mouillée sur la table d'Étienne et une autre près de Gabriel. Cassandre parla la première quand elle passa à côté d'elle.
— Il y a eu de l'eau renversée.
Claire observa Emma sous la veste de Jade, puis Sami qui étendait son cahier.
— Plusieurs fois, visiblement.
— Trois, dit Mila derrière elle.
Claire se retourna. Mila tenait son carnet fermé.
— Vous avez vu ?
— Deux débuts et trois fins. Je vérifierai avant de vous raconter le reste.
Claire n'insista pas devant les tables. Elle posa sa tasse au comptoir et regarda le garçon dont le téléphone dépassait encore de la poche. Il détourna les yeux.
À la table de Gabriel, Léonie prit enfin une bouchée de son dessert.
— Tu sais que Saint-Aubin ne va pas oublier ?
— J'ai remarqué que c'était une habitude du lycée.
— Il peut faire circuler une autre version.
— Il faudra qu'il explique pourquoi il est venu à ma table avec une bouteille ouverte.
— Il n'aura peut-être pas à l'expliquer.
Gabriel posa sa fourchette. Mathis lui avait déjà dit une chose semblable à propos du sac de Maxime. À la troisième répétition, elle commençait enfin à cesser d'être une formule.
— Tu l'as vu ? demanda-t-il.
— Oui.
— La bouteille ?
— J'ai vu qu'il la penchait. Après, tu l'as prise.
— D'accord.
— Je ne te promets pas de témoigner si on me le demande devant tout le monde, dit Léonie.
Elle avait parlé avant de trouver une version plus élégante de la vérité. Gabriel la regarda.
— Je t'ai pas demandé de promettre.
— Je sais. C'est pour ça que je te le dis.
Il accepta la réponse. Elle avait quitté une table ; elle n'avait pas encore quitté ce que cette table pouvait lui apporter. Ce n'était pas une contradiction qu'il avait besoin de résoudre pour elle.
Son téléphone vibra. Mathis lui avait envoyé une photo du reçu qu'un autre élève avait photographié à la caisse : **180,00 €** entouré de trois emojis de feu. Le message au-dessus disait : « Le boursier mange comme Adrien mais paie lui-même. »
Gabriel releva les yeux vers la caisse.
— Ils photographient aussi les additions ?
— Ici, ils photographient tout ce qui peut devenir une blague, dit Léonie.
Elle tendit la main, puis s'arrêta avant de toucher son téléphone.
— Ça te dérange que je voie ?
Il le tourna vers elle. Elle lut le message et sa bouche se durcit.
— La personne à la caisse n'aurait pas dû laisser voir ton montant.
— La personne qui a pris la photo n'aurait pas dû la prendre.
— Aussi.
Gabriel rangea son téléphone. Il ne savait pas encore si la photo venait d'un élève de la file ou de quelqu'un derrière le comptoir. Il ne lui restait plus que quelques bouchées de gâteau. Il les termina malgré le message.
À 12 h 55, il se leva avec son plateau vide. Il avait payé le prix d'un repas qu'il n'achèterait pas deux fois. Léonie se leva aussi, son dessert terminé. Autour d'eux, la salle reprenait son bruit normal. Ce retour au calme ne séchait pas la chemise d'Emma, ne sauvait pas le cahier de Sami et n'effaçait pas l'eau du visage d'Étienne. Chacun sortirait avec une version différente de ce déjeuner.
Près du bar, Gabriel croisa Adrien. Celui-ci regarda le plateau vide, puis Léonie derrière lui.
— Tu as aimé le service ?
— La cuisine, oui, répondit Gabriel.
— Il paraît que tu as pris le menu complet.
— Il paraît beaucoup de choses depuis ce matin.
Adrien s'écarta pour le laisser passer. Il n'ajouta rien devant Léonie. Gabriel déposa son plateau et sortit. L'air chaud de la cour lui parut moins étouffant que le restaurant.
Léonie le rejoignit sous l'auvent.
— Tu vas où demain midi ?
— Acheter de quoi faire des sandwichs ce soir. Après, je verrai.
— C'est une réponse très peu prestigieuse.
— Ma 206 va s'en remettre.
Elle sourit. Son téléphone vibra au même moment : une notification de Carine, puis une autre du groupe où l'on parlait de vendredi. Elle ne les ouvrit pas encore. Gabriel prit la direction du bâtiment de sciences, où Mathis et Yanis terminaient leur repas sur un banc. Léonie resta une seconde sous l'auvent, entre la porte du restaurant et la cour, puis le suivit.
Dans la salle, Étienne changeait de chemise dans un couloir de service. Le garçon qui avait filmé Emma lui envoya un extrait de huit secondes : Gabriel se levant et vidant l'eau sur lui. Le début, avec la bouteille inclinée au-dessus du plateau, n'y figurait pas.
Étienne regarda la vidéo deux fois. Il l'envoya à Hugo avec une seule phrase : « Tu sais quoi faire. » Hugo garda le fichier sans le diffuser tout de suite. Depuis le matin, les images trop courtes lui rapportaient plus que les scènes complètes. Il connaissait aussi le coût d'une version qui serait démentie par un témoin ou une autre caméra. Il leva les yeux vers Mila, qui parlait à Claire près du comptoir, et verrouilla son téléphone.