À 12 h 09, Gabriel sortit du bâtiment avec une faim très ordinaire et un sac qui pesait plus lourd que la veille. Il avait rangé le dossier sur les institutions derrière ses boîtes, pour éviter que la fermeture du sac ne les accroche. Dans l'escalier, le professeur parlait encore de la prochaine séance à deux élèves qui demandaient une précision. Gabriel ne s'arrêta pas. Il avait noté le travail à faire ; le reste pouvait attendre qu'il ait mangé. Devant le restaurant, Paul Garnier consulta un message de sa mère.
« Tu as pu reparler à Delage ? Son père sera au dîner de jeudi. »
Il répondit : « Je le vois à midi. »
Il n'avait pas encore parlé à Baptiste ce jour-là. La réponse lui donnait vingt minutes pour rendre sa phrase vraie. Près de lui, Armand Delmas tendait une bouteille à un garçon de haute société qui ne l'avait pas demandée.
— Tu l'as prise gazeuse ?
— Oui.
— Je voulais plate.
Armand regarda la file derrière le comptoir.
— Je peux changer.
— Fais comme tu veux.
Le garçon avait déjà repris sa conversation. Armand repartit avec la bouteille, comme si cette indifférence avait contenu une commande. Gabriel passa à côté de lui.
— Tu fais le service ? demanda un élève à Gabriel.
Il regardait le sac isotherme qui dépassait du sac de cours.
— Pour moi.
— As-tu abandonné la cantine ?
— Cent quatre-vingts balles pour déjeuner ? Oui.
— Il y a un menu moins cher.
— Il y a aussi une cuisine chez moi.
Le garçon eut un petit rire et chercha un témoin derrière Gabriel.
— Donc trop cher pour toi.
— Oui. Et surtout complètement con de payer ça tous les jours.
Gabriel entra sans attendre que le garçon trouve une autre manière de poser la même question. Il ne cherchait pas à faire passer sa boîte pour un accessoire original acheté dans une boutique chère. Elle était pratique, elle fermait correctement, et il avait faim. La salle était déjà occupée aux deux tiers. Les serveurs passaient entre des plateaux que les élèves avaient choisis au comptoir. Près des baies, une chaise vide portait le sac d'Adrien. Une autre était tournée vers Cassandre, même si elle n'était pas encore arrivée. Au centre, Baptiste Delage avait posé son téléphone sur une serviette pliée. Paul s'approcha de sa table avec un plateau.
— Je peux ?
Il indiqua une chaise que personne n'occupait. Baptiste regarda d'abord derrière lui.
— On attend quelqu'un.
— D'accord.
Paul repartit avant qu'on lui demande de le faire. La chaise resta vide. Gabriel connaissait maintenant assez cette salle pour comprendre que l'espace disponible n'était pas la question. Le fond accueillait les boîtes, les bouteilles réutilisées et les sacs posés contre les pieds des chaises. Emma était arrivée avec Sarah. Chloé leur gardait deux places près du mur ; Jade avait déplacé sa chaise pour ne pas coincer l'allée. Nour n'avait pas encore sorti son carnet. Elle cherchait le nom d'un compte dans une capture reçue le matin, sans ouvrir la pièce jointe. Élisa posa sa boîte à côté de celle d'Amina.
— Tu veux le côté du mur ?
— Je veux pouvoir sortir sans vous faire toutes lever.
Élisa décala sa chaise.
— Alors ici.
— Merci.
Salomé tendit à Emma une fiche pliée.
— La date du concours. Je t'en ai fait une copie.
— Je l'ai notée.
— Je sais. J'avais déjà la photocopie.
Emma la prit et lut le titre avant de la ranger. Cette attention ne lui demandait ni récit ni gratitude particulière. Elle lui convenait. Gabriel passa assez près pour voir leurs repas. Mathis leva brièvement les yeux.
— Il y a une prise qui marche derrière le bar, si tu cherches à charger.
— Merci. J'ai de la batterie.
Gabriel continua. Mathis ne l'appela pas une seconde fois. Une table de quatre était libre près d'un pilier, à distance du groupe des boursiers et des banquettes. Gabriel s'y installa. Le pilier lui cachait une partie de la salle, ce qui lui sembla plutôt un avantage. Il posa son sac à ses pieds et vérifia que le dossier d'histoire n'avait pas pris l'humidité. Puis, il sortit le sac isotherme. Une petite poche de froid resta au fond. Il avait préparé la viande la veille au soir, après l'entraînement, et gardé la vinaigrette dans un flacon séparé. Le repas ne devait rien au prix affiché derrière le comptoir. Il aligna une boîte de salade, un récipient avec le bœuf et les haricots, puis un pot de fromage blanc. La portion de viande était sérieuse, sans occuper toute la boîte. Les haricots gardaient leur forme et la sauce de la viande était rangée à part. Gabriel versa un peu de vinaigrette sur la salade. Il referma le flacon avant de mélanger. Deux filles passant près de lui ralentirent.
— Ça sent meilleur que ce que j'ai pris, dit l'une.
— Tu ne sais même pas ce qu'il mange.
— Je sais ce que moi, je mange.
Elles poursuivirent sans lui adresser la parole. À une table centrale, Alice regardait Diane remettre une vidéo en pause.
— Tu regardes encore sa finale ?
— Une sortie qu'il rate au deuxième round.
— Tu pourrais aussi regarder le premier plan.
— Je l'ai vu.
— Une fois ?
Diane lui adressa un regard suffisamment tranquille pour éviter de répondre. Alice sourit.
— Il est vraiment bien foutu.
— Oui.
— J'aime quand les réponses sont honnêtes.
— Tu ne me poses pas exactement une question difficile.
Une fille de leur table leva les yeux.
— Trop musclé pour moi.
— Très bien, dit Alice. On survivra à la différence.
— Je préfère les épaules de son adversaire.
— Ça commence à devenir une réunion technique, soupira Diane.
Elle rangea le téléphone. La veille, elle avait regardé un combattant reprendre sa garde quand il était fatigué. Ce midi, elle remarquait les boîtes qu'il avait transportées jusque-là. Elle connaissait le genre de préparation qu'on ne voyait jamais sur une photo de podium. Inès, à deux tables de là, avait sorti un livre. Elle leva les yeux au bruit d'une chaise qu'on repoussait. Cassandre arrivait avec un plateau, mais ne se dirigeait pas vers la baie. Adrien redressa légèrement le dos.
— Ici, Cassandre.
Elle entendit. Elle tourna la tête assez pour lui montrer qu'elle avait entendu. Puis, elle continua. Son plateau portait une assiette, une bouteille d'eau et un dessert qu'elle n'avait pas particulièrement regardé en le prenant. Elle repéra Gabriel près du pilier. Il était occupé à ouvrir le récipient de la viande. Elle aurait pu lui parler debout, repartir après une question et laisser tout le monde interpréter le passage comme un hasard. Elle tira la chaise en face de lui.
— Salut.
Gabriel releva les yeux.
— Salut.
— C'est libre ?
Il regarda la chaise, puis elle.
— Oui.
Cassandre posa son plateau et s'assit. Près du comptoir, une conversation se poursuivit trois mots de trop avant que le garçon qui parlait voix la direction des regards.
— Quoi ?
— Vaupré.
— Je la vois.
— Regarde où.
Le garçon pencha la tête pour contourner le pilier. Hugo avait déjà vu. Il regarda Adrien avant de regarder de nouveau la table. Adrien ne bougea pas. Il avait placé son sac sur une chaise pour quelqu'un qui venait de préférer un autre endroit. Un élève de périphérie aisée posa son verre si près du bord qu'il dut le rattraper.
— Elle mange avec lui ?
— Elle s'assoit, au moins.
— Pourquoi ?
— Va lui demander.
Personne ne se leva. Au fond, Sarah vit le plateau de Cassandre se poser.
— Elle a décidé de faire parler toute la salle.
Emma regarda une seconde.
— Ça ne lui prend pas beaucoup de temps.
Puis, elle ouvrit sa propre boîte. Elle n'avait aucune envie de consacrer son déjeuner à la table que les autres trouvaient intéressante. Gabriel coupa un morceau de viande.
— Tu n'aimes pas ton coin ? demanda-t-il.
Cassandre posa sa serviette.
— J'avais envie de te parler.
— D'accord.
Il ne demanda pas quelle faveur elle lui faisait. Ce détail lui plut plus que la facilité avec laquelle il acceptait sa présence.
— Tu as vraiment apporté tout ça ?
— Non, j'ai caché un deuxième comptoir sous la table.
— Très drôle.
— Merci.
Elle regarda les récipients ouverts. La salade contenait des feuilles croquantes, du concombre et des quartiers de tomate qui n'avaient pas attendu une heure dans la sauce.
— Tu l'as préparée ?
— Oui.
— Même la vinaigrette ?
— Oui.
— Et la viande ?
Il leva les yeux.
— J'ai élevé la vache ce matin. Après, j'ai eu histoire.
Cassandre sourit malgré elle.
— Tu pourrais répondre normalement.
— Tu pourrais croire la première réponse.
Elle se pencha un peu vers la boîte, sans y toucher.
— Ça a l'air bon.
— C'est l'idée.
— Je peux goûter ?
Gabriel termina de mâcher avant de répondre.
— Oui.
Il lui indiqua sa fourchette encore propre, sur son plateau.
— Prends une petite portion là. Je garde le reste pour manger.
— Tu croyais que j'allais tout prendre ?
— Je ne connais pas ton appétit.
Elle prit un peu de salade et la posa sur le bord de son assiette. La sauce restait assez légère pour laisser les feuilles croquer. Il y avait de la moutarde, une acidité nette, puis les herbes. Cassandre regarda sa fourchette. Elle avait pensé reconnaître immédiatement le repas sérieux d'un sportif. Elle reconnut surtout quelqu'un qui avait dosé au lieu de verser au hasard.
— C'est toi qui as trouvé les proportions ?
— J'ai goûté
— Oui, mais avant ?
— J'avais déjà goûté les fois précédentes.
— Tu me fais payer chaque question.
— En salade. Ça reste moins cher qu'ici.
Elle reprit une bouchée. Gabriel la regarda prendre la deuxième, puis revint à son plat. Elle avait oublié de regarder son propre déjeuner. À la table de Baptiste, Paul gardait son plateau entre les mains. Il avait trouvé une autre chaise deux tables plus loin, mais n'avait pas encore accepté d'y déjeuner. Baptiste parlait des équipes avec Bastien.
— Tu as récupéré les disponibilités ?
— Il manque Yanis, répondit Bastien.
— Il attend quoi ?
— Qu'on lui demande gentiment, apparemment.
Kévin, debout derrière eux, rit avant les autres. Bastien tourna la tête vers lui.
— Je ne te parlais pas.
Le rire de Kévin s'arrêta.
— Je sais.
— Alors arrête de faire le bruit de fond.
Paul regarda son plateau pour éviter d'assister trop visiblement à la remarque. Kévin sentit pourtant qu'il l'avait entendue. Il avait servi de petits rires disponibles ; on venait de lui rappeler que même cela pouvait être refusé.
— Tu peux aller chercher les serviettes, ajouta Bastien.
Kévin partit. Il en prit assez pour donner l'impression qu'il avait décidé d'aider toute la table. En revenant, il croisa Mathis qui remplissait une bouteille.
— Tiens.
Il lui plaça la pile dans les mains. Mathis regarda les serviettes.
— Pourquoi ?
— Table de Roche.
— Tu y vas.
Kévin jeta un coup d'œil derrière son épaule. Bastien le regardait maintenant.
— Et toi, tu peux marcher.
Mathis remit la pile sur le comptoir.
— J'ai mon eau.
Kévin lui attrapa le poignet.
— Tu m'as entendu ?
— Lâche.
— Tu fais le Morendy ?
— Je remplis une bouteille.
Kévin le poussa contre le bord du comptoir. La bouteille heurta le sol sans se casser. Mathis se baissa pour la reprendre ; Kévin lui donna un coup au ventre. Il resta plié, une main sur le comptoir, incapable de terminer la phrase qui lui était venue. Kévin ramassa la pile et la posa sur son dos courbé. Deux serviettes tombèrent.
— Ça t'aurait pris moins de temps de les porter.
Il regarda Bastien. Cette fois, Bastien eut un sourire. Mathis entendit le rire de Kévin plus près que celui de la table. Il avait aimé donner le coup ; le regard vers Roche était venu ensuite. Lucas arriva avec sa propre bouteille vide.
— Mathis ?
— Attends.
Mathis tendit une main pour qu'il ne le redresse pas trop vite. La scène avait duré moins longtemps que la file du comptoir. Il mit beaucoup plus de temps à reprendre une inspiration normale. Un serveur récupéra les serviettes tombées.
— Vous avez fait tomber votre bouteille ?
Mathis regarda Kévin qui rejoignait la table.
— Il m'a poussé. Et frappé.
Le serveur suivit son regard.
— Vous voulez vous asseoir ?
— Je veux ma bouteille.
Lucas la lui tendit.
— Je viens avec toi.
Ils avancèrent lentement vers le fond. Mathis ne regarda pas la table de Gabriel. Il ne voulait pas fabriquer une demande avec ses yeux. Le serveur resta un instant avec les serviettes dans la main. Puis un client l'appela près des baies. À sa table, Bastien prit une serviette neuve.
— Tu peux poser les autres là, dit-il à Kévin.
Kévin les posa.
— J'avais dit que j'allais les chercher.
— Tu as mis du temps.
La remarque ne lui retirait pas le sourire obtenu. Il s'adossa au dossier d'une chaise, sans oser encore s'asseoir. Gabriel avait vu la fin depuis le pilier. Il reconnut Mathis penché et Lucas à côté de lui. Il n'avait pas entendu la première demande. Cassandre suivit son regard.
— Qu'est-ce qu'il a fait ?
— Je n'ai pas vu le début.
Gabriel remit sa fourchette dans la boîte. La réponse lui parut plus importante que la possibilité de deviner. Cassandre regarda la salle, puis la viande.
— Je peux goûter ça aussi ?
Il coupa une tranche plus petite et la posa sur le bord de sa salade, sans lui tendre sa propre fourchette.
— Avec un peu de sauce.
Elle utilisa ses couverts. Le bœuf avait été saisi puis reposé avant d'être coupé ; les morceaux restaient tendres. La sauce aux échalotes avait un peu de moutarde et le goût d'un jus réduit, sans lourdeur. Cassandre mâcha jusqu'au bout.
— Putain.
Gabriel leva un sourcil.
— Le service apprécie ton commentaire.
— C'est vraiment bon.
— Merci.
— Je m'attendais à quelque chose de correct.
— Tu sais flatter.
— Non. Je m'attendais à un truc de sportif.
— Les sportifs ont une langue aussi.
— Je viens de m'en rendre compte.
Elle regarda les haricots, puis lui.
— Même eux ?
— Eux quoi ?
— T'es-tu donné du mal pour les haricots ?
— J'ai surtout évité de les assassiner dans l'eau.
Il lui en laissa prendre deux. Il les avait passés rapidement avec de l'ail, un peu d'huile et du citron ; le persil n'avait pas disparu dans une cuisson interminable. Ils gardaient un peu de résistance sous la fourchette. Cassandre les goûta et secoua la tête.
— Je vais avoir l'air idiote si je te complimente sur des haricots.
— Tu peux vivre dangereusement.
Elle sourit, puis prit enfin une bouchée de son propre plat. Il était excellent, exactement comme il devait l'être. Elle en connaissait déjà l'ordre des saveurs avant d'avoir fini. La nourriture de Gabriel ne lui avait pas donné une nouvelle idée du luxe. Elle lui avait donné envie de poser une nouvelle question à celui qui l'avait faite.
— Tu cuisines depuis quand ?
— Quelques années.
— Pour le MMA ?
— Au début, oui.
— Au début ?
— Il fallait manger correctement. Après, j'en ai eu marre de me préparer des repas qui avaient le goût d'une punition.
— Donc tu as appris.
— C'était ça ou attendre avec enthousiasme mon prochain brocoli triste.
— Tu cuisinais déjà avant les compétitions importantes ?
— Bien avant le titre. Je m'entraîne depuis la cinquième.
Il reprit un morceau de viande.
— J'ai eu le temps de rater des sauces.
— Tu en rates encore ?
— Oui. En général, personne de Vaupré n'est là pour les noter.
Elle posa sa fourchette pour rire. Ce rire arriva jusqu'à la table d'Adrien. Il regarda le dessert devant lui et ne le toucha pas.
À 12 h 22, Paul avait fini par poser son plateau sur la table voisine de Baptiste. Il occupait une chaise d'où il pouvait entendre sans participer. Victor lui montra une notification.
— Elles regardent toutes Morendy maintenant.
— Pas toutes.
— Cassandre et Carine, ça fait déjà beaucoup.
Paul chercha Carine. Elle n'était pas encore à la table de Gabriel.
— Delcourt est là-bas.
— Pour combien de temps ?
Paul regarda ensuite Baptiste. Il venait d'obtenir un rire avec une imitation d'un professeur. Le rire était destiné à quelqu'un d'autre. Paul remit son téléphone dans sa poche. Il aperçut Emma près du mur et reconnut son visage avant de se rappeler comment. Victor suivit son regard.
— As-tu vu les deux ?
— J'ai vu ce qui tourne.
— Il y en a une troisième version.
— C'est la même scène.
— Mais mieux cadrée.
Paul se leva. Il ne prenait pas son plateau. Emma le vit venir alors que Sarah cherchait une serviette dans son sac. Il s'assit sur une chaise libre, de biais, pour garder la table de Baptiste dans son champ de vision.
— Tu t'appelles bien Emma ?
— Tu le sais.
— Depuis la vidéo, tout le monde le sait.
Sarah referma son sac.
— Elle mange.
— Ça tombe bien, moi aussi.
Il n'avait aucune nourriture devant lui. Emma plaça sa boîte plus près d'elle.
— Retourne à ta table.
— T'as vraiment une grosse poitrine. Le pull ne change pas ce qu'on a déjà vu.
Elle entendit le mot comme quelque chose qu'il lançait au-dessus de sa tête. Paul tourna légèrement le visage vers Baptiste, pour vérifier si la phrase avait porté Emma suivit ce mouvement.
— Tu veux qu'il entende ?
— Quoi ?
— Delage. C'est à lui que tu parles ?
Paul sourit plus fort. Il ne voulait pas que la question révèle son besoin devant le groupe qu'il essayait d'amuser.
— Elle se prend pour une journaliste maintenant.
Il posa sa main sur la poitrine d'Emma par-dessus son haut, sans son accord. Elle repoussa immédiatement son poignet.
— Ne me touche pas.
Sarah se leva. Paul retira sa main et recula sa chaise avant qu'elle puisse la contourner.
— C'est bon, putain. On ne peut rien dire.
— Tu n'as pas seulement parlé, dit Emma.
Le garçon regarda Baptiste une seconde de plus. Il avait souri. Paul se leva avec ce sourire en tête.
— Bonne journée, les filles.
Il avait pris un ton aimable pour leur faire porter la rudesse de ce qui venait d'arriver. Sarah resta debout jusqu'à ce qu'il ait quitté l'allée. Emma avait la main encore levée, les doigts serrés autour de rien. Elle la posa sur la table.
— Je l'ai vu, dit Sarah.
— Je sais.
— Tu veux qu'on change de place ?
— Il est venu jusqu'ici.
Sarah regarda la table voisine. La chaise de Paul resta vide. Il se tenait près de Baptiste, penché pour entendre une question.
— Garnier, tu connais Victor ?
— Oui.
— Dis-lui de nous envoyer le planning.
— Je peux le récupérer.
Baptiste tira enfin la chaise qu'il avait laissée vide.
— Assieds-toi, tu bloques le passage.
Paul s'assit. Il posa ses avant-bras sur la table avec la prudence de quelqu'un qui ne voulait pas occuper trop d'espace. Puis, il appela Victor pour qu'on lui apporte son plateau. Emma vit le plateau traverser l'allée. Le garçon qui n'avait pas pu obtenir une chaise avec une demande venait de l'obtenir après lui avoir imposé un contact. Elle regarda Sarah.
— Voilà.
— Quoi ?
— C'était ça qu'il voulait.
Sarah vit à son tour Paul se pencher vers Baptiste.
— Une place.
Emma acquiesça.
— Et il a eu l'air de bien aimer le trajet.
Elle prit sa bouteille avec l'autre main. Nour avait levé les yeux au mouvement de Sarah.
— J'ai vu son départ. Pas le geste.
— Paul Garnier, dit Emma.
— Je connais le nom.
— Alors ne me demande pas de le répéter devant eux.
Nour hocha la tête.
— Je peux écrire l'heure ?
— Oui. Et que Sarah a vu.
— Tu veux la phrase aussi ?
Emma regarda sa boîte ouverte.
— Plus tard.
Sarah se rassit.
— Tu n'as pas à lui expliquer pourquoi.
— Je n'explique pas. Je veux finir de manger.
Elle reprit sa fourchette. L'envie avait disparu ; elle savait pourtant qu'elle aurait cours sans autre repas. Elle choisit le morceau le plus facile à avaler. À côté, Jade continuait un croquis sur un coin de feuille. Elle le retourna lorsqu'elle vit le regard d'Emma passer dessus.
— Tu dessinais quoi ?
— La baie. Avant qu'il arrive.
— Tu peux continuer.
— Je ne voulais pas que tu croies que je dessinais la scène.
— J'ai compris.
Jade remit la feuille à l'endroit. La précision leur avait rendu une chose minuscule : le droit de regarder un dessin sans y chercher leur propre humiliation. Au comptoir, Mathis posa sa bouteille entre ses genoux. Lucas lui avait tiré une chaise dans le fond.
— Tu peux manger ?
— Pas tout de suite.
— Tu veux de l'eau ?
— Je viens d'en chercher.
Il essaya de sourire et abandonna. Lucas resta près de lui sans remplir le silence.
— Il a frappé quand je me baissais, dit Mathis.
— J'ai vu après.
— Oui.
— Je peux dire ça.
— Je sais. Il dira que je lui ai foncé dedans.
Lucas regarda le comptoir, puis le serveur qui avait disparu derrière une porte.
— Il y avait quelqu'un.
— Qui m'a demandé si ma bouteille était tombée.
— Tu lui as répondu.
— Je lui ai répondu.
Mathis se redressa d'un centimètre, puis attendit. Il n'avait aucune envie de perdre une heure de plus à raconter le coup pendant que Kévin déjeunait. Il n'avait pas davantage envie qu'une heure de silence transforme ce coup en bouteille échappée. Ces deux envies ne lui donnaient pas encore une décision.
— Tu ne retournes pas là-bas, dit Lucas.
— Je n'avais pas prévu de lui rapporter le dessert.
Lucas eut un bref mouvement de bouche. Mathis put garder la phrase sans devoir rire. Carine avait vu le plateau de Cassandre bien avant de voir sa fourchette passer vers la boîte. Elle attendit d'abord que la conversation s'interrompe. La conversation ne s'interrompit pas. Cassandre posait des questions auxquelles Gabriel répondait entre deux bouchées. Elle le faisait rire maintenant. Carine passa un doigt sur le bord de son verre. Léonie suivit son regard.
— Tu vas encore vérifier son menu ?
— Je vais déjeuner.
— Tu déjeunes déjà.
— Ailleurs.
Elle prit son plateau. Héloïse leva les yeux du registre qu'elle avait gardé fermé pendant le repas.
— Pour samedi, il me faut ta confirmation du service.
— Je te réponds avant la fin de la pause.
— Avant que j'appelle, surtout.
Carine acquiesça. Elle aurait pu demander à quelqu'un de faire venir Gabriel. Cela lui aurait peut-être obtenu son regard, jamais la conversation qu'elle voulait. Elle traversa la salle elle-même. Deux garçons se reculèrent pour la laisser passer. L'un l'appela par son prénom ; elle répondit d'un signe sans s'arrêter. Il parla aussitôt plus fort à son ami.
— Tu vois ? Elle me connaît.
Carine ne l'entendit pas. Zoé, deux places plus loin, oui. Elle regarda le garçon remettre déjà la scène en circulation. Carine posa son plateau au bout de la table de Gabriel.
— Je dérange ?
Cassandre leva les yeux.
— Oui.
— Parfait.
Carine tira la chaise latérale. Gabriel déplaça sa bouteille pour qu'elle ait assez de place pour poser le plateau.
— Salut, dit-il.
— Salut.
Cassandre regarda la bouteille qu'il venait de déplacer. La politesse ne lui devait aucun privilège, et elle n'aimait pas découvrir qu'elle l'avait espéré.
— Tu as quitté ta table pour ça ? demanda-t-elle.
— Tu as bien quitté la tienne.
— J'avais quelque chose à lui demander.
— Tu lui demandes depuis dix minutes.
Gabriel leva sa fourchette.
— Vous avez un chronomètre ?
Carine se tourna vers les boîtes.
— Elle a goûté quoi ?
— La salade, la viande et les haricots.
— Donc presque tout.
— Le fromage blanc n'a pas encore été attaqué.
— Alors, je peux goûter aussi ?
Gabriel regarda ce qui restait.
— Une petite portion. C'est mon déjeuner.
— Je demande.
— Alors oui.
Elle prit sa fourchette propre et attendit qu'il lui laisse une tranche. Cassandre aurait voulu que cette attente dure plus longtemps. Elle se reprocha aussitôt la pensée, sans la faire disparaître. Carine goûta la viande avant la salade.
— OK.
Elle finit la bouchée, puis regarda Gabriel.
— Tu fais vraiment ça chez toi ?
— Oui. On vient de passer cette épreuve.
— Elle t'a interrogé sur chaque ingrédient ?
— Sur la vache aussi, répondit Cassandre.
Carine sourit.
— J'ai raté un bon morceau.
— Tu peux le lire dans le compte rendu, dit Gabriel.
Elle goûta la salade. Son sourire changea. Elle ne pouvait pas se contenter de faire semblant d'apprécier pour rester à table. Elle aimait.
— Fais-en plus demain.
— Non.
— Tu réponds vite.
— Tu demandes une cuisine, pas une bouchée.
— Si j'achète les ingrédients ?
— Toujours non.
Cassandre baissa les yeux pour cacher son sourire, trop tard.
— Ne commence pas, dit Carine.
— Il a dit non deux fois.
— J'entends très bien.
Gabriel reprit son plat.
— Alors, vous pourrez garder mon audition hors de votre dispute.
Carine posa sa fourchette. Elle aurait pu acheter cent déjeuners sans regarder le prix. Son offre n'avait pas créé la moindre obligation chez lui. Elle repensa au restaurant imaginaire de leur conversation de la veille.
— On peut au moins manger quelque part sans que tu prennes un abonnement à la cuisine ?
— C'est possible.
— Bien. Je prends la réponse.
Cassandre releva la tête.
— Tu réserves déjà les réponses ?
— Je conserve celles qui me plaisent.
— Vous avez parlé d'un restaurant ?
Carine ne répondit pas immédiatement. Elle regarda Gabriel, non pour lui demander de choisir son camp, mais pour voir s'il raconterait.
— Entre autres, dit-il.
— Et du mariage ? demanda Cassandre.
— Demande à Carine.
— Je te demande à toi.
Il posa sa fourchette.
— C'était une conversation entre elle et moi.
Cassandre soutint son regard.
— La rumeur parle à tout le monde, elle.
— La rumeur n'était pas à la fontaine.
Carine ne souriait plus autant. Il venait de garder leur conversation sans en faire une faveur qu'elle devait payer. Cassandre aurait aimé avoir les mêmes détails. Elle savait aussi qu'un garçon prêt à livrer ceux de Carine lui aurait donné une bonne raison de se taire avec lui.
— D'accord, dit-elle.
Le mot lui coûta davantage que prévu. Carine reprit un haricot.
— Tu aurais pu me prévenir pour la cuisine.
— Tu n'avais pas demandé.
— Il faut donc demander chaque sujet.
— Tu peux aussi découvrir les choses en mangeant.
Elle le regarda un peu plus longtemps. Ce qu'elle voulait découvrir ne se limitait plus à la manière de rendre un légume mangeable. Adrien vit ce regard depuis la baie. Hugo s'était rapproché de sa chaise.
— Les deux maintenant.
— Je vois.
— Une boîte suffit, apparemment.
Adrien tourna la tête.
— Tu veux que je trouve ça drôle ?
Hugo baissa légèrement la voix.
— Non. Je te dis que ça va tourner.
— Ça tourne déjà.
Il montra le téléphone qu'il venait de recevoir.
« Cassandre et Delcourt mangent chez Morendy. »
Le message contenait une photo prise par Victor depuis le centre. On voyait Carine de profil, Cassandre en face et le sac de Gabriel sous la table. Le pilier cachait la moitié des boîtes. Il n'y avait pas de son ni de geste de dégustation dans cette image. Hugo demanda le fichier à Victor. Victor le lui envoya.
— Tu gardes l'original, dit Adrien.
— Je sais.
— Et tu n'écris pas qu'il les nourrit tous les jours.
— Je n'avais pas prévu une cantine clandestine.
Adrien ignora la plaisanterie.
— Il nous fournit assez de choses réelles.
Hugo regarda le fichier.
— Tu veux quoi comme phrase ?
— Pas encore de phrase.
— Les autres vont parler avant nous.
— Laisse-les.
Adrien prit enfin sa bouteille. Sa main resta ferme, mais Hugo remarqua qu'il avait laissé le bouchon vissé en essayant de la lever. Il le dévissa lentement. Il aurait proposé à Cassandre une réception, un restaurant fermé au public, un dîner avec lequel les noms sur les cartes suffisaient à fabriquer une soirée. Elle venait de demander une bouchée à un garçon qui avait sorti une boîte. Il connaissait trop bien son rang pour lui ordonner de partir. Il connaissait assez sa fierté pour savoir qu'un ordre l'aurait gardée à cette table encore plus longtemps.
— Tu vas lui parler ? demanda Hugo.
— Je vais voir si elle veut venir.
Hugo n'insista pas sur ce que cette différence de mots révélait. Près du fond, Youssef Benali avait vu Paul obtenir la chaise. Il ne lui connaissait aucun lien avec les Delage qui explique ce changement. Théo Lemaître lui donna la réponse qu'il cherchait.
— Il a été voir Emma.
— Je l'ai vu.
— Et Baptiste a rigolé.
Youssef regarda la place désormais occupée.
— Pour ça ?
— Demande à Garnier.
Théo remit son téléphone dans sa poche. Sa propre humiliation de la veille restait dans des extraits auxquels il n'avait pas accès. Il aurait voulu une scène avec laquelle les autres ne le regardaient plus comme celui qui avait subi. Sacha Marceau passait derrière eux avec son plateau.
— Vous bloquez l'allée.
Ils se déplacèrent ensemble. Sacha ne les remercia pas ; il n'avait pas considéré qu'ils lui rendaient service. Youssef lui adressa un sourire.
— Tu fais quelque chose vendredi ?
— Avec quelques personnes.
— Chez toi ?
Sacha s'arrêta assez pour examiner la question.
— Tu as besoin de l'adresse ?
— Non, je demandais.
— Alors non, je ne te la donne pas.
Il repartit. Théo attendit qu'il se soit éloigné pour sourire.
— Bien essayé.
Youssef sentit ses oreilles chauffer.
— Il sait très bien qui je suis.
— C'est pour ça qu'il te répond.
Le téléphone de Youssef vibra.
Un message de son père lui demandait s'il avait des nouvelles de l'« événement des Marceau ».
Il ne répondit pas. Amina se leva à quelques mètres pour jeter un emballage. Elle portait toujours le gilet d'Élisa. Youssef la regarda revenir par l'allée qui passait derrière la table de Sacha. Théo suivit son regard.
— Tu la connais ?
— Elle est en terminale.
— Moi aussi.
— Tu sais très bien qui c'est.
Ils attendirent qu'elle atteigne l'angle de la table. Au même moment, Adrien approchait de Gabriel avec une courtoisie à laquelle Cassandre reconnaissait ses efforts.
— Tu viens avec nous ? demanda-t-il.
Elle leva les yeux.
— Non.
— On parlait de samedi prochain.
— Tu peux me donner l'information plus tard.
— Ça prendra deux minutes.
— Alors, tu peux attendre deux minutes.
Carine posa son verre avec un sourire qu'elle ne chercha pas à cacher. Adrien regarda Gabriel. Il continuait de manger.
— Je vois que tu as changé de service.
— Oui.
— Tout préparé ?
— Ça évite de manger la boîte.
Carine détourna le visage, mais son rire resta audible. Adrien ne lui offrit pas une deuxième réplique.
— On se reparle, dit-il à Cassandre.
— Si tu as quelque chose de nouveau.
Il repartit avant qu'elle reprenne sa fourchette. Cassandre regarda l'assiette qu'il avait laissée en quittant sa table.
— Il va détester ce déjeuner.
— Son plat avait l'air bon, répondit Gabriel.
— Ce n'est pas son plat.
Carine suivit Adrien des yeux.
— Il va surtout trouver comment le raconter.
Gabriel posa sa fourchette.
— Avec une nouvelle entreprise à voler ?
— Peut-être sans entreprise, dit Cassandre.
— Ce serait déjà une amélioration.
Elle baissa légèrement la voix.
— Tu sais ce que les gens demandent quand je m'assois ici ?
— Pourquoi tu as abandonné ton coin ?
— Ce que tu peux obtenir de ma famille.
Carine acquiesça, sans plaisanter.
— Et ce que tu vas demander ensuite.
Il les regarda toutes les deux.
— Une chose est claire.
La table voisine s'était vidée assez pour que sa voix arrive à Inès. Mila passait avec son plateau ; elle s'arrêta au comptoir derrière lui.
— Comme je l'ai déjà dit à Carine, je préfère vivre avec trois mille euros net par mois et être heureux que posséder vos millions et avoir une vie qui me fait chier.
Cassandre ne sourit pas. Il poursuivit sans hausser la voix pour la salle.
— Donc vous pouvez retirer l'idée que si je sors un jour avec une fille ici, ce sera pour son argent, son entreprise, son nom ou son influence.
— Je n'ai pas dit que je le pensais, répondit Cassandre.
— Je réponds aux questions qu'on va te poser.
Carine gardait les yeux sur lui.
— Et si elle a les deux ?
— Les deux quoi ?
— Une vie qui te plaît. Et l'argent.
— Tant mieux pour elle. Je ne vais pas lui demander de brûler sa maison pour vérifier.
Il reprit sa fourchette, puis la posa encore.
— Si j'aime une fille, je n'en ai rien à foutre que son père possède cent millions ou dix milliards.
— Rien du tout ? demanda Carine.
— Je veux la fille. Pas son conseil d'administration.
Mila regarda Gabriel, puis son carnet resté dans son sac. Elle avait entendu les derniers mots directement. Elle n'avait pas entendu toute la question de Cassandre. Cela lui donnait une phrase, pas une confession qu'elle pouvait s'approprier. Inès ferma doucement son livre. Elle avait vu Gabriel refuser la soirée du Belvédère et protéger une conversation privée sans obtenir davantage. Sa déclaration ajoutait quelque chose à ces actes. Elle ne les remplaçait pas. Héloïse, venue chercher Carine pour le service de samedi, entendit la fin en atteignant le pilier. Elle s'arrêta avant la table.
— Carine, je dois confirmer dans cinq minutes.
— Le service prévu. Pas l'option supplémentaire.
— Merci.
Héloïse regarda Gabriel.
— Tu viens de rendre plusieurs discussions familiales assez compliquées.
— Je n'y serai pas.
— C'est rarement nécessaire.
Elle repartit avec la confirmation. Carine suivit son départ, puis revint à Gabriel.
— Tu ne demandes même pas quelle famille peut ouvrir le plus de portes.
— Pour choisir une fille ? Non.
— Beaucoup de gens poseraient la question autrement.
— Ça leur donne une occupation.
Cassandre passa le pouce sur le bord de sa serviette. La veille, elle lui avait dit qu'elle voulait savoir si quelqu'un restait parce qu'il en avait envie. Elle avait attendu une réponse prudente, une phrase qui ne puisse engager celui qui la prononçait. Il venait d'en donner une à Carine aussi. Cela la touchait et la contrariait en même temps.
— Tu t'attends quand même à ce qu'on te croie, dit-elle.
— Je m'attends surtout à pouvoir refuser sans qu'on me dise que je rate un contrat.
— Ça, je le crois.
Leurs yeux restèrent un instant l'un sur l'autre. Carine rapprocha son plateau.
— Moi aussi.
Ce n'était plus une pique pour interrompre. Elle voulait être incluse dans cette réponse, et elle le dit assez clairement pour que Cassandre le remarque. Deux tables plus loin, Alice demanda à Inès ce qu'il avait dit. Inès répéta la phrase sur les trois mille euros sans imiter sa voix.
— Il parle d'un couple, précisa-t-elle. Pas de notre avenir professionnel.
— Tu as besoin de corriger la légende avant qu'elle existe ?
— Ici, oui.
Diane, qui s'était levée avec son sac, entendit l'échange.
— Ça ressemble assez à sa réponse sur la soirée.
— Tu le crois ? demanda Alice.
— Je crois qu'il tient à son emploi du temps.
— Ça ne dit pas tout.
— Je n'ai pas dit tout.
Zoé entendit la même phrase par Léonie, qui avait rejoint la table d'Inès. Elle demanda si Gabriel l'avait prononcée devant Cassandre.
— Et Carine, répondit Léonie.
— Tu l'as entendue ?
— La fin. Inès a entendu le début.
Zoé regarda les boîtes. Trois mille euros ne ressemblaient pas à une provocatrice pauvreté choisie pour une semaine. Gabriel avait passé la matinée à refuser que le métier de sa mère devienne une honte. Il pouvait vouloir une autre vie sans jouer à celle des autres. Elle aurait aimé lui poser cette question sans deux héritières pour mesurer le temps qu'elle prendrait. À l'autre bout, Amina se trouva arrêtée entre Youssef et Théo.
— où vas-tu ? demanda Youssef.
— M'asseoir.
— Attends.
Il s'était placé dans le passage plutôt que devant sa table. Elle chercha Élisa du regard. Élisa était près de Mathis et n'avait pas encore vu l'allée.
— Bouge.
Théo regarda Sacha, installé assez près pour entendre.
— Elle est pressée depuis qu'on la reconnaît.
Amina comprit le public avant la prochaine phrase.
— Tu crois que le gilet change ce que les mecs ont vu ?
— Il change le fait que j'ai froid ou chaud. Ça ne te regarde pas.
Youssef rit. Sacha leva les yeux. Le rire de Youssef devint plus fort.
— Toujours une réponse.
Théo lui barra le côté gauche. Youssef releva brutalement son haut et tira sur son soutien-gorge, exposant brièvement sa poitrine contre son gré. Amina se couvrit aussitôt avec ses bras. Elle tenta de reculer, mais la chaise derrière elle l'empêcha de passer. Théo lui imposa un attouchement avant qu'elle ait pu remettre ses vêtements en place.
— Arrête, dit-elle.
Youssef regarda encore Sacha. Amina sentit monter l'envie de repousser leurs bras avec tout ce qu'elle avait. Elle se rappela le couloir du matin et le temps qu'ils avaient ajouté à chaque réaction.
– Théo, dis à Amina de nous laisser voir sa poitrine et on te fout la paix pendant 1 h 00.
– Elle enlève ses bras et les mecs voient tous ses seins entièrement nus, tétons inclus, ainsi que le soutien-gorge en dessous de ses seins et son t-shirt toujours relevé.
Puis, elle remet son soutif et son t-shirt. (Et un truc intéressant, j'ai de l'imagination : elle a aimé aussi ça, que tout le monde regarde son corps et prenne du plaisir à voir son corps ; elle se sent valorisée, et c'est une des rares choses dans ce lycée qui lui donne une valorisation, alors elle prend sa meme si c'est sexuel, et au contraire voir tous ce regard des mecs, elle a aimé sa meme si elle ne veut pas l'admettre sa la exité sexuellement .) Elle attendait une sortie, elle ne leur accordait rien.
Un bruit sec retentit derrière la table ; Théo avait heurté un verre en se reculant. Sacha rit de la confusion.
— Vous allez finir par casser ma table.
Youssef lâcha le vêtement et recula. Théo se retira avec lui. Amina rabattit son haut, ferma le gilet et passa entre deux chaises dès que l'espace se libéra. Elle avait compté moins d'une dizaine de secondes. Ce nombre n'avait rien d'une victoire. Il lui permit de reconnaître que l'incident avait cessé avant qu'elle perde encore son trajet entier. Élisa l'aperçut en arrivant à l'angle.
— Amina ?
— Pas ici.
Elle continua jusqu'au mur derrière leurs tables. Élisa marcha à côté d'elle, puis attendit.
— Qui ?
— Youssef. Théo.
— Je n'ai pas vu.
— Je sais.
Amina vérifia la fermeture du gilet.
— Ils ont recommencé avec les vêtements.
Élisa posa son propre sac au sol pour lui laisser les mains libres.
— Tu veux sortir ?
— Je veux m'asseoir. Mais pas sur la chaise du passage.
— Je décale la mienne.
Amina regarda la table de Sacha. Youssef restait debout près de lui.
— On se voit vendredi alors ? demanda-t-il.
Sacha ne répondit pas à la question comme à une invitation qu'il avait oubliée.
— Je vous mets dans la conversation. Vous verrez l'horaire.
Théo sortit immédiatement son téléphone. Il ne voulait pas que l'offre disparaisse avant qu'elle soit devenue un accès réel. Une notification arriva sur leurs deux appareils. Sacha avait ajouté Youssef et Théo au groupe où il préparait la soirée. Il avait vu leur scène, ri et offert une entrée. Il n'avait donné aucun ordre qu'on puisse lui faire répéter plus tard. Amina ne vit pas les écrans. Elle vit seulement Youssef pencher le sien vers Théo et tous deux sourire.
— Ils vont dire que j'ai laissé faire, dit-elle.
— Tu leur as dit oui ?
— Non. (mais une pensée dans sa tete arrive, elle a aimé voir tous ce regard sur sa poitrine et surtout ce sourire et qu'ils aiment voir sa poitrine)
Élisa regarda les deux garçons, puis revint à Amina.
— Je n'ai pas entendu ce qu'ils t'ont dit. Tu veux me le raconter ?
Amina vérifia que le gilet était fermé.
— Ils ont proposé une heure tranquille.
— Une heure ?
— Sans venir me chercher.
Élisa posa les mains sur le dossier de la chaise.
— Et tu les crois ?
— Je n'en sais rien.
Amina s'assit avant qu'une autre question arrive. Elle n'avait pas tout dit ; elle ne voulait pas que ce déjeuner l'oblige à le faire. Sa réponse portait sur ce qu'elle avait demandé aux garçons. Ses pensées, elles, restaient à elle. Élisa rapprocha sa propre chaise du mur.
— Tu veux que je reste là ?
— Oui.
Emma leva les yeux vers le gilet et les mains qui le tenaient fermé. Elle n'eut pas besoin de demander un récit devant toute la table.
— Tu veux que je me mette de l'autre côté ?
— Oui.
Emma changea de chaise avec sa boîte. Sarah prit celle qui donnait sur le passage. Chloé attendit avant de poser une question.
— Tu as arrêté de les repousser ?
Amina la regarda.
— Tu as vu ?
— La fin, depuis le comptoir. Pas tout.
— Ils ont dit qu'ils partiraient après.
Elle prit sa bouteille et but une gorgée.
— Là, ils sont partis.
Chloé regarda la table de Sacha.
— Ils restent là-bas.
— Pour l'instant.
Amina chercha l'horloge au-dessus du comptoir. Elle venait de passer 12 h 34. Elle retint l'heure sans donner aux garçons une confiance qu'ils n'avaient pas gagnée. Une promesse prononcée par deux personnes n'empêchait pas une troisième de traverser la salle. Emma reprit sa fourchette.
— Ils ont promis pour eux ou pour tous les autres ?
— Ils ont dit « on ».
— Ça ne nous dit pas qui
— Je sais.
Amina n'avait pas envie de débattre jusqu'à ce que leur départ ne compte plus. Elle n'avait pas davantage envie que les autres en fassent une méthode à suivre.
— Je vous raconte ce qu'ils ont dit. Pas ce que vous devez faire.
— D'accord, répondit Emma.
Élisa poussa la bouteille près de son repas.
— Tu veux qu'on sorte par l'autre porte après ?
— On verra après. Je veux finir de manger.
Sarah regarda les deux garçons penchés vers Sacha.
— Et s'ils reviennent ?
— Je ne sais pas, dit Amina. On verra s'ils reviennent.
Elle répondit plus sèchement qu'elle ne l'aurait voulu. Sarah n'insista pas. Amina aurait voulu pouvoir choisir à quel moment reprendre cette conversation. Pour l'instant, elle disposait d'une chaise contre le mur et d'un repas qu'elle n'avait pas terminé. Elle reprit une bouchée. Nour attendit qu'elle ait reposé sa fourchette.
— Tu veux qu'on garde les noms ?
Amina réfléchit.
— Les noms et l'heure. Pas de photo de moi.
— Je n'en ai pas pris.
— Et tu écris que j'ai dit d'arrêter avant.
Nour ouvrit son carnet.
— Je l'écris.
— La promesse aussi. Une heure, ils ont dit.
— Tu l'as entendue de qui ?
— Youssef l'a dite à Théo. Je l'ai entendue.
Nour posa son stylo un instant.
— Je note que tu me la rapportes. Je ne l'ai pas entendue moi-même.
— Oui.
— Tu sais à quelle heure ?
— Pas précisément. Je viens de regarder l'horloge.
Nour indiqua une heure approximative. Elle sépara la demande d'arrêt, les actes rapportés et la promesse des garçons. Chloé confirma ce qu'elle avait vu de la fin. Elle n'ajouta rien sur une conversation qu'elle n'avait pas entendue.
— Je veux le voir après, dit Amina.
— Tu peux le voir maintenant.
Nour tourna le carnet sans lâcher son stylo. Amina lut les lignes. Elles concernaient les noms, les faits et les paroles dites à voix haute. Elles ne prétendaient pas expliquer ce qu'elle pensait.
— Laisse comme ça.
Elle repoussa doucement le carnet. Nour attendit avant de le reprendre.
— Tu veux ajouter quelque chose ?
— Non.
Cette fois, Amina parlait de la page. Élisa resta près d'elle sans chercher à compléter ce qu'elle ne racontait pas. Un élève qui passait près d'elles ralentit en voyant le carnet. Armand Delmas reconnut un nom qu'il connaissait. Il ne s'arrêta pas encore. À la table de Sacha, Théo écrivait déjà dans le nouveau groupe.
— Elle a accepté, dit-il à Youssef.
— Après.
— Tu veux raconter le début ?
Youssef regarda les noms de la conversation.
— Non.
Ils conservèrent la version qui supprimait le passage bloqué et les refus précédents. Elle leur donnait une histoire plus facile à présenter à ceux dont ils venaient d'obtenir l'attention. Ils ne savaient rien des pensées qu'Amina avait gardées pour elle. Sacha ne relut pas leur phrase à voix haute. Il demanda qui apportait une enceinte vendredi. Youssef proposa immédiatement la sienne. Le passage entre la violence et le service n'avait demandé qu'une notification. Armand revint vers le fond à 12 h 39. Cette fois, il ne tenait plus la bouteille qu'on lui avait fait changer. Il s'arrêta derrière Nour.
— Tu écris quoi ?
Elle posa sa main sur la page.
— Mes notes.
— Sur qui ?
— Rien qui te concerne.
Armand regarda la main qui couvrait deux noms. Il tendit la sienne.
— Donne.
— Non.
Il lui arracha le carnet avant qu'elle puisse le refermer. Nour se leva.
— Rends-le.
Armand recula, tournant déjà les pages. Il lut une heure et le nom de Théo.
— Tu fais une liste ?
— Rends-moi mon carnet.
— C'est pour qui ?
— C'est à moi.
Il regarda vers Gaspard de Villiers, dont la table était proche du passage. Gaspard avait observé le mouvement.
— Qu'est-ce qu'elle garde ? demanda-t-il.
La question ne contenait pas un ordre. Armand y entendit une occasion de répondre avec quelque chose que les autres n'avaient pas.
— Les noms. Les heures. Tout ce qui tourne.
Nour tendit encore la main.
— Tu ne touches pas à mes affaires.
Armand lui saisit brièvement la poitrine par-dessus ses vêtements, contre son refus. Elle recula et repoussa son bras.
— Ne me touche pas.
— Continue à noter et tu deviendras la prochaine vidéo. C'est clair ?
Il gardait le carnet dans l'autre main. Nour serra les dents. Elle aurait voulu lui reprendre l'objet ; avancer lui imposait de repasser à portée de ses mains. Chloé tira sa chaise pour lui dégager l'autre côté. Armand partit avec le carnet. Il ne courut pas. Il passa près de Gaspard en gardant la couverture visible.
— Elle a gardé les transferts.
— Tu l'as lu ?
— Il y a au moins trois pages.
Gaspard désigna une place à l'extrémité de sa table.
— Mets-toi là. Dis-moi ce qu'il y a.
Armand s'assit. Nour vit la chaise lui être donnée. Le carnet n'était plus seulement un objet qu'il lui avait pris pour lui faire peur. Il était une information qu'il pouvait maintenant présenter à quelqu'un d'autre.
— Je vais le chercher, dit-elle.
Chloé regarda Gaspard, puis Armand.
— Tu irais à sa table ?
— C'est mon carnet.
— Je sais.
Le doute ne venait pas du droit de propriété. Nour s'arrêta avant le premier pas. Elle avait écrit des initiales à côté d'un nom de compte, parce que la personne qui lui avait montré la capture ne voulait pas être citée. Armand pouvait essayer de comprendre ces initiales. Elle pouvait lui donner une nouvelle scène en exigeant le carnet devant Gaspard. Elle devait choisir sans savoir laquelle de ces pertes arriverait la première.
— J'ai photographié les pages d'hier, dit-elle.
— Toutes ? demanda Chloé.
— Pas les deux dernières de ce matin.
— Les captures sont sur ton téléphone ?
— Oui. Ailleurs aussi pour une partie.
Elle posa sa main sur la poche fermée de son sac.
— Les heures, je peux les retrouver. Les initiales, il les a.
Chloé regarda l'objet sur les genoux d'Armand.
— Qui doit savoir qu'il l'a pris ?
— Les gens qui sont notés. D'abord.
— Je peux prévenir Élisa.
— Elle est là. Farah surtout.
Nour prit son téléphone. Elle n'écrivit aucun nom de victime dans le message.
« Mon carnet vient d'être volé par Armand. Il l'a à la table de Gaspard. Il peut avoir lu tes initiales. »
Elle relut avant d'envoyer. Farah répondit qu'elle avait compris, sans demander une photo. Nour posa le téléphone face contre table. Ses mains tremblaient maintenant que l'objet avait quitté les siennes.
— Je déteste qu'il ait mes pages.
— Je sais, dit Chloé.
— Je déteste encore plus être en train de faire un inventaire au lieu de lui reprendre.
Emma poussa son cahier vers elle.
— Tu peux écrire ici ce qui manque.
— Ça te mettrait dans mes notes.
— Je suis déjà dans tes notes.
— Je veux dire ton cahier.
Emma arracha proprement une feuille à la fin.
— Là, tu n'y es plus.
Nour prit la feuille. Elle écrivit l'heure du vol en premier. Puis le prénom d'Armand, son nom et la table qu'il avait rejointe. Elle n'inscrivit pas ce qu'elle imaginait qu'il ferait du carnet. Cela appartenait encore aux minutes suivantes. Au centre, Mila avait vu Armand partir avec un objet. Elle demanda à Chloé du regard si elle pouvait approcher. Chloé regarda Nour. Nour acquiesça. Mila contourna la table sans sortir son appareil.
— J'ai vu le départ. Je peux noter que c'était à lui ?
— Non, dit Nour. C'était à moi.
Mila hocha aussitôt la tête.
— Je reformule.
— Carnet volé. Pas carnet emprunté.
— D'accord.
— Tu n'as pas vu ce qu'il a fait avant ?
— Non.
Nour lui donna seulement ce qu'elle voulait lui donner : le nom, la menace et le carnet emporté. Mila demanda si elle voulait que les faits restent privés pour l'instant.
— Oui. Tu me préviens si quelqu'un te montre mes pages.
— Je le ferai.
Elle repartit sans obtenir une histoire qu'elle puisse publier. Elle avait pourtant reçu assez pour que le déjeuner ne ressemble plus à celui qu'Hugo préparait. À la table de Gabriel, Cassandre avait vu Nour se lever puis reculer. Le pilier lui avait caché le contact. Elle avait entendu la dernière menace parce qu'Armand l'avait prononcée en se retournant vers Gaspard. Gabriel avait levé les yeux au même moment. Elle attendit qu'il pose son pot de fromage blanc.
— Pourquoi tu ne fais rien ?
— Pour quoi ?
Elle indiqua le fond.
— Ils sont boursiers. Comme toi.
Gabriel posa sa cuillère sur le couvercle. Il ne répondit pas tout de suite.
— J'y ai déjà réfléchi.
— Ce matin ?
— Depuis hier. J'ai essayé de réfléchir rationnellement, pas émotionnellement.
Carine le regarda, sans l'interrompre cette fois.
— Ils vont se faire emmerder toute l'année, dit-il.
— Tu le sais déjà ? demanda Cassandre.
— Je sais que ce n'est pas une scène que je peux arrêter pour régler l'année.
Il désigna les différentes portes de la salle.
— Ils sont treize en plus de moi. Je ne peux pas être partout.
— Tu es ici.
— Maintenant. Après, ils ont juste à attendre que je ne sois pas là.
— Donc tu ne fais rien présentement non plus.
— Donc j'ai essayé de regarder ce qui arrive après désormais.
Sa voix restait basse.
— Demain dans un autre couloir. Après-demain quand je suis en cours. Dans un passage avec lequel ils sont trois et elle seule.
Cassandre regarda le fond de la salle.
— Tu peux empêcher une chose.
— Et récupérer quoi ? Encore plus d'ennemis. Encore plus de problèmes pour ma famille. Encore plus de raisons d'attaquer ma bourse.
— Tu en as déjà.
— Ça ne m'oblige pas à en collectionner.
Carine passa une main sur sa serviette.
— Tu appelles ça un calcul ?
— Oui.
— Et leur problème à eux ?
— Je ne le règle pas en passant la journée à courir d'une table à l'autre.
Il reprit la cuillère, puis la reposa.
— Je le déplace. Eux, ils le retrouvent ailleurs. Moi, je me retrouve dans la merde avec eux.
— C'est froid, dit Cassandre.
— Peut-être. Mais c'est faux ?
Elle ne répondit pas immédiatement. La menace contre ses propres parents était arrivée avant midi ; elle ne pouvait pas lui garantir que la suivante serait sans effet. Cela ne lui faisait pas aimer la conclusion.
— Ça ne prouve pas qu'empêcher une chose ne sert à rien, dit-elle enfin.
— Ça ne prouve pas non plus que je dois en faire ma vie.
Carine se pencha un peu.
— Et si tout le monde raisonne comme toi ?
Gabriel regarda les tables près des baies.
— Tout le monde raisonne déjà comme ça.
Le regard revint sur elles. Carine se redressa.
— Pas pour les mêmes raisons.
— Je n'ai pas dit pour les mêmes raisons.
— Je trouve quand même ça lâche.
— Alors vas-y.
Elle resta immobile. Gabriel attendit une seconde, puis continua sans hausser le ton.
— Tu me demandes pourquoi je n'y vais pas. Toi non plus, tu n'y vas pas.
— Tu sais ce que ça ferait si j'intervenais devant Gaspard ?
— Tu sais ce que ça ferait pour moi si j'intervenais devant Gaspard ?
Carine serra légèrement les lèvres. Elle n'aurait pas perdu son rang en se levant. Elle aurait choisi un conflit, donné à ses rivaux une cause à lui reprocher et reçu chez elle des questions auxquelles elle n'avait pas envie de répondre. Elle laissait ces coûts suffire. Gabriel, lui, refusait la responsabilité avant même d'en négocier le prix. Les deux décisions restaient différentes, et les deux laissaient Nour sans son carnet. Cassandre regarda sa propre chaise. Elle l'avait déplacée pour Gabriel sans demander à personne. Le même mouvement pour Nour lui semblait soudain chargé de conséquences qu'elle ne voulait pas assumer.
— Tu n'as pas peur pour toi quand tu réponds à Étienne, dit-elle.
— Je n'ai pas envie qu'on touche à ma vie. Quand on vient me chercher, je réponds.
— Et eux ?
— Je ne vais pas devenir leur garde du corps.
Il prit une bouchée de fromage blanc. Il ne l'utilisa pas pour prétendre que la conversation était terminée. Cassandre resta silencieuse assez longtemps pour qu'il le remarque.
— Ça ne me plaît pas, dit-elle.
— J'avais compris.
— Je comprends la différence.
— Tu n'es pas obligée de l'aimer.
Carine regarda l'allée.
— Tu ferais le même calcul pour tout le monde ?
Gabriel essuya le bord de sa cuillère.
— Non.
Il n'essaya pas de rendre la réponse plus égale qu'elle ne l'était.
— J'ai une sœur de dix-huit ans. Heureusement qu'elle n'est pas dans ce lycée.
Cassandre tourna la tête vers lui.
— Tu as une sœur ?
— Oui.
— Du même âge ?
— Dix-huit ans. Tu viens de l'entendre.
Elle ne lui demanda pas d'expliquer sa famille dans la cantine.
— Si quelqu'un lui fait ça, reprit-il, on aura un sérieux problème entre nous.
Carine regarda ses mains, puis son visage.
— Tu parles de le frapper ?
— Je parle de faire tout ce que je peux pour que ça soit enquêté officiellement.
— Même avec son rang ? demanda Cassandre.
— Même avec son rang. Je ne dis pas que je peux décider de la justice. Je dis que je ne lâcherai pas l'affaire.
Il regarda le carnet toujours visible à l'autre table.
— Si j'ai une femme un jour et qu'un gars lui fait ça, ce sera pareil. Les faits, la police, une enquête.
Pas une vidéo de moi qui le frappe et lui donne une autre histoire.
— Tu viens de dire que tu ne pouvais pas régler le système, dit Carine.
— Je ne peux pas. Je peux choisir pour qui j'accepte de payer le prix.
Elle se tut. La réponse ne le rendait pas juste ; elle précisait sa frontière. Cassandre en avait demandé une et venait de l'obtenir sans flatterie. Elle revint à son plat, moins facilement qu'avant. Elle avait envie de continuer à connaître Gabriel. Elle venait aussi de découvrir une raison de se disputer sérieusement avec lui. Près du bar, Kévin suivait maintenant Rémi. Bastien avait demandé le planning à Yanis sans obtenir de réponse immédiate. Rémi le retrouva près de la sortie latérale.
— Roche te parle.
— Je l'ai entendu.
— Alors réponds.
— Je lui ai dit que je n'avais pas le planning.
Kévin se plaça derrière Yanis. Il ne voulait pas manquer le prochain rire.
— Tu le retrouveras mieux assis, dit Rémi.
Il poussa Yanis contre le mur. Yanis écarta son bras. Rémi lui donna un coup au visage ; son nez se mit à saigner. Kévin le frappa au ventre quand il se pencha. Yanis tomba sur un genou, puis au sol, le souffle coupé. Son sac glissa sous une chaise.
— Voilà. Désormais, il écoute, dit Kévin.
Bastien avait regardé sans se lever.
— Arrêtez de bloquer la sortie.
Rémi recula d'un pas. Il avait reçu assez d'attention pour s'estimer compris. Kévin ramassa le sac de Yanis et le déposa plus loin, comme s'il rangeait un obstacle.
— Ton planning, après.
Ils repartirent vers Roche. Yanis resta quelques secondes au sol. Il ne pouvait pas répondre sans essayer d'abord de reprendre l'air. Romain le vit en sortant du fond.
— Yanis ?
Il s'accroupit sans le tirer.
— Attends, dit Yanis.
Le mot sortit à peine. Romain posa le sac à côté de lui.
— Je suis là.
Un élève contourna leurs jambes pour rejoindre le comptoir. Il regarda le sang, puis la table de Bastien. Il ne demanda rien. Romain sortit des mouchoirs.
— Tu veux que je cherche quelqu'un ?
Yanis acquiesça une première fois, puis secoua la tête vers Rémi.
— Pas lui.
— Je sais.
Lucas arriva à l'appel de Romain. Il vit Yanis, puis le regarda comprendre la même scène qu'avec Mathis.
— Je peux aller à l'infirmerie avec toi.
Yanis porta le mouchoir à son nez.
— Je dois me lever d'abord.
— On attend.
Il posa une main sur le sol, se redressa un peu et s'arrêta. Sa chemise avait frotté le carrelage. Romain ramassa les deux feuilles sorties du sac. Une portante précisément le planning qu'on lui avait demandé. Il la remit dans le classeur sans commentaire. Yanis la vit.
— Je ne l'avais pas retrouvé.
— Je sais.
— Maintenant, ils diront que je mentais.
— Ils n'ont pas regardé ton sac.
— Ils regarderont ce qu'ils veulent.
Lucas attendit qu'il puisse poser le pied correctement. Ils le relevèrent à sa demande, chacun d'un côté. Il resta appuyé au mur avant de marcher. Mathis les vit depuis sa chaise. Il posa sa boîte et vint lentement vers eux.
— Qui ?
— Rémi. Kévin.
— Roche ?
— Il regardait.
Mathis ne demanda pas pourquoi Yanis ne s'était pas défendu. Il avait mal au ventre depuis le début du déjeuner ; la question aurait été aussi facile qu'inutile.
— Je viens avec vous.
— Tu n'as pas fini de manger, dit Yanis.
— Tu aussi.
Romain alla prévenir Sarah qu'ils quittaient la salle. Il ne demanda pas aux filles de les suivre toutes. Lucas porta seulement le sac de Yanis. Ce service avait commencé par une demande et pouvait s'arrêter à son premier refus. Au bar, un employé demanda s'ils avaient besoin d'un responsable.
— De l'infirmière, répondit Yanis.
— Je peux appeler.
— On y va.
L'employé regarda les mouchoirs et ouvrit la porte latérale. Il n'avait pas vu les coups. Yanis ne lui inventa pas ce qu'il aurait dû voir.
— Rémi et Kévin m'ont frappé près du mur, dit-il simplement.
L'employé resta avec la porte ouverte. Mathis attendit qu'il ait entendu avant de sortir. La table de Bastien n'avait pas perdu une chaise. Rémi y restait debout, parlant de la prochaine séance de sport. Kévin avait enfin été autorisé à s'asseoir au bout. La récompense n'était pas la même que celle de Paul, mais elle était assez visible pour que Mehdi la remarque. Mehdi regarda ensuite le fond de la salle. Il ne cherchait pas encore une victime précise. Il avait compris ce qui pouvait tenir lieu de présentation. Nour releva la tête en voyant les quatre garçons sortir.
— où vont-ils ?
Sarah venait de recevoir l'information de Romain.
— À l'infirmerie. Yanis et Mathis.
— Les deux ? demanda Amina.
— Oui.
Emma regarda le déjeuner abandonné près du passage. Mathis avait laissé le couvercle à côté de sa boîte. Personne à la table de Roche ne semblait devoir modifier son programme. Chloé se leva pour récupérer les affaires de Mathis.
— Je prends son repas. Je lui demanderai où le mettre.
— Attends, dit Sarah.
Elle regarda l'allée avant de lui dégager la chaise. Ce mouvement aurait paru ridicule la veille à quelqu'un qui n'avait rien vu. Chloé le trouva utile. Elle contourna la table et ramassa la boîte sans prendre le téléphone laissé dans le sac. Mehdi suivit ses mains du regard. Il se pencha vers un garçon à côté de lui. Chloé n'entendit pas leurs mots. Elle reconnut le trajet de leurs yeux : elle, le fond, la table de Roche. Elle revint par une autre allée.
— Pourquoi tu as fait le tour ? demanda Salomé.
— Parce que je pouvais.
Elle posa la boîte contre le sac de Sarah. Elle ne savait pas si Mehdi avait décidé quoi que ce soit. Elle savait désormais qu'une décision pouvait commencer sans son nom prononcé devant elle. Jade sortit une pochette de son sac et chercha un trombone.
— Pour la feuille de Nour ?
— Oui, dit Chloé. Pas agrafée dans le cahier d'Emma.
Nour avait déjà réécrit la dernière heure de la matinée. Un nom lui échappait ; elle laissa un espace.
— Je préfère un trou à un nom inventé.
Emma lui indiqua une ligne à droite.
— Celui-là, tu peux le reprendre dans mon message de ce matin.
— Tu veux me le montrer ?
— Seulement le passage.
Elle tint son téléphone assez près pour que Nour lise sans le lui prendre. Amina observa la feuille. La promesse des garçons occupait maintenant une ligne distincte, séparée du refus qui l'avait précédée.
— Garde « environ 12 h 34 ». J'ai regardé après.
Nour vérifia qu'elle n'avait pas supprimé le mot en recopiant.
— Donc pas une heure exacte du début.
— Non.
Chloé demanda à Nour si elle pouvait conserver une copie de la reconstruction.
— La feuille, oui. Pas nos visages.
— Je cadre seulement la feuille.
Elle prit une photo, vérifia le bord inférieur et lui montra le résultat. Nour approuva avant qu'elle le sauvegarde. Le carnet volé restait à la table de Gaspard. Armand en lisait une page sans la poser devant lui.
— Et après ? demanda Gaspard.
— Un compte qui a transféré le fichier.
— Tu sais à qui il appartient ?
— Il y a des initiales.
— Donc tu ne sais pas.
Armand referma momentanément le carnet. Il avait espéré que chaque ligne lui achèterait une nouvelle question. Gaspard semblait surtout vouloir savoir où s'arrêtait son information.
— J'en ai d'autres.
— Lis la suivante.
Armand résuma une deuxième page. Il changea l'ordre de deux phrases pour que le refus de regarder une vidéo ressemble à une dissimulation. Gaspard lui demanda de revenir au nom du compte. Le carnet resta entre les mains d'Armand. Aucune promesse de protection ne suivit le résumé. Nour ne pouvait entendre leur conversation. Elle vit la couverture se refermer et chercha où Armand la rangeait.
— Toujours avec lui, dit-elle.
— Tu veux qu'on le note ? demanda Emma.
— Oui. Maintenant.
Elle écrivit l'heure sous le nom du voleur. Elle aurait voulu que la feuille lui rende aussi ce qu'elle avait perdu. Elle pouvait reconstruire les faits ; elle ne pouvait pas reprendre les initiales déjà lues. À l'infirmerie, Nadia Ferret ouvrit avant le deuxième coup frappé à la porte. Elle regarda Yanis, puis Mathis.
— Entrez. Lucas, garde le passage libre.
Lucas posa le sac près de la chaise indiquée. Romain resta devant la porte tant qu'elle n'eut pas demandé de la fermer. Yanis s'assit avec les mouchoirs contre son nez. Nadia lui demanda ce qui s'était passé.
— Rémi m'a frappé au visage. Kévin au ventre.
— Dans la cantine ?
— Près de la sortie latérale.
— Avant que vous arriviez ?
— Oui.
Elle lui laissa le temps de reprendre sa respiration avant la question suivante. Mathis regardait ses propres mains.
— Moi, c'était avant.
Nadia tourna la deuxième chaise vers lui.
— Je vais écouter chacun.
— C'était Kévin aussi.
— Où ?
— Au comptoir. Il voulait que je porte des serviettes à Roche.
— Tu lui as dit non ?
— Oui. Il m'a poussé, puis frappé au ventre.
Nadia nota les deux récits séparément. Elle demanda à Mathis où il avait encore mal. Il lui indiqua l'endroit sans soulever son tee-shirt devant les autres. Elle proposa à Lucas et Romain d'attendre dehors pendant les vérifications. Yanis retint Romain par une parole.
— Tu peux rester près de la porte ?
— Oui.
Nadia ne transforma pas cette demande en refus de soins. Elle demanda seulement qu'il ne réponde pas à sa place. Romain s'appuya au mur près de l'entrée. Mathis attendit que Yanis ait fini une phrase pour reprendre.
— Bastien a vu.
— Lequel des incidents ? demanda Nadia.
— Le mien. Yanis peut dire pour le sien.
Yanis acquiesça.
— Il regardait aussi.
— Il a parlé ?
— Il leur a dit de ne pas bloquer la sortie.
Elle consigna les mots comme ceux rapportés par Yanis. Elle ne nota pas que Bastien avait frappé puisqu'aucun des deux ne l'avait dit. Lucas revint à l'appel de Nadia.
— Tu as vu les coups ?
— Non. Pour Yanis, j'ai entendu Romain m'appeler.
— Et pour Mathis ?
— Je suis arrivé après.
Nadia ajouta cette limite à côté de son nom. Romain confirma la sienne.
— Je l'ai trouvé au sol. Je n'ai pas vu Rémi frapper.
Yanis le regarda. Il n'aurait pas voulu qu'un récit plus fort lui soit fabriqué pour paraître plus crédible.
— C'est ce qu'il a vu, dit-il.
Nadia releva les yeux vers lui.
— D'accord.
Elle leur demanda s'ils souhaitaient qu'elle fasse venir un responsable. Mathis regarda Yanis avant de répondre pour lui-même.
— Je veux lire ce que vous écrivez d'abord.
— Tu pourras relire ton récit.
— Et je ne veux pas que Kévin arrive ici.
— Je ne vais pas lui demander de venir dans cette pièce.
Yanis demanda si sa classe serait prévenue qu'il était retenu à l'infirmerie. Nadia répondit qu'elle ferait transmettre cette information. Il pensa au cours qu'il allait manquer avant de penser au nom de son agresseur dans la note.
— Je veux récupérer ce qu'on aura fait.
— On prendra le cours, dit Lucas.
Nadia poursuivit ses vérifications. Aucun élève n'avait encore été sanctionné. La porte fermée leur donnait un endroit où finir leurs phrases. Dans la cantine, Gabriel raclait le fond de son pot de fromage blanc. Cassandre avait laissé refroidir une partie de son plat. Carine regardait l'heure sur son téléphone.
— Demain, tu cuisines quoi ? demanda Cassandre.
— Je n'en sais rien.
— Tu décides le matin ?
— Ça dépend de ce qu'il y a chez moi.
— Et de ce que tu dois manger ? demanda Carine.
— Aussi.
— Tu pourrais me dire avant.
Cassandre tourna les yeux vers elle.
— Je ne t'ai pas demandé.
— Lui non plus, répondit Carine.
Gabriel remit le couvercle sur le pot.
— Merci de vous souvenir que je suis là.
Cassandre retint sa prochaine réplique. Elle voulait autre chose que gagner les trente secondes restantes du déjeuner.
— On n'a pas fini la comparaison des maths de ce matin.
— J'avais fini mon exercice.
— Moi, pas ma question.
Carine prit son verre.
— Tu peux la poser maintenant.
— Je parle à Gabriel.
— Il est toujours là.
Gabriel regarda Cassandre.
— Quelle question ?
Elle évoqua le passage avec lequel ils n'avaient pas utilisé la même méthode. Il se souvenait du résultat, pas de sa dernière ligne.
— Il faut le cahier.
— Demain matin, après le cours ?
— Si on finit à l'heure.
— Dix minutes près de la bibliothèque ?
Il réfléchit à son trajet.
— Dix minutes. Si le cours déborde, pas cette fois.
Cassandre acquiesça. Elle n'ajouta pas que ce lieu la laisserait moins exposée que leur table. Carine posa le verre.
— On peut sortir ensemble après les cours aujourd'hui.
Gabriel releva les yeux.
— Jusqu'où ?
— Jusqu'au parking. Je ne propose pas une traversée du pays.
— Si on sort en même temps.
— Je peux t'attendre.
— Je ne vais pas te faire attendre.
Elle comprit qu'insister transformerait une proposition simple en arrangement qu'il n'avait pas demandé.
— D'accord. Si on sort en même temps.
Cassandre passa une main sur son cahier resté dans le sac. Elle avait obtenu un moment précis, mais conditionnel. Carine en avait obtenu un autre, plus proche, mais moins assuré. Aucune des deux ne pouvait les raconter comme un choix amoureux déjà fait. Gabriel rangea la boîte de salade dans celle qui contenait le plat.
— Réglez vos histoires entre vous, dit-il.
Carine eut un petit sourire.
— Tu crois qu'on parle de quoi ?
— De mon emploi du temps depuis cinq minutes.
Cassandre se leva avec son plateau.
— Et du nôtre.
— Le vôtre, vous le gérez.
Il vérifia que la petite boîte de sauce était bien fermée. Il n'avait nommé aucune gagnante. Carine prit son sac. Elle aurait voulu que ce refus d'arbitrer soit une manière de les garder toutes les deux près de lui. Il ressemblait davantage à une frontière.
À 12 h 57, Mila le rejoignit près de l'extrémité de la table. Elle attendit qu'il ait rangé les couverts.
— Il y a une photo de vous trois.
— Depuis quand ?
— Pendant le repas. Je l'ai vue sur un écran, pas reçu le fichier original.
Cassandre regarda la salle.
— Une photo prise par qui ?
— Je ne peux pas te le confirmer. Je préfère lui dire qu'elle existe.
Mila regarda Gabriel.
— Elle ne prouve pas ce que les légendes peuvent lui faire dire.
— Quelle légende ? demanda-t-il.
— Celle que j'ai vue parlait comme si vous aviez déjà organisé votre couple.
Carine leva les yeux au plafond.
— Rapide.
— Je ne vais pas la republier pour la corriger, dit Mila.
— Tu as entendu ce que j'ai dit ? demanda Gabriel.
— La phrase sur l'argent. Directement.
— Alors garde les deux séparés.
— C'est prévu.
Il hocha la tête. Mila repartit sans lui demander une déclaration à enregistrer. Hugo, lui, gardait sur son écran la photographie reçue de Victor. Les deux plateaux étaient visibles. Les boîtes disparaissaient derrière le pilier et le bras de Carine. Ce cadrage lui avait paru utile avant même qu'il cherche une phrase. Adrien regarda de nouveau l'image.
— Tu ne peux pas dire qu'elles lui ont payé son déjeuner.
— Je n'ai pas dit payer.
— Ni qu'elles lui ont apporté son repas.
— On peut parler de service.
Adrien tourna la tête vers lui.
— Sur cette image, tu vois quel service ?
Hugo pinça les lèvres. Il aurait préféré une demande plus facile.
— Elles sont venues à lui.
— Ça, elles peuvent le confirmer sans que ça le gêne.
— Leur attention, c'est déjà quelque chose.
— Oui. Mais je veux quelque chose qu'il accepte tout en disant qu'il méprise ce monde.
Hugo revint au champ du message.
« Morendy se fait déjà servir par les deux héritières. »
Il laissa la phrase dans le brouillon. Adrien lui avait demandé une contradiction et l'image n'en contenait pas encore.
— Regarde ce qu'il acceptera ensuite, dit Adrien.
— Les invitations ?
— Les accès. Les services. Les contacts. Quelque chose de précis.
— S'il refuse ?
Adrien suivit Cassandre, qui quittait la table avec Gabriel à quelques pas.
— Il ne refusera pas tout toute l'année.
Hugo n'envoya pas le brouillon. Une nouvelle copie de la photo arriva pourtant dans une autre conversation. La légende évoquait déjà un couple. Il conserva l'original de Victor à côté de cette version. Il ne savait pas qui avait écrit les mots ajoutés. Au passage vers les plateaux, Héloïse aborda Gabriel sans se placer entre lui et la sortie.
— Tu fais souvent ton repas ?
— La plupart du temps.
— Tu aimes ça ?
— Manger ? Oui.
— Cuisiner.
— Aussi.
Elle regarda le sac où il venait de ranger les boîtes. Dans sa famille, parler d'un repas amenait vite une adresse, un chef, un établissement ou une personne à recevoir. Il ne semblait attendre aucune de ces suites.
— Chez moi, on finit toujours par organiser quelque chose autour.
— Tu peux faire cuire un truc sans inviter quinze personnes.
— Je sais. On ne le fait pas beaucoup.
— Tu peux essayer.
Héloïse sourit légèrement.
— Tu viens de donner un conseil à mon père sans lui demander son chiffre d'affaires.
— Il peut aussi ne pas me croire.
Elle ne lui proposa pas immédiatement une cuisine plus grande que celle qu'il avait utilisée.
— À plus tard.
— À plus.
Inès l'attendait près de la porte donnant sur le couloir. Elle le laissa finir l'échange avant de parler.
— Tu as encore deux minutes ?
— Oui.
Elle marcha à côté de lui. La porte se referma sur une partie du bruit des assiettes.
— J'ai entendu un morceau de ce que tu disais sur les boursiers.
— Quel morceau ?
— Que tu ne peux pas être partout. Et que le problème sera déplacé.
— C'est ça.
— Je ne sais pas si empêcher une chose devient inutile parce qu'on ne peut pas empêcher toutes les suivantes.
Il ralentit au panneau d'affichage.
— Je ne dis pas qu'ils ne gagneraient rien sur le moment.
— Tu l'as présenté comme un calcul très fermé.
— Parce que je ne veux pas devenir responsable de la suite.
Elle le regarda.
— Cette phrase-là est plus précise.
— Elle te plaît davantage ?
— Non.
Il eut un bref sourire.
— Au moins, c'est clair.
Inès ne chercha pas à rendre son objection plus agréable.
— Je préfère te demander ce que tu penses que prendre la version des autres.
— Ça te fera pas toujours une bonne réponse.
— J'ai remarqué.
Elle indiqua le cahier qu'elle portait.
— Tu as retrouvé la référence du livre ?
— Je l'ai gardée.
— Tu me diras ce que tu penses du passage si tu le lis.
— Si je le lis.
Elle accepta la réserve comme elle avait posé son désaccord. Leur conversation n'avait acheté aucune promesse sentimentale. Cassandre l'avait vue choisir ces deux minutes après le spectacle public. Elle n'avait pas entendu le détail de l'échange. Elle remarqua surtout qu'Inès n'avait pas eu besoin de déplacer une table. Diane arriva depuis le vestiaire avec son sac de sport. Elle s'arrêta devant Gabriel lorsqu'Inès repartit.
— Tu prends aussi ton repas les jours d'entraînement ?
— Surtout ces jours-là.
— Tu prépares pour plusieurs repas ?
— Certains trucs. Pas tout pareil pendant cinq jours.
— Tu pèses tout ?
— Pas maintenant. J'ai appris les quantités à force.
— Et avant un combat ?
— C'est différent. Je gère avec mon entraîneur.
Diane hocha la tête. Elle aurait trouvé suspect un régime improvisé pour lui donner une réponse impressionnante.
— Moi, je peux rater un entraînement parce qu'un repas s'étire.
— Alors tu pars avant le café.
— Tu dis ça facilement.
— J'arrive facilement en retard si je reste aussi.
Elle sourit.
— C'est moins diplomatique que mes réponses.
— Tu me demandes de les écrire ?
— Non. Les miennes me servent encore.
Son intérêt n'effaçait pas les violences dont elle connaissait l'existence dans ce lycée. Elle pouvait respecter une discipline et garder une objection sur ses conséquences. Elle salua Gabriel et continua vers son cours. Zoé approcha ensuite, laissant passer un groupe avant de le rejoindre.
— On m'a rapporté ta phrase sur les trois mille euros.
— Avec quelle fin ?
— Être heureux plutôt que riche avec une vie qui ne te plaît pas.
— C'est ça.
— Tu l'as dit devant elles ?
— Oui.
— Elles ne l'ont pas mal pris ?
— Demande-leur.
Zoé regarda Cassandre et Carine à quelques mètres.
— Je ne suis pas venue leur parler.
Gabriel attendit au lieu de la renvoyer vers leur groupe.
— Je voulais savoir si tu pensais vraiment qu'on pouvait choisir moins.
— Moins d'argent ?
— Moins de portes qui s'ouvrent.
— Ça dépend lesquelles. Si la porte ouvre sur une vie qui me plaît pas, je peux rester dehors.
Elle serra les doigts sur la sangle de son sac.
— Chez moi, ils ne présentent pas ça comme une porte. Ils présentent ça comme la suite normale.
— Tu veux faire autre chose ?
— Peut-être. Je veux au moins pouvoir y réfléchir.
— Ça me paraît pas délirant.
La réponse ne réglait rien avec la pharmacie familiale. Elle lui permettait de finir la phrase sans une plaisanterie sur son rang.
— Merci.
— Pour quoi ?
— Pour avoir répondu à ma question.
— Tu l'as posée.
Elle repartit avant de chercher à transformer ce bref échange en signe à raconter. Carine suivit son départ du regard. Elle ne connaissait pas les mots échangés et refusa de demander à Gabriel de les répéter. Cassandre sortit son téléphone. Elle écrivit à Alice qu'elle déplacerait leur discussion du lendemain matin. Alice répondit qu'elle avait déjà compris pourquoi. Cassandre effaça une réponse trop défensive.
« Dix minutes de maths. »
Elle envoya cette version parce qu'elle était exacte. Carine consulta l'heure de sortie de son dernier cours. Elle prépara un message pour modifier un trajet, puis le remit en attente. Gabriel n'avait promis ni retard ni rendez-vous fixe. Elle pouvait se préparer à le croiser ; elle ne pouvait pas le présenter comme déjà acquis. Quand il partit vers l'escalier, elle resta près de Cassandre.
— Tu as déplacé Alice ?
— Tu regardais mon écran ?
— J'ai vu son nom. Et je te connais.
Cassandre rangea le téléphone.
— Tu as déjà parlé avec lui après les cours hier.
— Oui.
— Seule.
— Oui.
Carine ne lui raconta pas ce qui n'appartenait qu'à cette conversation. Cassandre retrouva dans ce silence la limite que Gabriel lui avait opposée à table.
— Je n'ai pas envie que tu viennes juste pour me couper la parole.
Carine la regarda sans sourire.
— Je ne suis plus venue pour ça.
Cassandre aurait préféré pouvoir traiter la réponse comme une provocation. Elle ne le put pas.
— J'avais remarqué.
— Et toi, tu n'as pas traversé la salle pour critiquer son repas.
— Il était bon.
— C'est pas ce que je te demande.
Cassandre laissa passer deux élèves avant de répondre.
— J'avais envie de manger avec lui.
Carine acquiesça une fois. Elles venaient de dire assez pour rendre leur prochaine décision plus difficile à nier. Aucune ne savait encore ce qu'il choisirait de leur donner. Au fond de la cantine, Léonie s'arrêta près d'Emma avant de sortir.
— Tu as entendu ce qu'il a dit ?
Emma leva les yeux de sa feuille de langues.
— Qui ?
— Gabriel. Il veut la fille, pas le conseil d'administration.
— J'ai entendu la fin quand tu l'as répétée.
— Tu en penses quoi ?
Emma regarda le sac de Nour et la chaise vide de Mathis.
— Qu'il peut le penser.
Elle remit la feuille dans son classeur.
— Je dois envoyer ça avant demain.
Léonie suivit le geste.
— C'est pour quoi ?
— Le concours de langues. Je veux vérifier la deuxième partie.
— D'accord. Je te laisse.
Emma ne se servit pas de la phrase de Gabriel pour imaginer une solution à sa journée. Elle avait une échéance qui lui appartenait encore. Amina regarda la pendule avant de se lever. Il n'était pas 13 h 34. Le cours arriverait avant la fin de l'heure promise.
— Élisa, on garde la chimie après ?
— Oui. Si tu veux toujours.
— Je veux toujours.
Nour replia la feuille reconstruite dans la pochette donnée par Jade. Elle y conserva le récit qu'Amina avait relu, sans lui attribuer de pensées qu'elle ne connaissait pas. Le carnet volé contenait des traces ; il ne pouvait pas donner aux garçons accès à ce qu'elle n'avait pas raconté. Chloé vérifia que sa copie était sauvegardée et rangea son téléphone hors de vue. Sarah demanda si elles préféraient passer par la porte du fond. Salomé regarda les tables entre elles et cette sortie.
— On peut. Mais on part toutes maintenant.
Elles se levèrent sans laisser une fille seule ranger le groupe. Amina vit Youssef à la table de Sacha. Il parlait d'une enceinte. Il ne vint pas vers elle avant qu'elle quitte la salle. Elle ne savait pas s'il avait tenu sa promesse ou s'il avait simplement trouvé plus rentable à faire. Elle n'accorda pas l'heure entière à un fait qui ne couvrait que les dernières minutes du déjeuner. Nour vit Armand se lever avec le carnet sous le bras. Gaspard ne l'avait pas pris. Elle retint le couloir choisi par Armand avant de rejoindre les autres. Dans une conversation privée, Paul envoya une photo de son propre plateau à la table de Baptiste. Youssef répondit qu'il avait désormais accès au groupe de Sacha. Kévin écrivit qu'une chaise valait mieux qu'un merci. Théo demanda qui ferait mieux le lendemain. Mehdi lut les messages sans annoncer de nom. Il avait vu les récompenses ; il n'avait pas vu quelqu'un de puissant les reprendre. Un message suggéra de changer de cible. Personne n'y répondit avec une liste officielle. La question resta assez ouverte pour que chacun puisse y mettre un visage. Gabriel avait refermé sa dernière boîte et quitté la salle. Cassandre avait déplacé dix minutes de son lendemain. Carine cherchait encore une sortie qui leur laisserait quelques pas ensemble. Adrien avait demandé un autre angle. Emma resserra son sac contre elle en reprenant le couloir. Amina marcha à côté d'Élisa sans regarder les garçons. Nour gardait une feuille à la place de son carnet. Dans le groupe privé, une nouvelle question venait d'apparaître : qui serait la prochaine ? Devant la cantine, Gabriel, Cassandre et Carine s'étaient retrouvés sur le banc du palier, le temps que le passage vers l'escalier se dégage. Le sac de Gabriel reposait entre ses pieds ; Cassandre tenait son cahier fermé. La sonnerie retentit. Ils se levèrent tous les trois. Gabriel remit son sac sur l'épaule, puis regarda Carine et Cassandre.
— Un truc avant qu'on parte.
Carine s'arrêta à côté du banc.
— Quoi ?
— Je vous conseille vivement d'aller parler à Hugo de ses ragots.
Cassandre tourna complètement la tête vers lui.
— Tu veux qu'on le fasse taire ?
— Je vous conseille de regarder ce qu'il raconte avec vos noms. Parce que si ça sort du lycée, je ne sais pas si vos parents vont apprécier sa version.
— Quelle version cette fois ? demanda Carine.
— Que tu vas te marier avec moi, que je vais vendre ton entreprise après et que vous vous êtes mises avec un boursier qui veut votre argent.
Il ne présentait pas ces phrases comme des projets ; il reprenait ce qu'on avait fait circuler à leur place. Carine cessa de sourire.
— Je sais ce qu'il a envoyé.
— Oui. Mais ici, vous connaissez les gens qui vous ont vues. Vos familles, leurs contacts, ils recevront quoi si ça leur arrive ?
Cassandre regarda les élèves qui passaient vers l'escalier.
— Un transfert.
— Et peut-être un transfert du transfert, dit Gabriel. Sans la conversation, sans le refus, sans ce que vous avez vraiment dit.
Carine resserra les doigts sur la sangle de son sac. À l'intérieur du lycée, elle pouvait encore demander à un élève qui lui avait montré une phrase d'ouvrir la conversation précédente. Elle ne pouvait pas compter sur cette possibilité à chaque dîner de ses parents.
— Tu crois qu'il va envoyer ça à nos familles ? demanda-t-elle.
— Je n'en sais rien. Je dis que ça peut sortir. Un frère, une sœur, quelqu'un qui montre son téléphone chez lui.
Il n'a même pas besoin de décider à qui ça finit par arriver. Cassandre ne répondit pas immédiatement. Elle pensait à un prénom répété dans un salon et à la question qui lui serait posée après que d'autres avaient déjà choisi leurs mots.
— Ça devient vite une autre histoire pour vous, reprit Gabriel. Vu votre position et vos familles. Je crains surtout la réputation et l'image si ça sort.
— Tu crains pour la tienne aussi, dit Cassandre.
— Évidemment. J'en ai marre qu'on me prête un plan pour votre argent. Mais vous êtes dans la phrase avec moi.
Carine regarda son téléphone sans le déverrouiller.
— Chez moi, « elle a parlé de mariage » ne restera pas forcément une plaisanterie de pause.
— Et « elle fréquente quelqu'un pour qui on ouvre déjà des portes » ne restera pas forcément un déjeuner, ajouta Cassandre.
Aucune des deux n'avait reçu de message parental sur cette scène. Elles venaient de mesurer un risque qu'elles n'avaient plus envie de traiter comme une pique entre élèves. Gabriel réfléchit une seconde.
— Et Victor aussi.
Carine releva les yeux.
— Oui.
— On a vu ce qu'il ajoutait dans les transferts hier. Il participe beaucoup à manipuler les faits.
Cassandre se souvenait de la version reçue par Alice et des mots qui avaient changé en chemin. Gabriel continua, plus lentement.
— Ils changent le sens de vos actes et de vos décisions en fonction de ce qu'ils veulent montrer. Vous venez manger à ma table,
ils racontent déjà un couple. Tu réponds à une rumeur, Carine, ça devient que tu me couvres.
— Et si on va les voir ensemble, ils raconteront encore autre chose, dit-elle.
— Peut-être. Ça ne rend pas leur version vraie.
Il ajusta la sangle de son sac.
— D'une certaine manière, ils manipulent ce que vous faites dans leur intérêt. Ils choisissent le cadre, retirent un morceau,
ajoutent leurs mots, et après, c'est vous qui devez répondre à leur histoire. Cassandre regarda Carine. Pour une fois, savoir laquelle des deux avait obtenu dix minutes avec Gabriel ne suffisait plus à organiser leur prochain choix.
— J'ai aussi reçu la version de Victor, dit-elle. Pas seulement ce qu'on nous rapporte.
— J'ai gardé les heures, répondit Carine.
— Alors, on les reprend avec leurs propres messages.
Carine acquiesça.
— Hugo d'abord. Victor aussi.
Gabriel les regarda toutes les deux.
— Je vous ai prévenues. Je ne vais pas décider à votre place de ce que vous leur dites.
— On n'en a pas besoin, répondit Cassandre.
— Ni te demander de choisir entre nous pour corriger ça, ajouta Carine.
Elle rangea son téléphone. Elle ne publia pas de démenti général dans le couloir et n'envoya rien à ses parents. Elles avaient décidé de demander des comptes ; elles ne l'avaient pas encore fait. Le passage vers les classes s'était ouvert. Gabriel repartit avec elles jusqu'à l'escalier. Leurs noms ne changeaient plus seulement la place d'une chaise à midi. Ils pouvaient aussi quitter l'école dans des phrases qu'aucun des trois n'avait choisies.