À 14 h 55, Julien Aubert récupéra les dernières feuilles. Gabriel attendit que la pile ait quitté sa table pour remettre sa trousse dans son sac. Mathis vérifia son téléphone près de la porte, puis lui fit un petit signe négatif. Il n'avait toujours pas de nouvelles de Chloé.
Le cours suivant commençait à 15 h 20. Les élèves se dispersèrent dans le couloir, certains vers la cour, d'autres vers les casiers. Alice demanda à Léonie si elle avait vraiment répondu à la dernière question ; Léonie lui dit qu'avoir écrit trois lignes ne signifiait pas avoir répondu.
Un garçon attendait Cassandre à la porte, son téléphone déjà ouvert sur une conversation.
— Tu as vu pour samedi ?
— J'ai vu.
— Tu pourrais répondre.
— Je viens de le faire.
Elle passa sans prendre l'appareil qu'il voulait lui montrer. Bastien resta assez près de la porte pour entendre Alice retenir un rire ; il la regarda et elle détourna les yeux.
Un peu plus loin, Carine dut contourner Maxime, qui cherchait manifestement une occasion de lui parler.
— Je peux te demander un truc ?
— Pas maintenant.
— Deux secondes.
— Tu viens de les utiliser.
Elle continua vers les casiers. Maxime la suivit du regard, puis regarda Gabriel sortir derrière Mathis.
Ce genre de déplacement avait un poids ici. Cassandre de Vaupré et Carine Delcourt appartenaient toutes les deux au niveau élite ; elles étaient les deux filles les plus influentes de leur génération au lycée. Dans les classements informels que les élèves refaisaient sans cesse, toutes les deux restaient dans le top dix des filles réputées les plus belles. Il s'agissait de leur réputation, des regards et des commentaires du lycée, pas d'une mesure de leur valeur.
On cherchait leur attention, leurs invitations, leur approbation. Un garçon pouvait raconter toute une soirée parce que Carine lui avait parlé dix minutes ; un autre se faire rappeler pendant des semaines la façon dont Cassandre l'avait renvoyé à sa place. Elles le savaient et ne l'employaient pas de la même manière.
Cassandre choisissait à qui elle donnait du temps. Carine savait faire croire à quelqu'un que la conversation entière lui appartenait, puis la reprendre à la première hésitation. Elles se concurrençaient bien avant Gabriel : une robe remarquée, une liste d'invités, une soirée devenue celle dont tout le monde parlait, une tendance que l'autre avait essayée de lancer, des garçons qu'elles n'avaient parfois aucune envie de garder.
Gabriel venait d'ajouter un sujet sur lequel aucune des deux n'avait encore obtenu ce qu'elle voulait.
Il s'arrêta près d'une baie du couloir pour comparer deux numéros de salle sur son emploi du temps. Cassandre le rejoignit. Elle avait laissé Bastien à la porte et n'avait pas cherché Carine du regard.
— Tu cherchais la salle ?
— Celle d'après. Ils ont déplacé le cours.
— Au bout, à gauche.
— Merci.
Il replia son emploi du temps. Cassandre resta près de la vitre.
— Tout à l'heure, tu parlais beaucoup de ta femme et de tes enfants.
— Je n'en ai toujours pas depuis les maths.
Elle eut un bref sourire.
— J'avais compris. Concrètement, c'est quoi, pour toi, une vie de couple ?
Gabriel passa une main sur la sangle de son sac. Il regarda la cour, puis elle.
— Je n'en sais rien pour tout. Mais vivre ensemble, déjà. Pas avoir la même adresse et deux vies qui se croisent le dimanche.
— Ça, tu nous l'as bien expliqué.
— Tu veux plus précis ?
— Oui.
Il réfléchit réellement quelques secondes. Cassandre le laissa faire ; elle n'avait pas envie de lui souffler une réponse qu'elle pourrait ensuite lui reprocher.
— Dîner ensemble souvent. Raconter un truc sans devoir vérifier si l'autre a une réunion dans trois minutes. Faire des projets, voyager. Des choses assez normales, en fait.
— Tout faire ensemble ?
— Non. Si elle veut sortir avec ses amies, elle sort. Si j'ai envie de voir mes potes, je les vois. On est ensemble, on n'est pas en prison.
Le dernier mot fit bouger légèrement la bouche de Cassandre.
— Tu ne voudrais pas savoir avec qui elle sort ?
— Je peux m'intéresser à sa soirée sans faire un contrôle à l'entrée.
— Et s'il y a beaucoup de garçons autour ?
Gabriel la regarda un instant, comprenant mieux pourquoi elle avait choisi cette question.
— Autour de toi, par exemple ?
— Autour de la fille.
— D'accord. Je ne vais pas empêcher cinquante types de la trouver belle. Elle est avec moi ou elle ne l'est pas.
— Tu ne serais jamais jaloux ?
— Je n'ai pas dit ça. Ça peut m'emmerder. Mais je ne vais pas lui interdire de sortir parce qu'un con pourrait lui parler.
— Tu as confiance facilement.
— Non. Je ne choisis pas quelqu'un en qui je n'ai pas confiance. Et si elle me prend pour un con, je pars. Je ne passe pas ma vie à la surveiller.
Dans le couloir, un garçon leva la main pour saluer Cassandre. Elle lui répondit d'un signe bref sans quitter Gabriel. Le garçon ralentit, vit qu'elle ne reprenait pas contact et poursuivit.
— Ça arrive souvent, j'imagine.
— Assez.
— Tu devrais arrêter d'avoir un visage, c'est plus simple.
Elle rit, malgré elle, puis secoua légèrement la tête.
— Excellente solution.
— Je peux aussi te proposer un sac sur la tête, mais ça gâche un peu les dîners.
— Tu te rends compte que certains trouveraient ça acceptable ?
— Alors, tu leur laisses le sac.
Elle baissa les yeux vers la cour. Le rire avait rendu la question moins abstraite. Elle avait connu assez de garçons qui lui réclamaient une attention exclusive avant même d'avoir obtenu un rendez-vous.
— Et les enfants ? Tu en veux vraiment ?
— Oui, je pense. Plus tard. Pas l'année du bac, si ça te rassure.
— Je suis parfaitement rassurée.
— Il faudra quand même en avoir envie tous les deux. Mais si j'en ai, je veux être là. Ça, ça ne change pas depuis tout à l'heure.
— Tu vivrais forcément en France ?
— Pas forcément. Ça dépendrait de ce qu'on fait, de ce qui nous plaît. Je veux voyager. Pas choisir un pays juste parce que mon nom y passe mieux.
Elle passa un doigt sur la couture de son sac.
— Tu simplifies beaucoup de choses.
— Certaines sont simples. Si on ne veut pas la même vie, on ne se marie pas. Les détails, ça se discute. Mais on ne va pas discuter dix ans de pourquoi on ne se voit jamais.
Elle hocha très légèrement la tête. Il n'avait pas retiré sa limite pour lui donner une réponse plus agréable.
— Et toi ?
Cassandre leva les yeux.
— Moi, quoi ?
— Tu m'as demandé un couple concret. Le tien, il ressemble à quoi ?
Elle ne répondit pas immédiatement. Elle avait prévu de voir où ses réponses à lui la mèneraient, pas de choisir les mots qui décriraient les siennes.
— Quelqu'un qui me laisse respirer.
— Bon début.
— Qui ne confond pas me tenir tête avec chercher un public.
Il la regarda plus attentivement.
— Si on n'est pas d'accord, je ne veux pas devenir le spectacle de la soirée. Et je ne veux pas qu'il dise oui à tout pour pouvoir dire qu'il sort avec moi.
— Il a le droit de dire non, alors.
— Oui.
— Même si le non ne te plaît pas ?
Elle soutint son regard.
— Je n'ai pas dit que ça me ferait plaisir.
— C'est plus crédible.
Elle sourit brièvement, puis reprit avec moins de facilité.
— Et je veux savoir où j'en suis. Je déteste devoir deviner si quelqu'un est là parce qu'il en a envie ou parce qu'il attend quelque chose.
— Ton nom ?
— Mon nom, les gens que je connais, une invitation. Ça peut être beaucoup de choses.
Gabriel hocha la tête. Pour une fois, Cassandre ne l'avait pas laissé réfléchir seul à son milieu : elle venait de lui donner une information sur la façon dont elle le vivait.
— Je ne peux pas te promettre qu'un couple ne se dispute jamais. Je préfère qu'on puisse se dire quand ça ne va pas.
— Sans partir à la première phrase désagréable ?
— Une engueulade, ce n'est pas forcément une autre vision de la vie. Si elle me dit que je suis chiant, je vais peut-être surtout découvrir qu'elle m'a bien regardé.
Cassandre rit de nouveau. Puis, elle prit son téléphone, le rangea aussitôt et se redressa.
— Ça arrive vite, cette découverte.
— On a encore l'année pour vérifier.
— Tu offres l'année à beaucoup de monde.
Il la regarda, un peu amusé.
— Elle était déjà sur l'emploi du temps.
Elle aurait pu continuer. Une fille l'appela près des casiers pour une question sur samedi ; Cassandre lui fit signe d'attendre, puis revint à Gabriel.
— Je te laisse trouver ta salle. Tu me diras si tu comprends la dernière question des maths.
— Tu veux comparer ?
— Oui.
— Alors, on comparera.
Il n'avait pas transformé cela en rendez-vous. Cassandre repartit pourtant avec autre chose qu'une excuse pour l'aborder : il avait entendu ce qu'elle voulait d'un couple, et elle avait obtenu des réponses qui ne passaient pas par Carine.
Gabriel descendit quelques marches jusqu'à la fontaine et vida le fond de sa petite bouteille. Carine le retrouva là, un cahier sous le bras. Elle avait d'abord regardé la fenêtre, où il n'était plus, puis le couloir. Cassandre discutait près des casiers ; Carine ne vérifia pas si elle pouvait la voir.
— Tu avais aussi une permanence sur les mariages avec Cassandre ?
— Tu as pris un ticket ?
— J'ai une autre question.
— Encore sur mes futurs enfants ?
— Pas exactement.
Elle s'appuya contre le côté du renfoncement. Elle voyait son visage sans devoir regarder par-dessus l'épaule de quelqu'un.
— Tout à l'heure, tu m'as demandé si je proposais.
— Oui.
— Si moi je te le proposais, tu accepterais ?
Gabriel la regarda. Carine attendit sans compléter la phrase ; elle venait de la dire assez clairement pour ne plus pouvoir faire semblant d'avoir parlé d'une autre fille.
— De t'épouser ?
— Un jour. Mais oui. Moi.
Il resta silencieux une seconde de plus. Son regard passa sur elle avec une franchise qui ne cherchait pas à se cacher, puis revint à son visage.
— Physiquement ? Tu es très belle. Tu es sexy. Tu as un très joli corps.
Carine releva légèrement un sourcil.
— Au moins, c'est clair.
— T'as posé la question.
Elle connaissait les compliments. Ce qui la surprenait, c'était qu'il les est dits sans se rapprocher, sans baisser la voix pour fabriquer un moment auquel elle devrait répondre.
— Et donc ?
— Mais je ne te connais pas assez. Aujourd'hui ? Non.
Elle cligna des yeux, puis eut un rire très court.
— Tu viens de me dire tout ça pour arriver à non ?
— Pour me marier avec toi ? Oui, c'est non aujourd'hui. T'es belle, je ne vais pas faire semblant. Ça ne me dit pas comment on vivrait ensemble.
— Ça mérite quand même une petite hésitation.
— J'ai hésité à te dire de quoi tu allais encore te moquer.
Elle rit, puis croisa les bras sans chercher à cacher son sourire.
— Et à la fin de l'année ?
— Je n'en sais rien. Ça laisse le temps de découvrir deux ou trois trucs.
— Lesquels ?
— Déjà, il faudrait qu'on sorte ensemble avant de prévoir le mariage.
Elle resta une seconde sans répondre. Dans le couloir, un groupe passa derrière l'angle du renfoncement.
— Puis voir si on s'entend, si on se fait confiance. Peut-être qu'au bout de deux semaines, tu peux plus me supporter.
— Ou l'inverse.
— Exactement. Il ne faudra pas une villa pour régler ça.
Carine avait voulu le pousser à parler d'elle. Il venait de le faire assez concrètement pour que la question suivante ne soit plus seulement une provocation.
— Mais tu pourrais sortir avec moi ?
Gabriel remit le bouchon sur sa bouteille. Il réfléchit, sans chercher à regarder ailleurs.
— Oui, je pourrais l'envisager. Tu as envie de me parler, tu es drôle, tu me plais. Il faudrait qu'on parle plus que deux conversations entre deux cours.
— Deux conversations, et déjà un resto à deux.
— Dans un exemple. Tu vas finir par me faire signer les menus.
Elle sourit, puis regarda un instant la bouteille dans sa main. Sa prochaine réplique lui vint moins vite.
— Je n'ai pas dit que je te demandais de sortir avec moi là, maintenant.
— Je n'ai pas dit qu'on était ensemble.
— Bien.
— Mais tu m'as demandé si c'était possible. Je t'ai répondu.
Elle releva les yeux. Il lui plaisait davantage que lorsqu'elle était venue ; elle n'avait aucune envie de lui annoncer cette progression comme un résultat qu'il aurait obtenu.
— Je vais te laisser avant que tu me listes mes défauts.
— Il faut qu'on parle plus, pour ça aussi.
— Tu risques d'en trouver beaucoup.
— Je suppose que toi aussi.
Elle se décolla du mur. C'est seulement alors qu'elle chercha le côté des casiers du regard. Cassandre avait tourné la tête vers eux, de loin. Elle avait vu qu'ils parlaient, pas entendu leur échange.
Carine lui adressa un petit sourire. Elle n'allait pas renoncer au plaisir de l'agacer. Mais elle aurait posé la question même si Cassandre n'avait pas été là, et le sourire qu'elle garda en repartant ne lui était plus entièrement destiné.
Hugo avait traversé le couloir pendant leur conversation. Depuis l'angle, il avait aperçu Carine, puis entendu Gabriel dire :
« Déjà, il faudrait qu'on sorte ensemble avant de prévoir le mariage. » Un groupe passa devant le renfoncement en parlant assez fort pour couvrir la suite.
En continuant vers les casiers, Hugo attrapa une autre phrase de Carine : « Deux conversations, et déjà un resto à deux. »
Il n'avait entendu ni sa question initiale, ni les compliments, ni le non d'aujourd'hui. Il n'avait rien enregistré. Les deux phrases s'ajoutaient pourtant à celles de la classe qu'il avait retenue : « La fortune, je la prends volontiers » et l'entreprise qu'on vendrait pour récupérer l'argent.
Adrien l'attendait près d'un casier ouvert.
— Quoi ?
— Delcourt est encore allée le voir.
— Je vois.
— Ils parlent de sortir ensemble avant de se marier. Et d'un restaurant.
Adrien referma le casier.
— Il lui a dit qu'il voulait sortir avec elle ?
— J'ai entendu « il faudrait qu'on sorte ensemble ».
— Ce n'est pas ce que je t'ai demandé.
Hugo regarda son téléphone, puis le rangea à moitié.
— Ça suffit pour que les gens se posent la question.
Adrien ne répondit pas. Hugo connaissait ce silence : une information complète pouvait être contestée ; une question bien lancée permettait déjà d'exister dans la discussion suivante.
Léonie rejoignit Gabriel alors qu'il s'asseyait sur le bord d'un banc bas. Elle avait attendu que Carine reparte. Elle tenait son téléphone ouvert sur une invitation.
— Tu dis que le prestige, tu t'en fous.
— Oui.
— Facile quand on ne te propose rien.
Elle lui montra l'écran. Gabriel vit une terrasse, un horaire et un lieu.
— Samedi, vingt heures trente. La soirée de rentrée sur le toit du Belvédère. Un hôtel des Delcourt. Celle dont tout le monde parle depuis ce midi.
— C'est Carine qui organise ?
— Oui. Et j'ai une invitation avec un accompagnant. Je peux te mettre sur la liste.
— Tu m'invites ?
— Je te montre que ce dont tu te moques existe vraiment.
— Ça ne répond pas à ma question.
Elle le regarda, puis remit le téléphone droit.
— Oui. Je t'invite.
Il prit le temps de regarder la photo. La terrasse avait une piscine étroite, des tables basses et une vue sur les toits. Ce n'était pas une brochure pour un événement public : le message indiquait que les noms devaient être transmis avant vendredi midi.
— Et à part la terrasse, il se passe quoi à cette soirée ?
— Musique, piscine, buffet. Tu peux aussi rencontrer des gens que personne ne croise ailleurs.
— Je parlais surtout de ce qu'ils consomment.
Léonie baissa son téléphone. Elle avait prévu une plaisanterie sur le prix du buffet, pas cette question.
— De l'alcool, oui. Des cigarettes, des vapoteuses. Et certains apportent des pilules ou d'autres produits. Je ne peux pas te garantir ce que chacun aura dans sa poche.
Cassandre les avait aperçus depuis les casiers. En voyant Léonie lui présenter l'écran, elle avait d'abord voulu poursuivre son chemin. Carine arriva à l'autre bout du couloir et ralentit au même instant. Aucune des deux ne supportait l'idée de laisser l'autre seule auprès de Gabriel ; elles s'avancèrent presque ensemble.
— Tu lui montres la liste du Belvédère ? demanda Carine.
— Je l'invite, répondit Léonie. C'est mon accompagnant si ça lui convient.
Cassandre regarda le téléphone, puis Gabriel. Carine, qui venait de lui parler en privé, n'avait aucune envie de voir Léonie repartir avec son accord sous ses yeux. Cassandre, elle, détestait que la soirée de Carine devienne le seul moyen de l'approcher. Léonie sentit leur rivalité se resserrer autour de son invitation, mais ne retira pas son offre.
— Je ne te demande pas de venir pour leur plaire, ajouta-t-elle à Gabriel.
— Je sais. C'est gentil de m'avoir proposé.
Il rendit le téléphone à Léonie sans toucher à la case à laquelle elle aurait pu inscrire son nom.
— Je vais décliner. Je ne fume pas, je ne bois pas et je ne me drogue pas. Le MMA et la musculation demandent déjà assez de sacrifices :
bien manger, dormir correctement, éviter les conneries qui abîment le corps. Je ne vais pas passer ma soirée au milieu de ça pour une piscine et un buffet. Merci d'avoir pensé à moi.
Léonie releva les yeux de l'écran. Il avait refusé la soirée, pas sa compagnie, mais la distinction ne lui enlevait pas la déception.
— Tu peux venir sans toucher à un verre, dit Carine. Je peux te faire servir ce que tu veux.
— Je m'en doute. Ce n'est pas seulement ce que j'aurai dans mon verre.
— Tu penses que tout le monde finit par terre ?
— Non. Mais je n'ai pas envie de voir des gens complètement défoncés ou bourrés faire n'importe quoi et appeler ça une bonne soirée.
Cassandre garda les yeux sur lui. Des invités fumaient et buvaient lors de ces fêtes ; certains prenaient des produits coûteux dont la provenance rassurait à tort leurs amis. Elle avait aussi vu des couples repartir ensemble sans être en état de prendre des décisions prudentes. Ni l'argent ni la qualité supposée d'une pilule ne rendaient ces situations sans risque.
— Tu n'inventes pas le problème, dit-elle. Mais tu as le droit de refuser sans faire le procès de Léonie.
— C'est ce que je fais. Elle m'a dit la vérité, et je la remercie.
Léonie referma l'invitation. Cassandre venait de défendre son geste devant Carine ; Gabriel avait remarqué sa franchise plutôt que la valeur de son accès à la fête. Cela comptait davantage qu'elle ne l'aurait cru une minute plus tôt.
— Une autre fois, ailleurs ? demanda-t-elle.
— Pourquoi pas. Un endroit où on peut parler, manger et rentrer quand on veut.
Elle eut un sourire, encore contrariée, mais sincère. Carine suivit l'échange et se retint de proposer aussitôt un meilleur endroit. Cassandre eut la même idée. Elles se regardèrent une seconde ; Gabriel vit qu'elles avaient compris la décision, puis se leva pour rejoindre sa salle.
Pendant ce temps, Hugo s'était arrêté assez près du banc pour entendre Léonie demander si Gabriel voulait venir samedi. Il vit Cassandre et Carine les rejoindre, mais le passage d'un groupe d'élèves couvrit la réponse de Gabriel. Il n'entendit ni son refus ni les raisons qu'il venait de donner.
— Les trois filles lui parlaient du Belvédère.
— Avec Delcourt ?
— Léonie l'a invité. Delcourt et de Vaupré sont venues aussitôt.
Adrien regarda le banc, puis Hugo.
— Tu voulais me dire quoi, tout à l'heure ?
Hugo sortit complètement son téléphone.
— Que le type a trouvé comment entrer.
Il ouvrit une conversation avec Maxime. Son premier message partit à 15 h 13 : « As-tu entendu Morendy sur Delcourt ? Fortune, vente du groupe, mariage. Maintenant, il parle de sortir avec elle. »
Maxime répondit presque aussitôt : « Sérieux ? »
Hugo écrivit : « Il a dit lui-même qu'il prenait volontiers la fortune. Demande à ceux qui étaient en classe. »
Cette phrase-là avait bien été prononcée. Hugo laissa de côté la vie refusée, les biens de la femme et le non qui accompagnait l'empire. Il choisit aussi de ne pas rappeler que Carine avait lancé la question du mariage.
Maxime était toujours près des portes. Il montra le téléphone à Victor, qui venait du passage vers la cour.
— Il vise Delcourt, en fait.
— Le nouveau ?
— Il veut l'épouser et vendre le groupe. Apparemment, il l'a dit pendant les maths.
Ce n'était pas pendant les maths. Ce n'était pas cela qu'il avait dit. Le message avait néanmoins déjà pris une forme plus facile à répéter.
Victor tendit la main pour mieux lire. Maxime lui transféra les deux messages de Hugo. Victor les envoya à Théo, avec : « Il a trouvé plus rentable que sa bourse. »
Théo reçut le transfert dans un groupe de six élèves. Il répondit : « Il a surtout compris chez qui il fallait aller. » Quelqu'un demanda si Carine était au courant ; personne ne répondit avec un fait vérifié.
Hugo reçut une nouvelle question de Maxime : « Il n'avait pas cherché sa famille sur Internet ? »
Hugo avait entendu Gabriel le dire en classe. Il répondit : « Si. Il a regardé les parents avant d'arriver. »
Il envoya ensuite à Victor sa propre version : « Le nouveau cherche une héritière. Delcourt est bien placée. Il a déjà regardé sa famille et expliqué qu'il vendrait l'entreprise après le mariage. »
Cette fois, la conclusion était écrite sans point d'interrogation.
Adrien vit Hugo ranger l'appareil.
— Tu viens de leur envoyer quoi ?
Hugo lui montra la conversation avec Maxime, pas celle avec Victor. Adrien lut jusqu'au bout.
— Il a aussi dit qu'il refusait de vivre pour un empire.
— Tu crois que les gens vont retenir ça ?
Adrien lui rendit le téléphone.
— Ils peuvent lui demander pourquoi il a commencé par regarder la famille.
Hugo le regarda une seconde. Il avait obtenu ce qu'il voulait : Adrien ne lui avait pas demandé de retirer quoi que ce soit, et venait de lui fournir une autre façon de faire durer la question.
À 15 h 18, la version existait dans deux conversations privées et un petit groupe. Elle n'avait pas fait le tour du lycée. Mais elle avait déjà trois auteurs apparents, et chacun pouvait dire qu'il l'avait reçu de quelqu'un d'autre.
Alice reçut le transfert de Victor pendant qu'elle remontait vers la salle avec Inès. Elle lut les premières lignes, puis tourna l'écran.
— Ils sont sérieux ?
— Qui ?
— Regarde. Il voudrait vendre le groupe de Carine après l'avoir épousée.
Inès lut sans prendre le téléphone.
— Il a dit que si une entreprise appartient à sa femme, elle décide. Tu étais là.
— Je sais. Mais les recherches sur les parents…
— Il l'a expliqué devant elle. Ça ne transforme pas la phrase suivante en projet de vol.
Alice fit défiler le transfert. La version était assez nette pour lui donner un doute, et assez éloignée de la conversation pour l'agacer.
Léonie les rejoignit. Alice lui montra l'écran.
— Il est vraiment rapide. Je viens de lui faire économiser un repas, pas obtenir une dot.
— Tu l'as invité samedi ?
— Oui.
— Et ?
— Il a refusé. Il ne veut pas passer la soirée parmi l'alcool, la fumée et ceux qui prennent des produits.
Un silence bref suivit. Léonie vit les yeux d'Alice passer du message à son visage.
— Tu ne vas pas en faire une preuve supplémentaire.
— Je n'ai rien dit.
— Tu allais.
Inès avait vu Léonie revenir avec son téléphone fermé, sans nom ajouté à la liste. Elle apprécia que Gabriel ait demandé ce qui se passerait vraiment avant de décider, et que Léonie n'ait pas déguisé la réponse pour sauver la face. Elle n'en fit ni un signe de vertu extraordinaire ni une promesse sentimentale.
Cassandre arriva à leur hauteur, après avoir quitté les casiers.
— Qu'est-ce qui est arrivé ?
Alice lui montra le transfert. Cassandre lut « Delcourt » avant le reste, puis reprit depuis le début.
— Ça vient d'où ?
— Victor l'a envoyé. Avant, il y a des messages de Hugo à Maxime.
Cassandre regarda dans le couloir. Hugo était près d'Adrien. Elle revint à l'écran.
— Il a dit exactement l'inverse sur les entreprises qui ne lui appartiennent pas.
— Voilà.
— Et ça ne les a pas empêchés d'écrire ça.
Elle rendit le téléphone. Le mensonge lui déplaisait ; la manière dont il attachait publiquement Carine à Gabriel aussi. Même une correction risquait de les obliger à discuter encore de ces deux noms-là.
Carine arriva seule, son téléphone à la main. Maxime venait de lui envoyer : « Fais attention à ce qu'il veut vraiment. » Il avait joint le message reçu de Hugo.
— Maxime devient conseiller matrimonial. Vous avez reçu le cours ?
Alice lui montra leur version. Carine la lut, puis expira un petit rire sans amusement.
— Il veut absolument m'épouser, maintenant.
— Apparemment.
— Ils ont progressé plus vite que lui.
Cassandre la regarda. Carine n'expliqua pas la phrase. Elle n'avait aucune envie de raconter à ce petit groupe tout ce qu'elle venait de demander près de la fontaine, ni les compliments qui avaient précédé sa réponse.
— Il a refusé ma soirée, dit Léonie. Avec moi ou sans moi. Ça ne lui donne toujours aucun droit sur les Delcourt.
— Je l'ai entendu, répondit Carine. Il n'est pas sur la liste.
— Tu l'aurais ajouté avec elle ? demanda Cassandre.
— Elle a un accompagnant, comme prévu. Mais il a dit non. Tu vas continuer à compter les places vides ?
Léonie sentit le vieux réflexe revenir : attendre laquelle des deux autoriserait son geste. Elle se redressa.
— C'est moi qui l'ai invité.
Cassandre hocha brièvement la tête, sans lui accorder une plaisanterie pour refermer le sujet.
— Envoie-moi la version de Victor, Alice. Je veux voir ce qu'ils ajoutent entre deux transferts.
Alice la lui envoya. Carine conserva les deux versions et les heures. Elle ne publia pas de réponse générale. Avant de défendre quelqu'un devant cent personnes qui n'avaient encore rien reçu, elle voulait savoir qui était déjà en train de raconter quoi.
Inès suivit des yeux son téléphone rangé. Carine semblait plus agacée par la déformation qu'elle n'était satisfaite de voir son nom collé à celui de Gabriel.
Gabriel arrivait près de la salle quand Maxime s'écarta du mur.
— Alors, tu comptes épouser laquelle ?
Gabriel s'arrêta.
— Quoi ?
— Celle dont tu peux vendre le plus de trucs ?
Yanis, près de la porte, regarda Mathis. Gabriel posa simplement son sac un peu plus haut sur son épaule.
— Fais une phrase complète. Ça a l'air de t'amuser, autant que je comprenne.
Maxime lui montra le message reçu de Hugo. Gabriel le lut sans toucher au téléphone.
— Tu étais en classe ?
— Pourquoi ? Ça te gêne qu'on le sache ?
— Ça me gêne surtout que tu comprennes pas une phrase avant de la répéter.
Maxime reprit son appareil contre lui.
— T'as pas dit que tu prenais la fortune ?
— Si. Et que je refusais le mariage si ça me filait une vie dont je veux pas. Tu peux retenir les deux phrases. C'est pas beaucoup.
Carine arriva à leur hauteur. Cassandre et Léonie étaient quelques pas derrière, près de la porte.
— Il manque aussi le passage où tu ne vends pas ce qui n'est pas à toi.
— Pratique. Donc j'explique dix minutes que je veux pas récupérer votre empire pour y passer ma vie, et la conclusion, c'est que je chasse une héritière pour lui prendre son empire.
— En gros, oui.
— Impressionnant.
Maxime regarda Carine, puis Gabriel. Il ne voulait plus garder le téléphone tendu entre eux.
— C'est ce qui circule.
— Et toi, tu participes. Fais pas comme si le message s'était mis à parler tout seul.
Maxime rangea l'appareil.
— Tu peux dire ce que tu veux. Les gens vont bien voir.
Il s'éloigna vers la salle. Un garçon qui l'avait entendu murmura à son voisin que Gabriel nierait forcément. Mathis l'entendit ; Gabriel aussi. Aucun des deux ne put tirer une vérité de ce simple murmure.
Cassandre se rapprocha.
— Le transfert qu'on a reçu vient de Victor. Avant, Hugo à Maxime.
— Ce que j'ai lu, c'est bien Hugo.
Hugo était près d'Adrien, à l'autre bout du passage. Il avait vu Carine rejoindre Gabriel ; il n'avait pas entendu toute la réponse.
— Il envoie des versions différentes ?
— Oui. J'en ai deux. Maxime m'en a envoyé une, Alice l'autre.
Gabriel tendit la main ; elle lui montra les écrans sans lui donner son appareil. Il compara les phrases, puis regarda les noms affichés au-dessus.
— Garde-les. Avec les heures et les expéditeurs.
— C'est déjà fait.
Il hocha la tête. Une plaisanterie n'expliquerait pas à ceux qui n'avaient pas entendu la conversation pourquoi le morceau vrai racontait maintenant autre chose.
— Ils pourront même demander à dix personnes si j'ai dit la phrase sur l'argent. Dix personnes diront oui. Et personne aura demandé la suite.
— Bienvenue ici.
Léonie rangea son téléphone. Elle n'avait pas obtenu la soirée qu'elle imaginait, mais Gabriel ne s'était pas servi d'elle pour approcher Carine. Elle le regarda autrement quand il lui adressa un signe avant d'entrer. Cassandre remarqua ce regard ; Carine aussi. Aucune des deux n'apprécia de découvrir que leur intervention avait laissé à Léonie une autre chance de le revoir.
Une sonnerie avait déjà poussé les élèves à entrer. Mathis et Yanis passèrent la porte. Léonie les suivit ; Cassandre s'arrêta une seconde avant de rentrer, juste assez pour voir Carine rester à côté de Gabriel.
Carine attendit que Maxime soit hors de portée, puis baissa la voix.
— On est quand même bons. Tu me dis non il y a un quart d'heure et maintenant tu veux absolument m'épouser.
— Tu vas demander à Hugo si ça vaut pour la fin de l'année aussi ?
Elle rit, cette fois avec lui. Ce rire ne changeait rien aux messages qu'elle gardait.
— Je préfère te demander directement.
— C'est plus fiable.
Ils entrèrent à leur tour. Gabriel choisit une place d'où il voyait le tableau et posa son téléphone dans son sac. Il savait maintenant qui avait envoyé le premier message qu'on lui avait montré ; il ne savait pas combien de versions étaient déjà arrivées à des gens qui ne lui poseraient aucune question.
Hugo, avant de rejoindre sa table, reçut un nouveau message de Victor : « Delcourt le couvre déjà. »
Il le lut, puis regarda les deux sacs posés dans la salle. La correction avait commencé à devenir une autre pièce de son histoire.