La bibliothèque /CHAPITRE 08

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L’ATELIER DE L’AUTEUR

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Cassandre prit l'escalier sans ralentir. Carine marchait à sa hauteur ; Gabriel les suivit jusqu'à la bifurcation des salles.

— On te retrouve plus tard, dit Carine.

— J'ai cours.

— Nous aussi.

— Alors, faites court.

Cassandre lui adressa un regard.

— On saura trouver les mots.

Il tourna vers sa salle avec ses boîtes vides dans le sac. Elles continuèrent ensemble. Hugo était près de la porte vitrée, un téléphone à la main, devant Maxime et Victor. Il expliquait que la photo du déjeuner ne permettait pas de savoir qui avait proposé de s'asseoir.

— On les voit pourtant, disait Maxime.

— On voit trois personnes. Le reste dépend de ce qu'on sait.

Il avait découvert cette prudence dix minutes plus tôt auprès d'Adrien. Maxime regarda par-dessus son épaule. Son sourire s'effaça. Victor baissa son appareil. Hugo comprit avant de se retourner qu'un nom plus lourd venait d'entrer dans la conversation. Il pensa à Adrien. Puis, il aperçut Cassandre. Et Carine, à côté d'elle. Un garçon qui se tenait encore entre eux se déplaça contre la vitre. Personne ne demanda aux deux filles de patienter.

— Hugo, dit Cassandre.

— Cassandre.

Il avait employé son prénom avec la familiarité des gens qui peuvent raconter qu'on leur répond. Elle ne lui donna pas celle qu'il cherchait.

— Ton téléphone.

Il regarda l'appareil qu'il tenait déjà.

— Pourquoi ?

— Très mauvaise première réponse, dit Carine.

Maxime fit un mouvement vers sa salle.

— Tu peux rester, lui dit Cassandre. Tu as reçu une partie.

Il s'arrêta. Victor avait commencé à remettre son téléphone dans sa poche. Carine le regarda.

— Toi aussi.

Il garda la main contre la couture de son pantalon. Un surveillant passa à l'autre extrémité du couloir en demandant aux élèves de rejoindre les classes. Cassandre ne tourna pas la tête.

— Montre-nous les messages dans lesquels tu utilises nos noms.

— Vous n'avez pas le droit de fouiller mon téléphone.

— Garde-le dans ta main, répondit-elle. Ouvre la conversation.

Elle n'essaya pas de lui prendre l'appareil. Cela obligea Hugo à entendre la vraie demande. Il pouvait dire non. Il connaissait seulement le nombre de choses auxquelles ce non pouvait ensuite s'étendre. L'agence de sa famille achetait de l'espace publicitaire et travaillait pour des entreprises régionales. À la maison, son père avait appelé « un très bon signe » le fait qu'Adrien le connaisse personnellement. Hugo avait répété cette phrase à plusieurs reprises, sans rapporter les services qui la rendaient possible. Si Carine disait maintenant qu'il n'était pas fiable, son père ne lui demanderait pas quel article du règlement, elle avait utilisé. Il lui demanderait pourquoi elle le disait. Cassandre aurait encore moins besoin d'expliquer son refus d'une invitation. Elle pouvait cesser de lui répondre. D'autres prendraient soin de deviner pourquoi.

— Quels messages ? demanda-t-il.

Carine déverrouilla son propre téléphone.

— Ceux-là, pour commencer.

Elle lui présenta le transfert conservé la veille. Le prénom de Maxime figurait encore au-dessus.

— Quinze heures treize. Tu rapportes trois mots : fortune, vente du groupe, mariage.

Hugo lut une phrase qu'il avait écrite assez vite pour ne pas avoir eu besoin de la relire.

— C'est des mots qu'il a prononcés.

— Oui. Et tu n'as pas entendu toute la conversation.

— Je n'ai pas prétendu avoir une transcription.

— Tu as prétendu connaître son intention.

Elle fit défiler jusqu'à l'autre version.

— Ensuite, celle-ci. Il cherche une héritière. Il aurait expliqué ce qu'il ferait après le mariage.

Maxime regarda ailleurs. Cassandre lui rendit le regard qu'il essayait d'éviter. Il resta là.

— Là, tu avais une phrase, reprit Carine. Quelques minutes plus tard, j'étais déjà mariée.

Hugo ouvrit la bouche.

— Très efficace. Tu peux aussi me dire à quelle heure j'accouche ?

Un garçon derrière Victor retint un souffle de rire. Carine ne lui accorda pas un regard. Le souffle mourut avant de devenir une plaisanterie partagée.

— Tu savais très bien que les gens exagéreraient, dit Hugo.

— Et ça t'a donné envie de les aider ? demanda Cassandre.

Elle parlait moins fort que Carine. Hugo devait se concentrer pour ne pas lui demander de répéter.

— J'ai rapporté ce qui se disait.

— Avant que tu l'écrives, qui disait cette phrase ?

— Il y avait la discussion en classe.

— Qui disait qu'il allait vendre le groupe de Carine après l'avoir épousée ?

Cette fois, Hugo ne répondit pas immédiatement. Il aurait pu donner un prénom et obliger les filles à commencer une autre confrontation. Elles avaient les heures. Il lui faudrait ensuite produire une conversation antérieure.

— C'était une interprétation, finit-il par dire.

— Voilà, dit Carine.

Cassandre n'avait toujours pas souri.

— Et mon nom ?

— Je n'ai rien inventé sur toi.

— Tu as laissé présenter le déjeuner comme si j'avais commencé une relation.

— La photo n'est pas de moi.

— Ce n'est pas la question.

Hugo sentit la présence de Victor derrière lui. Il ne lui donna pas encore son nom.

— Je n'ai pas écrit toutes les légendes.

— Alors montre ce que tu as écrit et ce que tu as transmis. Les deux séparément.

Hugo ouvrit enfin la conversation avec Maxime. Il garda le téléphone et le tourna vers elles. Carine compara les messages à sa capture. Cassandre lut les réponses situées entre les deux transferts.

— « Demande à ceux qui étaient en classe », répéta-t-elle.

— Ils étaient en classe.

— Pour confirmer un morceau. Pas ta conclusion.

Maxime se racla la gorge.

— Moi aussi, je l'avais entendu.

Carine tourna la tête.

— Tu veux qu'on refasse la partie avec laquelle je t'ai corrigé hier ?

Il referma la bouche.

— Ouvre Victor, dit-elle à Hugo.

Hugo passa à la deuxième conversation. Il essaya de garder son pouce sur le bas de l'écran. Cassandre lui demanda seulement de faire défiler davantage. Il obéit. Elle lut « Delcourt le couvre déjà ». Victor fit un petit mouvement derrière lui. Carine le remarqua et le laissa attendre.

— Ça, c'est Victor ? demanda-t-elle.

— Oui.

— Je vois.

Hugo aurait préféré qu'elle s'énerve tout de suite contre quelqu'un d'autre. Elle revint au message qu'il avait envoyé.

— Tu veux devenir indispensable grâce aux informations ? Très bien.

Elle attendit qu'il la regarde.

— Mais tu n'utilises plus mon nom pour inventer ma vie.

— Ni le mien, ajouta Cassandre.

Hugo posa sa langue contre l'intérieur de sa joue.

— Vous avez vu ce qui circule sur tout le monde ?

— On te parle de ce que tu fais, dit Cassandre.

Le couloir se vidait. Les témoins restés près de la vitre se trouvaient désormais visibles de plusieurs portes. Aucun ne demanda à Hugo s'il voulait de l'aide.

— Ça n'est pas sorti du lycée, tenta-t-il.

— Tu peux le garantir ?

Cassandre n'avait pas élevé la voix. Hugo regarda l'écran comme s'il pouvait y trouver tous les téléphones qui avaient reçu un transfert.

— Je n'ai rien envoyé aux parents.

— Ce n'est toujours pas une garantie, dit Carine.

Elle rangea son appareil sans lui retirer les messages qu'il venait de lire.

— Chez moi, un prétendu mariage avec un garçon rencontré hier ne reste pas forcément une blague de terminale.

— Personne n'a dit que c'était signé.

— Tu crois que le mot « signé » est le seul qui intéresse ma famille ?

Il ne répondit pas.

— Mes parents. Les gens du groupe. Ceux qui organisent nos déplacements. Ceux qui veulent savoir qui fréquente qui avant un dîner.

Cassandre regarda Victor à son tour.

— Un nom peut arriver dans une réunion sans que nous sachions qui l'a sorti du couloir.

— Et si ça finit chez quelqu'un qui vend des informations, continua Carine, ta plaisanterie devient une question de journalistes.

Elle n'affirmait pas que cela s'était produit. La possibilité suffisait à changer la valeur de l'écran dans la main de Hugo. Il avait utilisé Delcourt comme un mot qui faisait ouvrir ses messages. Delcourt se tenait maintenant devant lui et lui demandait combien d'autres messages, il avait ouverts avec ce mot.

— Qui a reçu quoi ? demanda-t-elle.

Hugo donna les noms qu'il connaissait. Maxime, Victor, puis une conversation dans laquelle Théo avait répondu à un transfert.

— À combien de personnes ?

— Je ne sais pas pour les copies suivantes.

— Tu sais pour les tiennes.

Il montra les destinataires visibles. Cassandre lui demanda lesquels avaient reçu le texte sans la capture d'origine. Il dut revenir sur deux conversations. Elle ne lui demanda pas de réciter des groupes qu'il n'avait jamais ouverts.

— Tu ne connais pas la suite, constata-t-elle.

— C'est ce que je vous dis.

— Désormais. Avant, tu garantissais que ça n'était pas sorti.

Hugo sentit Maxime fixer sa nuque. Il aurait voulu déplacer toute cette scène près d'Adrien. Il aurait voulu que l'élite à laquelle il rendait service se trouve là pour arbitrer entre les deux autres. Elle n'y était pas. Et il ne savait pas si elle aurait choisi de le faire.

— Je peux faire une correction générale, proposa-t-il.

— Non, dit Cassandre.

Il leva les yeux, surpris par la réponse immédiate.

— Vous voulez que ça s'arrête ou non ?

— Tu n'enverras pas la rumeur à ceux qui ne l'ont pas reçue pour pouvoir annoncer que tu la corriges.

Carine acquiesça.

— Tu arrêtes de l'alimenter.

— Et quand on me demande ?

— Tu dis que tu as tiré une conclusion d'une conversation incomplète.

Hugo la regarda.

— Ça me fait passer pour quoi ?

— Pour ce que tu as fait.

Il baissa les yeux vers son téléphone. Carine continua.

— Tu ne racontes plus mon mariage. Tu ne racontes plus ce que Gabriel ferait de mon entreprise.

Tu ne dis plus que je le couvre parce que je serai amoureuse.

— Je n'ai pas écrit cette dernière phrase.

— Alors, tu sauras l'arrêter quand elle arrive dans ta conversation.

Cassandre le regardait toujours.

— Tu peux parler d'un déjeuner que tu as vu. Tu ne peux pas décider à ma place de ce qu'il signifie.

— Les gens auront leur opinion.

— Leur opinion ne portera plus ta signature inventée sous mon nom.

La phrase rendit à Hugo une partie du problème qu'il aurait préféré appeler collectif.

— Et si je ne sais pas tout ? demanda-t-il.

Carine le fixa.

— Si tu ne sais pas, tu fermes ta gueule.

Elle ne le cria pas. Cela laissa à la vulgarité tout son poids au milieu des voix éteintes. Cassandre prit le relais.

— Tu veux mon attention, Hugo ?

Il ne trouva aucune réponse qui ne le rende plus petit.

— Tu l'as.

Elle attendit un instant.

— Maintenant, fais très attention à ce que tu en fais.

Il verrouilla son téléphone. Elle le laissa le ranger. Un petit geste, après cinq minutes qui auraient tenu en beaucoup moins s'il n'avait pas cherché de sortie.

— Victor, dit Carine.

Il releva la tête alors qu'il n'avait pas cessé de les regarder.

— Oui.

— Viens là.

Maxime se décala avant même que Victor bouge. Hugo resta près de la vitre. Carine ne lui demanda pas de s'éloigner. Cassandre sortit la copie qu'Alice lui avait envoyée.

— Ça.

Victor baissa les yeux sur sa propre reformulation.

— Explique-moi.

— C'était ce qu'on disait.

— Qui, « on » ?

Il regarda Hugo. Hugo ne lui rendit pas une phrase à utiliser.

— Hugo.

— Hugo vient justement de nous expliquer qu'il n'avait pas entendu toute la conversation, dit Carine.

Victor se passa une main sur le bord de sa manche.

— Maxime me l'a montré aussi.

— Maxime vient d'entendre la même chose, répondit Cassandre.

Elle tenait le téléphone entre eux sans le lui tendre.

— Tu as changé « il parle de » en « il veut ».

— Ça allait ensemble.

— Dans ta tête.

Victor aurait préféré un faux message du début à la fin. Il aurait pu dire qu'on le lui avait transféré sans qu'il le lise. La phrase visible portait son commentaire.

— Je pensais que vous le saviez.

Carine eut un petit rire sans joie.

— Alors comment « Gabriel veut récupérer ma fortune » est devenu un fait dans ton message ?

Il ne répondit pas. Une fille qui attendait près d'une porte rentra enfin en classe. Le bruit de sa chaise raclant le sol parvint jusqu'à Victor. Il pensa au courtier qui dirigeait l'entreprise de son père. Quarante et un millions, c'était une fortune dans presque tous les endroits où il avait grandi. Ici, cette fortune devait demander des introductions à des familles qui pouvaient ne jamais lire le message. Son père lui avait déjà demandé pourquoi il ne profitait pas davantage du lycée pour connaître les enfants de leurs futurs partenaires.

« Ils ne te demanderont pas un devis à dix-huit ans. Ils se souviendront de toi à trente. »

Victor s'était souvenu de cette phrase lorsqu'il avait fait rire un garçon de haute société avec un transfert. Il s'en souvint maintenant devant Carine. Elle se souviendrait aussi.

— Je vais arrêter, dit-il.

— Tu as envoyé à Théo et Alice, dit Cassandre. À qui d'autre directement ?

Il ouvrit ses conversations sans discuter du téléphone. Il montra deux petits groupes dont les noms ne disaient rien à Carine.

— Et la photo de midi ? demanda-t-elle.

Victor hésita. Hugo comprit que l'image allait perdre un peu de sa valeur exclusive.

— C'est moi qui l'ai prise, dit Victor.

Cassandre releva les yeux.

— Tu l'as donnée à qui ?

— Hugo. Et à un groupe.

— Tu as enregistré la conversation ?

— Non.

— Tu as photographié ce qu'on mangeait ?

— On ne voit pas tout.

— Alors, tu ne sais pas ce que l'image cache.

Il regarda les deux plateaux sur la miniature. Pour la première fois, il vit surtout le pilier.

— Tu n'ajoutes plus un couple à une chaise, dit Carine.

— D'accord.

Cassandre rangea son téléphone.

— La prochaine fois que tu utilises mon nom pour te rendre intéressant, tu vérifies d'abord si j'ai réellement fait ce que tu racontes.

— D'accord.

— Ce n'était pas une question.

Carine le regarda à son tour.

— Et le mien, pareil.

Elles repartirent ensemble vers les salles. Personne ne les appela pour demander si elles n'avaient pas été un peu dures. Hugo resta avec Victor et Maxime. Sa proximité avec Adrien ne lui avait donné aucune phrase qui survive à leurs captures.

— Putain, murmura Maxime.

— Tu as aussi écrit, lui dit Victor.

Maxime regarda la porte qu'elles venaient de franchir.

— Pas comme toi.

Hugo se détacha de la vitre.

— On en reparlera quand vous aurez trouvé une version qui ne vous mette pas dedans.

Il rejoignit sa salle. Le surveillant l'arrêta près de l'entrée.

— Vous êtes en retard.

Hugo regarda le couloir vide. Cassandre et Carine avaient déjà disparu derrière une autre porte.

— J'ai été retenu.

— Vous me donnerez une explication à la pause.

Il acquiesça. L'information était habituellement ce qui lui permettait de rester près des gens importants. Cet après-midi, elle venait de le faire attendre seul devant sa propre classe. La porte refermée, Carine posa son sac à sa place et sortit un stylo. Cassandre s'assit deux rangs plus loin. Le professeur demanda à toute la salle de reprendre la dernière ligne affichée au tableau. Il ne demanda pas devant les élèves ce qui avait retenu les deux filles. Hugo dut poser son téléphone au fond de son sac avant de pouvoir relire le moindre message. Dans la salle voisine, Victor avait déjà reçu une question de Théo.

« Alors, les deux t'ont parlé ? »

Il la laissa sans réponse. Une minute plus tard, Théo écrivit à un autre garçon qu'on lui avait « confisqué son téléphone ». Victor ne l'avait donné à personne. La formule fit pourtant arriver trois réponses plus vite que l'explication exacte.

Dans le couloir, Maxime chuchota avant d'entrer que Carine et Cassandre avaient « défoncé Hugo ».

Le garçon à qui il parlait demanda pourquoi.

— Pour Morendy, répondit Maxime.

C'était plus court que de citer les messages, les patrimoines et le risque d'une conversation familiale. Quand la porte se referma sur eux, le déjeuner avait déjà repris une autre forme. Gabriel traça une figure dans son cahier. Il avait reçu une question sur son repas dans le passage vers la salle. Il avait répondu qu'il savait cuisiner, puis retrouvé le programme du cours. Un garçon derrière lui demanda à son voisin si on pouvait encore s'asseoir à sa table demain. Gabriel entendit son nom sans comprendre l'intérêt de la question. Pour lui, les chaises avaient été libres. Au fond, Inès corrigea le signe d'une ligne et retint une phrase qu'elle aurait pu lui demander à la fin. Encore une phrase sur une démonstration. Elle la posa dans la marge pour ne pas la perdre. Elle n'était pas encore certaine que ce fût la prochaine chose dont elle voulait parler avec lui. À l'infirmerie, Mathis relisait les mots écrits à partir de son récit. Nadia lui avait donné sa propre déclaration, en gardant celle de Yanis de l'autre côté du bureau.

— « Il me demande de porter des serviettes », lut-il.

— Oui.

— Ce n'était pas une demande normale.

— Tu veux préciser les paroles ?

Il répéta « table de Roche », puis son refus.

Nadia ajouta les deux phrases sans effacer le coup au ventre. Mathis posa un doigt sous la mention de Bastien.

— Il a vu. Il ne m'a pas frappé.

— C'est bien ce qui est écrit.

Il passa à la ligne suivante. Yanis attendait sur une autre chaise avec un mouchoir propre. Le sang avait cessé de couler ; sa lèvre et son nez gardaient les traces du coup. Il n'avait pas envie de découvrir le regard de toute une salle sur ces traces.

— On va dire que je me suis battu, murmura-t-il.

— Tu as donné cette version ? demanda Nadia.

— Non.

— Moi non plus.

— Les autres ne liront pas votre feuille.

Elle posa son stylo.

— Peut-être pas. Je ne vais pas écrire leur version à l'avance pour autant.

Lucas attendait près de la porte. Romain regardait l'heure, puis cessait de la regarder dès que Yanis levait les yeux.

— Vous avez déjà raté le début, dit Yanis.

— On le récupérera, répondit Lucas.

— Vous n'avez pas besoin de rater le reste.

— Tu veux qu'on parte ?

Yanis réfléchit. La question lui laissait enfin une décision qui n'était pas celle de savoir combien de coups il pouvait encaisser.

— Romain peut rester ?

— Oui, dit Romain.

Lucas prit son cahier.

— Je prends le cours. Je vous envoie la page.

Mathis lui demanda de prévenir Chloé qu'il récupérerait lui-même sa boîte. Lucas acquiesça. Nadia leur indiqua que faire si la douleur augmentait et les laissa poser leurs questions. Elle ne promit pas qu'un conseil de discipline se réunirait cet après-midi. Elle ne remplaça pas non plus « coups » par « chamaillerie ». Quand Mathis sortit enfin, il gardait sa déclaration relue en tête et une heure de cours à rattraper. Kévin, dans une autre salle, n'avait pas perdu une ligne du programme. Bastien lui avait seulement demandé d'arrêter de rire pendant que le professeur parlait. Le rappel avait suffi. À la première pause, Paul aperçut Hugo près de la fontaine. Il lui adressa un sourire qui ne venait pas du déjeuner partagé avec Baptiste.

— Alors ?

— Alors quoi ?

— Les deux.

Hugo fit couler l'eau dans sa bouteille.

— Tu as fini de distribuer ta photo de plateau ?

Paul cessa de sourire autant.

— Au moins, je suis sur une table avec laquelle on m'a invité.

— Profite. Les invitations durent parfois moins longtemps que les captures.

Hugo referma son bouchon. Il avait choisi de ne pas lui rappeler devant témoins ce qui avait acheté la chaise. Il ne s'était pas mis à trouver Paul dégoûtant en une heure. Il gardait simplement une information qui pourrait être plus utile après le prochain rire. À quelques mètres, Théo attendit qu'il soit hors de portée pour imiter son visage devant Cassandre. Victor ne rit pas.

— Tu vas nous faire la gueule ?

— Je ne vais pas te raconter ça ici.

— Elles t'ont vraiment pris ton téléphone ?

— Non.

— C'est ce qu'on m'a dit.

— Alors, tu sais maintenant que c'est faux.

Théo haussa les épaules. Victor pensa à ce geste plus longtemps que nécessaire. C'était celui qu'il avait fait lui-même quand quelqu'un lui avait signalé la fin manquante d'une phrase. Il n'éprouva pas une révélation morale. Il trouva seulement désagréable d'être devenu l'image dont les autres n'avaient pas besoin de vérifier le début. Cassandre rejoignit Carine près d'un casier. Elles n'avaient pas eu besoin de se donner rendez-vous : deux messages reçus pendant le cours contenaient la même reformulation. Carine montra le sien.

— Présentement, on aurait menacé Hugo pour protéger Gabriel.

Cassandre lut.

— Ils ont oublié nos noms dans leurs propres messages.

— On aurait dû les prendre séparément.

— C'était plus clair ensemble.

— Oui. Désormais, on raconte qu'on protège notre mec.

Cassandre releva les yeux.

— « Notre » ?

Carine regarda le message, puis elle.

— Une façon de parler.

— Mauvaise manière.

— Tu voulais qu'on reprenne Hugo pour ça aussi ?

— Je voulais que tu le remarques avant de le répéter.

Carine rangea son téléphone. Leur accord avait duré le temps de deux confrontations. Il n'avait acheté à aucune des deux le droit de parler au pluriel du garçon qu'elles voulaient revoir.

— Tu vas le voir ? demanda Carine.

— J'ai un cours.

— C'est devenu une réponse très fréquente.

Cassandre ne lui donna pas la satisfaction de regarder immédiatement dans la direction de Gabriel. Carine le fit après qu'elle eut tourné le coin. Elle ne l'aperçut pas. Héloïse venait de sortir d'une salle dans laquelle Alice discutait d'un exercice avec Diane. Elle entendit le prénom de Gabriel, puis la phrase sur les trois mille euros.

— Vous en parlez encore ? demanda-t-elle.

— On finit surtout par parler de celles qui lui ont parlé, dit Alice.

Héloïse regarda le couloir. Cassandre avait rejoint sa prochaine porte. Carine attendait Léonie.

— Et lui ?

— Il a l'air de faire ses exercices.

Diane rangea sa bouteille.

— C'est souvent une bonne stratégie.

Héloïse sourit poliment. Elle avait passé le déjeuner à organiser un service que Carine lui avait demandé de confirmer. Pendant ce temps, Carine et Cassandre avaient obtenu une conversation de plus. Le service était désormais réglé. Elle n'avait plus besoin d'attendre que quelqu'un lui donne une excuse pour aller vers Gabriel. Dans l'aile des sciences, Emma marchait avec Sarah. Elles s'arrêtèrent pour récupérer une feuille oubliée sur une table. Tristan passa devant la porte ouverte avec deux garçons.

— Emma, ton pull ne sert à rien. Tout le monde sait déjà à quoi tu ressembles.

Elle posa la feuille dans son classeur.

— Et toi, tout le monde sait déjà ce que tu fais quand tu penses qu'on ne te dira rien.

Tristan s'arrêta une seconde. L'un des garçons regarda vers Sacha, à l'autre extrémité du passage. Sacha sourit à une phrase qu'il n'avait pas entendue en entier. Tristan reprit immédiatement sa marche, satisfait d'avoir obtenu un public plus intéressant que la réponse d'Emma. Sarah attendit qu'ils aient passé le coin.

— Tu veux rester dans la salle ?

— Je veux la feuille. Je l'ai.

Emma referma son classeur. La remarque l'avait atteinte. Elle ne voulait pas que cela décide aussi du lieu où elle passerait la pause. Nour attendait devant le laboratoire avec la pochette de Jade.

— Armand est au deuxième, dit-elle à Chloé.

— Tu l'as vu ?

— Il vient de passer avec le carnet.

— Il l'a encore.

— C'est la seule chose que je puisse confirmer.

Chloé demanda si Farah avait répondu davantage. Nour secoua la tête.

— Elle sait pour les initiales. Je ne vais pas lui demander de se montrer à côté de moi maintenant.

Elle ouvrit la pochette sur une paillasse.

— Cette heure manque. Je l'avais notée ce matin.

Chloé regarda la capture conservée dans son téléphone.

— Je peux te donner l'heure du message que j'ai reçu.

— Pas celle du premier envoi.

— Non.

Nour écrivit les mots « réception par Chloé ». Elle détestait les trous. Elle les préférait tout de même aux certitudes que les garçons pourraient utiliser contre elle. Amina arriva quelques minutes plus tard avec Élisa.

— On se voit après le dernier cours ? demanda Élisa.

— Oui. La chimie.

— Je t'envoie la page que je veux revoir.

— Et je te montre le passage dans lequel tu vas trop vite.

Élisa eut un sourire.

— Ça, ça devient personnel.

— Ça l'était déjà avant ton calcul.

Elles se séparèrent à la jonction des deux couloirs. Amina emprunta celui qui menait au point d'eau. Mehdi Kacem était près de la fontaine avec Nabil Lemaire. Personne d'autre ne se trouvait dans ce passage.

— Amina, dit Mehdi.

Elle s'arrêta à quelques pas.

— Quoi ?

Nabil quitta le rebord contre lequel il était appuyé, puis resta près du mur. Mehdi regarda son ami avant de revenir vers elle.

— On aimerait passer un moment avec toi. Tous les trois.

— Quel genre de moment ?

Il précisa qu'il pensait à un rapprochement intime. Amina regarda Nabil.

— C'est aussi ce que tu veux ?

— Oui.

Mehdi ajouta trop vite :

— Après, on te laisse tranquille deux heures.

Elle baissa les yeux vers sa bouteille, puis les releva. Deux heures sans les surveiller auraient été bonnes à prendre. Mais ce n'était pas ce qui l'avait fait rester devant eux. Elle avait reconnu une curiosité qu'elle gardait pour elle depuis le déjeuner.

— Et si je pars maintenant ?

— Tu pars, dit Nabil.

— Les deux heures aussi ?

Mehdi hésita, puis acquiesça.

— Aussi.

Elle les observa encore. Le passage était libre. Aucun des deux ne s'était avancé. Elle aurait pu retrouver Élisa immédiatement. Elle décida de rester.

— Je vais être claire : si je dis oui, c'est parce que j'en ai envie.

Nabil hocha la tête. Mehdi eut un sourire qu'il essaya maladroitement de retenir.

— Et ça reste entre nous, ajouta-t-elle. Pas de téléphone.

— D'accord, dit Nabil.

Mehdi confirma à son tour. Amina sortit son propre appareil pour regarder l'heure. Quatorze heures huit.

— Seize heures huit. Vous deux.

— Nous deux, répéta Mehdi.

Elle rangea son téléphone.

— Mais vous allez aussi me demander avant de faire quoi que ce soit.

Leurs réponses ne se superposèrent pas. Elle entendit chacune. Elle accepta leur proposition. Ensuite, elle enleva son t-shirt, puis son soutien-gorge ; ses seins sont vus totalement à l'air. Les deux garçons s'approchent et regardent ses seins. Les tétons, la forme (et elle adore ça et les autorise à toucher), alors ils touchent ses seins quand elle dit oui , malaxent, sentent la sensation (et Amina adore encore plus).

Puis, au bout de plusieurs secondes, elle dit « stop », et remet son soutif et son t-shirt, puis repart après avoir adoré ça intérieurement.

Quelques minutes plus tard, Amina reprit sa bouteille près de la fontaine. Mehdi lui demanda si elle souhaitait qu'ils restent.

— Non. J'ai cours.

— D'accord.

Mehdi resta près du mur avec Nabil. Amina ouvrit le robinet et remplit sa bouteille.

— À demain ? demanda Nabil.

Elle releva les yeux.

— On verra. J'ai toujours chimie aujourd'hui.

— On te laisse.

Elle leur adressa un sourire, revissa le bouchon et reprit le couloir. Ils restèrent près de la fontaine. La rencontre avait été brève. Elle l'avait appréciée, puis elle avait décidé quand elle devait se terminer. Elle avait dit stop et les deux garçons l'avaient écoutée. Cette fin comptait dans le souvenir qu'elle emportait. Elle aimait se sentir belle et désirée par tous les deux ; elle avait apprécié leur joie de partager ce moment avec elle. Elle savait maintenant que cette envie lui appartenait. Les deux heures de calme lui feraient du bien aussi. Mais en avançant vers sa salle, elle pensait surtout au plaisir d'avoir fait un choix qui lui ressemblait. Elle eut envie d'en parler à Élisa, puis chercha ce qu'elle souhaitait réellement lui dire. Elle pouvait lui confier qu'elle était contente sans lui raconter tout ce qui s'était passé. Au tournant du couloir, elle s'aperçut qu'elle souriait encore. Elle ne chercha pas à le faire disparaître. À son retour, Élisa avait posé sa calculatrice sur le classeur.

— Le robinet a déménagé ?

— Non.

— Tu as mis du temps.

Amina posa la bouteille à côté de son cahier. Elle faillit répondre « rien ». Elle n'avait pas envie de traiter son propre choix comme une chose honteuse.

— J'ai parlé avec Mehdi et Nabil.

Élisa cessa de chercher son stylo.

— Ils t'ont fait quoi ?

— Ils m'ont proposé un moment avec eux. J'ai accepté.

Elle releva les yeux.

— Et j'ai décidé quand je voulais arrêter. Ils m'ont écoutée.

Élisa regarda la porte, puis revint à elle.

— Pour qu'ils te lâchent ?

— Ils ont parlé de deux heures. J'avais aussi envie d'être avec eux. Et je suis contente d'y être allée.

Elle laissa à son amie le temps d'entendre la deuxième phrase.

— Tu es sûre ?

— Oui.

Le mot sortit sans colère. Élisa tira la chaise voisine.

— Tu veux m'en parler ?

— Pas maintenant. Et pas de détails.

— D'accord.

— Ce soir, la chimie tient toujours.

— Heureusement. Tu crois que mon résultat s'est réparé pendant ta promenade ?

Amina rit et ouvrit le cahier.

— Montre.

Elle posa un doigt sous l'équation.

— Là. Tu comptes deux fois la même quantité.

— C'est celle que tu voulais garder pour ce soir ?

— Je peux te faire économiser une erreur avant.

Élisa se pencha sur la ligne. Amina dut la relire une seconde fois pour retrouver le fil. Elle avait encore autre chose en tête. Élisa s'en aperçut, attendit, puis lui tendit le stylo.

— Reprends au début. Tu viens de sauter une étape aussi.

— Profite. Ça n'arrive pas souvent.

Elles reprirent le calcul. Pour la première fois de cette journée, le souvenir qui distrayait Amina était un moment qu'elle avait choisi de garder. Hugo retrouva Adrien près du grand escalier. Il venait de donner au surveillant une explication assez vague pour garder les deux noms hors du registre des retards. Adrien le regarda arriver sans lui demander ce qu'il avait découvert.

— Elles t'ont parlé.

— Tu le sais déjà.

— Deux versions. Je préfère la tienne.

Hugo eut un sourire qui ne tenait pas tout à fait.

— Tu vas comprendre pourquoi.

Il lui raconta les captures, les conversations ouvertes, la demande d'arrêter les conclusions. Adrien ne l'interrompit qu'au moment où il évoqua une correction générale.

— Tu as proposé ça ?

— Elles ont dit non.

— Elles ont raison.

Hugo le regarda plus froidement.

— Elles ont toujours raison maintenant ?

— Une correction générale aurait donné l'histoire à ceux qui ne l'avaient pas lue.

— Merci. Cassandre me l'a déjà expliqué.

Adrien regarda le couloir dans lequel les deux filles s'étaient séparées. Il ne trouvait aucune satisfaction à leur méthode. Elles avaient fait ensemble ce que leur rivalité les empêchait d'habitude de préparer. Gabriel ne les avait même pas accompagnées. Il avait suffi qu'il leur montre le risque pour qu'elles quittent leur duel et pèsent sur ses relais.

— Elles t'ont demandé mon nom ?

— Non.

Adrien revint vers lui.

— Tu l'as donné ?

— Non. Elles reprenaient mes messages.

— Bien.

Hugo eut un mouvement de mâchoire. Ce « bien » venait après un recadrage dont Adrien n'avait payé aucune minute.

— Victor aussi, ajouta-t-il.

— Je sais.

— Il va moins transmettre.

— Pendant combien de temps ?

— Je ne lui ai pas demandé un engagement écrit.

Adrien remarqua l'irritation et choisit de ne pas la provoquer davantage devant l'escalier.

— Tu peux continuer à observer sans leur inventer une relation.

— Tu vois ce que ça me coûte quand on ne fait pas la différence ?

— Oui.

— Elles peuvent fermer les conversations dans lesquelles tu veux que j'entre.

— Pas toutes.

Hugo regarda derrière lui.

— Trouve les autres, alors.

Il n'était pas parti. Il venait néanmoins de rendre à Adrien une part du travail qu'il lui laissait accomplir seul. Adrien l'enregistra sans sourire.

— On en reparle après les cours.

— J'aurai des faits. Pas une phrase que je dois défendre tout seul devant Delcourt.

Il s'éloigna avant de devoir préciser s'il avait posé une limite ou demandé une meilleure protection. Adrien resta près de la rambarde. Cassandre pouvait lui refuser un dîner. Carine pouvait ignorer un message. Le plus désagréable était désormais de les voir modifier ensemble le comportement d'un garçon qu'il avait rendu utile. Gabriel, pendant ce temps, cherchait une feuille dans son sac devant une salle fermée. Il avait déplacé le sac isotherme pour atteindre son cahier et trouvé une fourchette oubliée dans une poche. Il la rangea mieux.

— Gabriel.

Héloïse s'était arrêtée à côté de lui. Il leva les yeux.

— Oui ?

— Tu fais quoi samedi ?

— Je ne vais pas au Belvédère. Léonie m'avait proposé, j'ai répondu.

— Je ne parle pas de la soirée.

Il cessa de chercher sa feuille. Héloïse tenait son téléphone dans une main, son cahier dans l'autre. Elle ne lui montrait ni invitation ni terrasse.

— Une activité, dit-elle.

— Quel genre ?

— Tu choisis.

Il la regarda une seconde.

— C'est assez large.

— Je sais.

Elle aurait pu compléter avec trois propositions qu'elle maîtrisait, des adresses avec lesquelles l'on saurait l'accueillir et des endroits où son nom éviteraient l'attente. Elle ne le fit pas. Le silence lui coûtait plus que d'organiser une réservation. Il laissait Gabriel décider de quelque chose qui les concernerait tous les deux.

— D'accord, dit-il.

Elle cligna légèrement des yeux.

— D'accord ?

— Oui. Samedi matin. Neuf heures. Devant le lycée.

— Neuf heures ?

— Tu m'as dit que je choisissais.

— Je confirme. Je peux quand même remarquer l'heure.

— Tu me serviras de guide.

Héloïse eut un petit sourire.

— Tu veux visiter l'école vide ?

— Non. Le quartier.

Il remit sa feuille dans son cahier et ferma le sac.

— J'ai dû déménager pour venir ici. Je connais la route et de quoi acheter à manger. Le reste, beaucoup moins.

— Tu connais donc les deux endroits essentiels.

— Il doit rester un arbre intéressant entre les deux.

— Plusieurs.

— Alors, on marche. Tu me montres les endroits intéressants. On discute.

Elle le regarda expliquer cela sans chercher le prix d'une activité avant de répondre.

— Combien de temps ?

— On verra. Pas un chrono de combat.

— Tu me rassures.

— Si tu as quelque chose ensuite, tu me le dis.

Cette phrase lui plut. Il n'avait pas construit un programme dans lequel elle devait entrer pour obtenir sa réponse. Il venait de laisser de la place à son samedi aussi.

— Une balade, répéta-t-elle.

— Tranquille. À pied.

— Je connais le sens du mot.

— Ici, je préfère vérifier.

Elle rit doucement. Un élève passant derrière eux les salua tous les deux avec une chaleur qu'il n'aurait pas donnée à Gabriel seul la veille. Gabriel répondit sans remarquer l'effort particulier. Héloïse, si. Elle le laissa passer.

— D'accord, dit-elle. Samedi matin.

— Neuf heures.

— Je sais lire l'heure.

— Je vérifie.

Le sourire qu'elle avait retenu se rendit enfin jusqu'à lui. Elle n'avait pas proposé de venir le chercher. Il n'avait pas demandé quelle voiture conduirait son chauffeur.

— Et mets des chaussures dans lesquelles tu peux marcher, ajouta Gabriel.

Elle baissa les yeux sur les siennes, puis releva la tête.

— Je sais marcher.

— On verra samedi.

— Tu veux un certificat ?

— Juste éviter de porter quelqu'un au bout de deux rues.

— Tu n'auras pas besoin de me porter.

— Excellent départ.

Elle sentit qu'elle souriait davantage qu'elle ne l'avait prévu en venant. Ce n'était pas parce qu'elle avait obtenu une place prestigieuse. Elle avait demandé un moment. Il avait répondu oui.

— On échange nos numéros ? demanda-t-elle.

Il sortit son téléphone. Elle lui dicta le sien, puis attendit son message pour enregistrer le contact.

« Gabriel. Pour vérifier l'heure. »

Héloïse lut, leva les yeux et secoua la tête.

— Tu risques de regretter cette plaisanterie à huit heures cinquante-neuf.

— Je serai là.

Elle sauvegarda son numéro sous son prénom. La porte de la salle s'ouvrit à quelques mètres.

— À samedi, dit-elle.

— À plus tard aussi. On a encore des cours.

— J'avais remarqué.

Ils se séparèrent sans se promettre autre chose que ce qui venait d'être fixé. Héloïse rejoignit Alice au bout du couloir. Elle aurait pu garder la rencontre secrète jusqu'au samedi. Elle n'avait pas envie de transformer une promenade en opération clandestine. Alice regarda son téléphone, puis son visage.

— Tu as obtenu quoi ?

Héloïse ne se cacha pas derrière un service du Belvédère.

— Une balade samedi matin.

Alice attendit la suite.

— Avec Gabriel.

— Seuls ?

— Oui.

Le sourire d'Alice changea.

— Qui a proposé ?

— Moi. Il a choisi l'activité.

— Tu lui as donné le choix ?

— Ça t'étonne à ce point ?

— Il aurait pu proposer de regarder des combats pendant quatre heures.

— Il aurait eu le droit. J'aurais aussi eu le droit de refuser.

Alice rit. Héloïse sentit le léger orgueil qui venait avec cette réponse. Elle n'avait pas acheté le résultat. Elle avait accepté de ne pas savoir ce qu'il allait proposer.

— À quelle heure ?

— Neuf heures. Devant le lycée.

Alice la regarda avec une nouvelle attention.

— Cassandre va vouloir savoir ça.

— Si tu lui dis, dis ce que je viens de te dire. Une balade. Pas un couple.

— Tu connais pourtant le quartier.

— C'est l'idée.

— Et il te connaît ?

Héloïse resta un instant sans répondre.

— Pas assez.

La précision effaça une partie de la plaisanterie chez Alice.

— D'accord.

Héloïse entra en classe avec un numéro enregistré et un samedi différent de celui qu'elle avait prévu le matin. Alice attendit de voir Cassandre à la prochaine transition. Elle ne lança pas l'information dans un grand groupe. À côté de la porte, Thomas Bréval avait entendu le prénom de Gabriel et « samedi matin ». Il demanda à un camarade si Héloïse allait finalement au Belvédère plus tôt. Le camarade répéta la question à Maxime. Le premier morceau incomplet venait de quitter la conversation exacte. À quatorze heures trente-deux, Alice retrouva Cassandre en sortant d'une salle.

— Héloïse a prévu samedi avec Gabriel.

Cassandre s'arrêta au milieu du geste qui refermait son cahier.

— Samedi ?

— Matin. Neuf heures.

— Elle te l'a dit ?

— Oui. Après leur conversation.

— Seuls ?

— Oui.

Le cahier se referma enfin. Cassandre regarda le couloir vide derrière Alice. Elle chercha une question qui ne montrerait pas le prix des trois réponses précédentes.

— Pour quoi faire ?

— Marcher dans le quartier. Il connaît mal les environs.

— C'est elle qui a choisi ?

— Il a choisi. Elle lui a proposé une activité et lui a dit qu'il pouvait décider.

Cassandre baissa les yeux vers son propre agenda. Dix minutes de maths, si le cours finissait à l'heure. Héloïse avait obtenu un samedi matin qui n'avait pas besoin d'attendre le rangement d'une salle. Ce n'était pas le nombre de minutes qui lui faisait serrer le cahier. C'était la façon dont Héloïse avait trouvé la bonne question avant elle.

— Elle savait qu'il ne voulait pas de la soirée ?

— Je suppose. Tout le monde ici n'attend pas que Hugo explique les conversations.

Cassandre ne releva pas la remarque.

— Elle te l'a dit comment ?

Alice l'observa.

— Sans faire un communiqué de victoire.

— Je ne t'ai pas demandé ça.

— C'est pourtant ce que tu essaies de mesurer.

Cassandre sentit la chaleur arriver à son visage et la contint. Alice appartenait à la haute société ; elle lui accordait une franchise qu'elle n'aurait pas tolérée de Hugo dans ce couloir. Cette franchise l'agaçait davantage parce qu'elle ne servait pas seulement à gagner un rire.

— Je voulais la version exacte.

— Tu l'as.

Elle aurait voulu qu'il y ait une condition supplémentaire. Une autre personne attendue. Une activité en groupe. Un lieu assez prestigieux pour qu'elle puisse croire Gabriel incohérent en acceptant. Il n'y avait qu'une marche. Héloïse n'était pas une petite riche à qui Cassandre pouvait faire comprendre qu'elle avait choisi un mauvais cercle. Les Valréas avaient leurs hôtels, leurs banques, leurs contacts dans la haute administration et une place aux mêmes dîners. Leur héritière avait dix-huit ans, une éducation impeccable et des garçons qui lui cherchaient des occasions de sourire depuis plusieurs rentrées. On la citait régulièrement parmi les cinq filles les plus belles du lycée. Cassandre n'avait jamais eu besoin de ce classement pour la trouver dangereuse. Elle en avait maintenant une raison beaucoup plus personnelle. Adrien arrivait depuis l'escalier quand Alice répéta l'heure. Il vit le cahier de Cassandre immobile contre elle. Il vit surtout le bref effort qu'elle fit avant de répondre « intéressant ». Alice n'était pas en train de lui annoncer un événement familial. Elle regardait Héloïse à l'autre bout du passage. Adrien n'entendit pas toute la conversation. La question qu'il posa ensuite à Thomas lui donna le morceau qui manquait.

— Une balade avec Morendy, répondit Thomas. Samedi.

Adrien regarda de nouveau Cassandre. Elle avait repris sa marche trop vite pour laisser Alice compléter. Il n'avait pas besoin d'une déclaration pour comprendre qu'Héloïse venait de toucher quelque chose. La jalousie de Cassandre lui fit plus mal que son déjeuner avec Gabriel. Le déjeuner pouvait encore être une curiosité. Cette réaction avait déjà un coût pour elle. Carine apprit la version précisée par Léonie, qui avait demandé confirmation à Alice avant de répéter.

— Pardon ?

Léonie lui donna l'heure, le lieu et la source.

— Devant le lycée ?

— Oui.

— Samedi matin ?

— Neuf heures. Tu veux que je le mette sur une carte ?

Carine ne sourit pas. Le toit du Belvédère pouvait ouvrir une soirée sur laquelle d'autres comptaient depuis des semaines. Gabriel l'avait refusée après avoir demandé ce qu'on y consommait. Pour Héloïse, il avait proposé une promenade.

— C'est elle qui lui a demandé ?

— Oui. Elle lui a laissé choisir.

Carine regarda les fenêtres donnant sur la cour. Elle revit son offre de lui faire servir ce qu'il voulait au Belvédère. Une réponse parfaite à une question qu'il n'avait pas posée. Elle lui offrait de mieux vivre dans son monde. Héloïse lui avait demandé ce qu'il voulait faire.

— Putain.

Léonie la laissa finir de comprendre.

— Tu vas faire quoi ?

— Réfléchir.

— Tu n'as pas déjà une autre terrasse ?

Carine tourna la tête vers elle.

— Justement. Je vais réfléchir.

Bastien reçut la nouvelle d'une autre manière.

Paul lui demanda s'il connaissait un endroit où marcher samedi matin « avec une fille comme Valréas ».

Il n'avait pas mesuré ce que la question lui ferait.

— Tu parles de qui ?

— Héloïse. Avec Morendy.

Bastien fixa son visage jusqu'à lui faire regretter son sourire.

— C'est faux.

— Alice l'a dit.

— Tu as parlé à Alice ?

Paul hésita.

— Non. Maxime.

— Alors ferme-la.

Paul recula d'un pas. Il avait obtenu l'attention d'un garçon de haute société. Elle n'avait pas la qualité qu'il était venu chercher. Bastien aperçut Alice près de la salle suivante et alla vers elle.

— Tu as dit quoi sur Héloïse ?

Elle leva les yeux.

— Ce qu'elle m'a dit.

— Avec Morendy ?

— Une balade samedi. Oui.

— Tu les as entendus ?

— Elle me l'a confirmé elle-même. Tu peux lui demander si tu veux.

Il regarda le couloir dans lequel Héloïse venait de disparaître. Alice comprit alors à quel point sa première information avait touché juste. Bastien s'intéressait à Héloïse depuis des années. Elle l'avait vu chercher une place près d'elle bien avant cette rentrée, rire trop vite lorsqu'elle répondait et retenir les invitations dans lesquelles elle viendrait. Il pouvait s'acharner contre Mathis sans éprouver le besoin d'y penser le soir. Un sourire d'Héloïse qu'il n'avait pas obtenu continuait de lui revenir plusieurs jours après. Il appelait cela être patient. Héloïse ne lui avait rien promis.

— Elle est par là, dit Alice.

Bastien partit sans la remercier. Il trouva Héloïse devant un tableau d'affichage. Elle lisait une note sur une visite scolaire avec deux élèves ; il attendit qu'elles se décalent. Il aurait voulu que l'attente rende sa question plus calme.

— Tu vas vraiment voir Morendy samedi ?

Elle se tourna vers lui.

— Oui.

— Seule ?

Son regard changea légèrement.

— Oui.

Il avait préparé une réponse dans laquelle elle se moquait d'une rumeur inventée. Le deuxième oui ne lui n'en laissa rien.

— Pourquoi lui ?

— Parce que je lui ai proposé. Et il a accepté.

Bastien serra les doigts sur la bandoulière de son sac.

— Tu sais ce qu'on raconte sur lui ?

— Je sais ce qu'on raconte sur beaucoup de personnes.

— Je ne parle pas seulement des filles.

— Alors pose une question précise.

Il aurait pu parler du combat, du père chirurgien, de la bourse. Il savait aussi que cela ne répondrait pas à ce qu'il venait demander.

— Il t'a dit que c'était un rendez-vous ?

— Il m'a dit qu'on marcherait et qu'on discuterait.

— Ça lui suffit ?

Héloïse le regarda plus froidement.

— À moi aussi.

Bastien détourna les yeux une seconde. Il la voulait depuis assez longtemps pour avoir confondu ses efforts avec quelque chose qu'elle aurait fini par reconnaître. Le garçon arrivé hier n'avait même pas préparé une invitation. Elle était allée le chercher.

— Je ne comprends pas, dit-il.

— Tu n'as pas besoin de choisir à ma place pour comprendre.

— Ce n'est pas ce que je fais.

— Alors laisse-moi la réponse que je viens de te donner.

Elle n'essaya pas de rendre la déception plus agréable en lui proposant un autre samedi. Il aurait pu transformer cela en attente supplémentaire. Bastien regarda le cahier qu'elle portait.

— D'accord.

Le mot lui coûta plus que de la colère. Héloïse acquiesça et rejoignit sa classe. Il resta devant l'affiche. Dans son souvenir, Gabriel occupait toujours la table près de la fenêtre et terminait un arbre pendant qu'il se relevait. Maintenant, ce même garçon avait un samedi matin avec Héloïse. Il pensa un instant à l'attendre à la sortie. Puis, il revit les derniers échanges de la finale qu'il avait regardé la veille. Il avait déjà découvert devant une classe ce que Gabriel savait faire quand on le saisissait. Il n'avait aucune envie d'offrir la même démonstration devant Héloïse. Il sortit son téléphone. Il ouvrit Adrien, hésita, puis referma la conversation sans envoyer une phrase qui montrerait toute sa jalousie. Il devait lui parler. Il préférait choisir le moment où Adrien verrait son visage plutôt que lui en donner une capture. À l'étage supérieur, Cassandre croisa Carine près des casiers. Il n'y avait plus les messages de Hugo entre elles.

— Tu sais ? demanda Cassandre.

— Évidemment.

Deux élèves passèrent derrière elles et se turent trop tard. Carine attendit qu'ils aient tourné le coin.

— Elle est rapide, dit Cassandre.

— Plus que toi.

— Et toi.

Carine ne trouva rien à contester. Elle regarda la porte devant laquelle Héloïse avait parlé à Gabriel.

— On se battait entre nous et elle a pris samedi.

Cassandre ouvrit son agenda pour ne pas répondre tout de suite. La phrase était trop exacte.

— Elle n'a rien pris, dit-elle enfin. Il est libre.

— Tu viens de le dire comme si ça te faisait mal à la mâchoire.

— Tu le prends mieux ?

Carine eut un rire bref.

— Pas du tout.

Cassandre referma l'agenda.

— Alors arrête de me demander de sourire.

— Je ne te l'ai pas demandé.

Elles restèrent une seconde côte à côte, sans retrouver la facilité de leur attaque contre Hugo. Héloïse pouvait leur tenir tête sans que ses parents se demandent quelle invitation leur fille venait de perdre. Elle n'avait pas à leur demander de laisser un créneau. Elle venait de rappeler à chacune que Gabriel non plus.

— Tu vas lui parler ? demanda Carine.

— À Héloïse ?

— À Gabriel.

— Peut-être.

— Pour quoi lui dire ?

— Ce sera une conversation entre lui et moi.

Carine reconnut la reprise.

— Tu apprends vite.

— Je t'ai suffisamment écoutée.

Elles se séparèrent avant de recommencer à chercher des détails que l'autre ne leur donnerait pas. Héloïse les croisa quelques minutes plus tard devant une salle ouverte. Cassandre s'arrêta la première.

— Samedi ?

Héloïse ne demanda pas comment elle le savait. Alice leur avait parlé à quelques mètres l'une de l'autre.

— Oui.

— Une balade.

— C'est ce qu'il a choisi.

Cassandre regarda son téléphone rangé.

— Intéressant.

— Je trouvais aussi.

Le ton d'Héloïse restait celui qu'elle utilisait pour accepter une invitation agréable. Il ne demandait pas l'approbation de Cassandre. Carine s'appuya contre le montant de la porte.

— Tu t'es réveillée vite.

Héloïse la regarda.

— Vous faisiez beaucoup de bruit.

Cassandre ne rit pas. Carine non plus.

— On parlait avec lui, répondit-elle.

— Moi aussi.

— Tu aurais pu nous le dire.

— Avant de lui poser la question ?

Carine entendit ce que la demande avait de ridicule. Elle détesta qu'Héloïse n'ait pas besoin de le lui expliquer.

— Non.

— Alors, vous le savez maintenant.

Héloïse leur adressa un petit signe et repartit. Elle ne resta pas pour vérifier laquelle souffrirait le plus visiblement. Cassandre la regarda atteindre sa salle.

— Elle est calme.

— Je vois.

— Ce n'était pas un compliment.

Carine rangea une réponse qu'elle aurait trouvée drôle une heure plus tôt. Elle devait changer quelque chose qui ne se résumait pas à la prochaine réplique. À quinze heures moins dix, Nour aperçut Armand assis sur le bord d'une fenêtre. Le carnet était ouvert sur ses genoux. Il tenait son téléphone dans l'autre main. Elle ne vit pas s'il photographiait la page ou s'il lisait un message. Elle resta assez loin pour ne pas transformer une supposition en témoin.

— Tu peux me rendre mes affaires désormais, dit-elle.

Armand leva les yeux.

— Tu n'as pas arrêté de noter ?

— Je te demande mon carnet.

— Il intéresse du monde.

— Des gens à qui il n'appartient pas.

Il regarda vers le passage dans lequel Gaspard avait rejoint Raphaël. Gaspard ne lui fit aucun signe. Armand replia le carnet pour que la couverture soit visible.

— Tu voudrais qu'on lise tes petites listes devant tout le monde ?

Nour serra les doigts dans sa paume.

— Je voudrais que tu me rendes ce que tu m'as volé.

— Tu vas encore écrire mon nom ?

— Il est difficile à éviter quand tu gardes mon carnet dans les mains.

Il sourit, mais le regard de Gaspard n'arriva toujours pas. Chloé rejoignit Nour sans lui prendre le bras. Armand regarda son sac.

— Toi aussi, toujours en train de noter ?

Ses yeux descendirent sur le devant de son haut.

— Tu sais ce qui arrive quand on veut faire la maligne.

Chloé soutint son regard.

— Je sais surtout qui tient ses affaires et qui tient celles des autres.

Il se redressa. Nour sentit la distance diminuer et choisit de reculer d'un pas avec Chloé.

— Il est encore à toi, dit cette dernière, assez bas.

— Je sais.

— On sait où il est maintenant.

Cela ne rendait pas le carnet. Cela leur évitait d'inventer ce que contenait le téléphone contre la page. Elles repartirent vers la salle. Armand garda l'objet. Gaspard, plus loin, n'avait pas entendu toute la demande. Il avait vu la couverture et compris qu'Armand espérait une deuxième place à payer avec elle. Il reprit sa conversation avec Raphaël. L'attention de midi n'était pas un abonnement. Armand ouvrit de nouveau le carnet pour chercher une ligne qu'il pourrait présenter plus tard. Dans l'escalier, Salomé tenait un classeur contre elle quand Corentin lui barra le passage.

— Tu as les fiches de langues ?

— Les miennes.

— Tu me les envoies.

— Je dois finir une page.

Thomas se trouvait près du bas des marches. Corentin vérifia qu'il regardait avant de poser son bras sur la rampe.

— C'est toujours compliqué avec vous.

Salomé chercha un espace pour passer. Corentin lui saisit l'avant-bras et la ramena vers lui. Le classeur heurta le métal ; deux feuilles tombèrent entre les marches.

— Quand je te demande, tu restes.

— Lâche mon bras.

Thomas eut un sourire, sans avancer. Corentin serra un instant de plus, puis lâcha.

— Tu vois. On peut discuter.

Il rejoignit Thomas.

— Tu peux lui demander aussi, ajouta-t-il. Elle les a toutes.

Thomas lui posa une question sur les notes plutôt que sur les feuilles tombées. Corentin resta près de lui pour répondre. Salomé dut descendre deux marches pour récupérer sa propre fiche. Jade arriva à ce moment-là.

— Tu l'as déchirée ?

— Il l'a fait tomber.

— Corentin ?

Salomé acquiesça. Jade récupéra la deuxième feuille derrière la rampe.

— Je n'ai pas vu son geste, dit-elle.

— Tu peux voir les pages.

Le papier avait plié sur la marge dans laquelle Salomé écrivait ses annotations. Jade lui donna une pochette plus rigide.

— Pour aujourd'hui.

— Tu avais tes dessins dedans.

— Ils peuvent attendre dans mon cahier. Tes feuilles vont reprendre un escalier avant les miens.

Salomé accepta. Sur la marche supérieure, une fille riche les regardait. Elle avait vu Corentin serrer le bras. Elle se rappela que Thomas connaissait les organisateurs d'une réception dans laquelle sa mère souhaitait l'envoyer. Elle entra dans sa salle sans laisser son prénom à Salomé. Le sommet venait de demander des comptes à Hugo pour quelques mots. En dessous, un garçon avait encore obtenu une conversation agréable après avoir fait tomber les cours d'une boursière. Aucun des deux faits n'avait changé la règle de l'autre. La prochaine salle resta fermée assez longtemps pour que Gabriel puisse lire le devoir affiché sur son téléphone. Cassandre s'arrêta près de lui avec son cahier contre la hanche.

— Donc samedi ?

Il releva les yeux.

— Oui.

— Avec Héloïse.

— Oui.

Elle regarda la porte avant de revenir vers lui.

— Pourquoi tu as accepté ?

— Parce qu'elle m'a proposé de choisir.

— Et tu voulais une balade.

— Oui.

— Avec elle.

Gabriel rangea le téléphone.

— Elle m'a proposé.

Il la regarda plus attentivement.

— Pourquoi tu me demandes ça ?

Cassandre sentit la réponse trop directe arriver et la retint.

— Je demande.

— D'accord.

Il ne lui fournit pas les phrases qu'elle aurait pu emporter pour calmer sa jalousie. Il ne compara pas Héloïse à elle. Le silence lui faisait plus mal qu'une explication maladroite.

— Où allez-vous ?

— Elle connaît le quartier. Moi, pas tellement. Elle me montrera.

Cassandre songea aux endroits où elle allait elle-même sans regarder les rues parcourues pour y arriver. Elle aurait trouvé dix restaurants plus vite qu'une promenade.

— Tu ne savais pas quoi proposer avant qu'elle te demande ?

— Je ne cherchais pas une activité pour samedi avec Héloïse avant qu'elle me le propose.

— C'est logique.

— Ça arrive.

Elle aurait dû sourire. Elle passa plutôt le pouce sur la tranche du cahier.

— Demain, j'ai retrouvé la page des maths.

— Celle qu'on doit comparer ?

— Oui.

— Bien. Si le cours finit à l'heure.

— Je sais.

— Alors, on a toujours la même réponse.

Il avait gardé leur moment sans lui donner le poids du samedi d'Héloïse. Cassandre regarda la page qu'elle avait marquée. Elle avait réellement une question. Elle voulait aussi apprendre à lui en poser une qui ne lui laisse pas un cahier entre les mains pendant toute la conversation.

— Tu dessines encore en dehors des cours ? demanda-t-elle.

Gabriel sembla surpris par le changement.

— Oui. Quand j'ai le temps.

— Des choses autres que des arbres ?

— J'ai un répertoire très impressionnant. Des cailloux, parfois.

Elle eut enfin un sourire.

— Tu me montreras ?

— Pas forcément mon cahier de demain. Je vois ce que j'ai gardé.

— D'accord.

Elle avait posé la question pour elle-même. Elle repartit sans prétendre avoir réservé une deuxième rencontre. Elle savait désormais ce qu'elle chercherait après les dix minutes : une vraie proposition où elle accepterait de ne pas tout préparer à sa place. Carine retrouva Gabriel à la sortie du cours suivant. Cassandre avait déjà rejoint Alice dans un autre couloir.

— Tu refuses ma soirée et tu acceptes une promenade.

— Oui.

— Je vais essayer de ne pas le prendre personnellement.

— Bonne idée.

Elle rit, brièvement. La réponse lui rendait au moins le ton qu'elle savait employer avec lui.

— C'est parce que tu détestes les soirées ?

— En partie.

— Et l'autre partie ?

— Elle m'a demandé de choisir.

Carine regarda son sac. Elle y avait une liste avec des noms qui suffisaient habituellement à rendre une invitation difficile à refuser. Elle n'allait pas la sortir.

— Je pourrais te demander de choisir aussi.

— Tu peux. Je pourrais dire non aussi.

— Tu tiens à le rappeler ?

— On a déjà eu la discussion des ingrédients.

— Tu vas me garder cette réponse toute l'année.

— Elle était efficace.

Carine sourit, puis se força à ne pas en rester là.

— Qu'est-ce que tu aimes faire quand tu n'as ni cours ni entraînement ?

Il réfléchit vraiment.

— Cuisiner, dessiner. Marcher quand je connais l'endroit, ou justement quand je ne le connais pas. Voir des gens avec qui je peux parler normalement.

— C'est une catégorie dans laquelle je peux encore entrer ?

— Quand tu ne me demandes pas trois fois le même déjeuner.

— Deux fois.

— Tu comptes l'argument des ingrédients séparément ?

Elle secoua la tête.

— J'apprends ton système.

— Il n'est pas très compliqué.

— C'est précisément le problème.

Il ne comprit pas tout ce que cette phrase contenait. Elle s'en aperçut et le laissa ainsi.

— Le parking tient toujours si on sort en même temps ? demanda-t-elle.

— Oui.

— Je ne vais pas t'attendre pour te reprocher de ne pas sortir assez vite.

— Ça ferait une promenade intéressante.

— Je trouve aussi. On va l'éviter.

Elle repartit avec deux goûts nouveaux qu'elle avait appris directement, sans demander à Léonie de mener l'enquête. Dans sa tête, une proposition de terrasse disparut. Elle n'avait pas encore celle qui la remplacerait. Cette absence lui semblait étrangement plus sérieuse que l'excitation d'organiser une fête. Inès reçut la confirmation du samedi par Alice pendant qu'elles échangeaient une feuille. Elle demanda seulement qui avait proposé.

— Héloïse, répondit Alice. Elle lui a laissé choisir.

Inès acquiesça.

— Ça lui ressemble ?

— À lui, oui. À elle, c'est plus nouveau.

Alice reprit la feuille et rejoignit sa salle. Inès resta avec une question de maths dans la marge. Elle avait appris à poser exactement le problème qui permettrait une bonne réponse. Elle se rendait compte qu'elle ne s'était presque jamais exposée dans ces questions. Gabriel savait qu'elle lisait, qu'elle pouvait trouver un cas limite, qu'elle n'aimait pas sa conclusion sur les boursiers. Il ne savait pas grand-chose de ce qu'elle faisait quand elle n'avait aucune démonstration à finir. Elle non plus ne lui avait pas demandé ce qu'il désirait garder dans une journée normale. Elle barra une note qu'elle avait prévue pour la pause suivante. Sur une page séparée, elle écrivit : « Quand tu es tranquille, tu fais quoi en premier ? » La phrase lui parut trop simple après les questions qu'elle préparait d'ordinaire. Elle ne la remplaça pas par une référence à un livre. Demain, elle lui demanderait s'il voulait passer une pause à la bibliothèque pour parler d'autre chose que du lycée. Elle n'avait pas encore fait la proposition. Elle avait au moins cessé d'attendre qu'un exercice la fasse à sa place. Diane apprit le rendez-vous au vestiaire, par Alice venue récupérer une gourde oubliée.

— Neuf heures ? demanda-t-elle.

— Oui.

— Il sait se lever.

— Elle aussi, apparemment.

Diane rangea son bonnet de bain. Elle avait prévu de demander à Gabriel comment il répartissait ses séances autour des cours. Elle n'avait pas prévu de se sentir contrariée par une promenade.

— Tu voulais le voir samedi ? demanda Alice.

— Je ne lui ai rien proposé.

— Ce n'était pas ma question.

Diane la regarda.

— Tu passes une journée très fatigante à poser les bonnes.

Alice sourit et repartit. Diane ouvrit le planning de son club. Une séance légère y figurait entre deux charges plus importantes. Elle savait pourquoi le mot légère devait le rester. Elle n'allait pas lui proposer un défi public pour obtenir son regard devant une salle. Elle nota une idée : parler après l'entraînement, prendre un café ou une boisson, rentrer sans changer les programmes de toute une équipe. Elle n'envoya rien. Il lui restait à lui demander ses disponibilités et à dire qu'elle avait envie de sa compagnie, au lieu de déguiser cela en mesure des protéines. Ce dernier point l'irrita davantage que l'horaire d'Héloïse.

Mila reçut la première version de Thomas : « Morendy a prévu un truc avec Valréas samedi. »

Elle répondit : « Qui l'a entendu ? »

Thomas donna Alice. Mila demanda confirmation à celle-ci entre deux portes. Alice précisa la proposition d'Héloïse, la marche choisie par Gabriel, l'heure et le lieu.

— Pas une relation annoncée, ajouta-t-elle.

— Merci.

Mila rangea son téléphone. Son premier réflexe lui convenait. Le deuxième lui plaisait moins. Pourquoi cette histoire précise l'agaçait-elle davantage qu'une soirée où elle n'était pas invitée ? Elle revit Gabriel corriger un mot de ses notes, puis la remercier de l'avoir prévenu au déjeuner. Elle avait toujours une raison de lui parler. Une image à vérifier. Une phrase à replacer. Un détail qu'on risquait de lui attribuer. Il pouvait finir par ne la voir qu'avec cette raison-là. Elle posa la main sur son carnet, puis la retira. Elle voulait une conversation qu'elle n'aurait aucun droit de citer. À la pause suivante, elle le croisa près d'une fenêtre.

— J'ai une question, dit-elle.

Il regarda son carnet fermé dans le sac.

— Tu as encore trouvé un titre ?

— Non. Tu cuisines aussi quand ça n'a aucun intérêt pour ton entraînement ?

— Ça dépend ce que tu appelles aucun intérêt.

— Un truc dont tu as seulement envie.

— Oui.

— Tu rates ?

— On dirait que tout le monde veut assister à mes échecs en cuisine aujourd'hui.

Mila sourit.

— Ça ferait enfin une histoire où le champion pourrait perdre contre une casserole.

— Je peux perdre sans toi. J'ai de l'expérience.

— Je ne suis pas venue pour l'écrire.

Il la regarda une seconde.

— D'accord.

Elle aurait pu lui demander une recette. Elle lui raconta plutôt la première fois où elle avait voulu cuire quelque chose pendant un appel et oublié ce qui se trouvait sur la plaque. Il lui demanda si l'article avait au moins été bon.

— Mauvais aussi.

— Journée complète.

Elle rit. Ils parlèrent moins de trois minutes avant de rejoindre leurs salles. Mila ne sortit pas une fois son carnet. La conversation ne lui avait fourni aucune preuve sur la rumeur du samedi. Elle avait obtenu quelque chose qu'elle n'aurait pas envoyé à sa revue. À la pause, Corentin retrouva Nabil près des casiers. Mehdi attendait de l'autre côté du passage.

— Vous étiez où tout à l'heure ? demanda Corentin.

— À la fontaine.

— Longtemps pour boire.

Nabil referma son casier.

— Tu chronomètres maintenant ?

Corentin regarda Mehdi, cherchant une réponse plus facile à obtenir de lui.

— Avec qui ?

Mehdi avait déjà ouvert la bouche. Il la referma.

— On discutait.

— De quoi ?

— D'un truc qui ne te regarde pas, dit Nabil.

Corentin eut un petit rire.

— Vous vous prenez pour qui ?

— Des gens qui peuvent avoir une conversation sans te faire le compte rendu.

Le rire de Corentin disparut.

— Garde-la, ta conversation.

Il repartit sans les attendre. Mehdi regarda Nabil.

— Il va aller raconter qu'on cache quelque chose.

— Il ne sait pas quoi.

— Il peut inventer.

Nabil passa la main sur la fermeture de son sac.

— Et si on lui donne un nom, il inventera avec le nom.

Mehdi savait ce qu'un récit lui aurait peut-être rapporté auprès de garçons mieux placés. Il avait regardé Paul gagner une chaise au déjeuner. Il avait aussi vu le sourire d'Amina lorsqu'elle était repartie.

— Je ne dis rien, répondit-il.

Nabil acquiesça.

— Et demain, on ne va pas l'attendre à la fontaine.

Mehdi le regarda.

— J'allais pas lui tendre un piège.

— Je dis juste qu'elle sait où nous trouver.

Mehdi remit son sac sur son épaule.

— Oui. Elle nous parlera si elle veut.

Ils avaient apprécié la rencontre. Ils n'avaient reçu aucune promesse pour le lendemain. Ils rejoignirent leur salle sans tenter de rappeler Corentin. Pour cette pause, celui-ci avait cessé de leur parler. Il n'avait reçu ni nom, ni image, ni récit à transmettre. Zoé, de son côté, entendit deux filles parler d'Héloïse comme si elles annonçaient une acquisition.

— Avec les trois, maintenant, dit la première.

— Il a de la chance.

— Ou il sait très bien ce qu'il fait.

Zoé se pencha sur sa feuille et attendit qu'elles passent. Trois élites. Elle connaissait ce nombre autrement que par leur beauté. Chez elle, une question sur une relation avec Valréas aurait vite amené le mot partenariat. La pharmacie familiale n'avait pas les contacts qui feraient sonner les mêmes téléphones. Cela ne lui avait jamais semblé une bonne raison d'aimer quelqu'un. Cela suffisait pourtant à lui donner envie de ne pas approcher le couloir dans lequel les trois filles parlaient de Gabriel. Elle sortit le téléphone, ouvrit un message qu'elle n'avait pas envoyé depuis le déjeuner et écrivit une phrase trop prudente.

« Si jamais tu as une pause et que personne... »

Elle l'effaça. Elle se mettait en dernier avant qu'il lui ait demandé de se placer où que ce soit. Il lui avait dit qu'une porte ne valait rien si elle menait à une vie qui ne lui plaisait pas. Elle pouvait au moins le croire assez pour ne pas décider qu'Héloïse fermait toutes les autres.

Elle écrivit : « J'ai encore une question sur ce qu'on disait à midi. Et une meilleure raison de prendre un café. »

Elle garda le brouillon. Elle lui parlerait directement si elle le croisait demain. La décision était modeste. Elle n'en effaça pas la partie qui reconnaissait son envie. Emma apprit le samedi en rangeant une feuille de langues avec Salomé. Cette dernière avait entendu Sarah demander à Alice si la version racontée dans la classe était exacte.

— Une balade, donc, dit Emma.

— Oui. Ils ne sont pas ensemble parce qu'ils vont marcher.

— Je sais.

Elle regarda Gabriel traverser la cour avec un cahier sous le bras. Cassandre lui avait offert son temps à midi. Carine avait quitté sa table. Héloïse était allée lui proposer le samedi. Ces filles pouvaient faire attendre beaucoup de garçons. Elles faisaient pourtant des efforts pour celui qui semblait surtout vouloir retrouver sa salle. Emma s'en demanda la raison. La question ne devint pas une jalousie. Elle ne lui donna pas non plus envie de choisir une place près de Gabriel au prochain repas. Elle lui rendit simplement un visage moins plat que le surnom du champion.

— Tu veux que je relise la fin ? demanda Salomé.

Emma tourna la feuille.

— Celle-là. Je veux garder le rythme, mais ça devient trop lourd en français.

Elles comparèrent deux formulations. Emma trouva la troisième, raya un adverbe et se remit au concours. Un garçon passa derrière elles en murmurant qu'une « fille comme Emma » n'avait pas besoin d'un concours pour être connue. Elle serra le stylo. Salomé attendit que le garçon s'éloigne avant de reprendre le texte au mot exact où elles s'étaient arrêtées. Emma lui en fut reconnaissante sans le dire. Elle voulait au moins finir cette phrase avant qu'on lui impose la suivante. Bastien retrouva enfin Adrien devant une salle libre. Il n'avait pas attendu d'être invité à marcher à son côté. Adrien vit son visage, puis la direction dont il venait.

— Héloïse ?

Bastien s'arrêta.

— Tu sais ?

— Beaucoup de gens savent qu'ils ont prévu samedi.

— Elle l'a confirmé.

— Je m'en doute.

— Ne prends pas ce ton.

Adrien le regarda. Bastien appartenait à la haute société ; ses mots n'avaient pas d'ordinaire cette dureté envers de Montreuil. La douleur venait de déplacer la prudence, sans supprimer ce qu'il risquait.

— Quel ton ?

— Celui avec lequel tu attends que je fasse quelque chose pour toi.

Adrien laissa passer la phrase.

— Tu veux faire quoi ?

— Je ne sais pas encore.

— Alors commence par arrêter de vouloir régler ça avec tes poings.

Bastien tourna la tête vers le couloir.

— Tu crois que je n'ai pas vu son combat ?

— Je crois que tu oublies ce que tu as vu quand quelqu'un rit.

— Tu proposes quoi ?

— Quelque chose qui marche.

Bastien attendit. Adrien ne lui donna pas tout de suite un ordre à exécuter.

— Il ne perdra pas sa bourse parce que tu es jaloux. Ni parce que je demande à Hugo une jolie légende.

— Je ne t'ai pas parlé de sa bourse.

— C'est justement un terrain où il ne peut pas répondre par une chute en classe.

Bastien regarda la salle vide.

— Et tu sais quelque chose sur sa bourse ?

— Non. On a une profession du père et un statut. Pas les critères de son dossier.

— Donc rien.

— Donc on ne prétend pas déjà avoir une preuve.

Il s'appuya contre le mur, plus calme que Bastien ne l'était.

— Ce qu'il accepte. Ce qu'il refuse. Les absences. Les gens qui disent avoir un problème avec lui. Ce qu'on peut vérifier.

— Pour ensuite raconter autre chose.

Adrien soutint son regard.

— Pour trouver quelque chose qu'il ne répare pas en une réponse drôle.

Bastien n'avait pas oublié Hugo devant les deux héritières.

— Je ne serai pas celui dont tu utilises les phrases pendant que tu restes derrière.

— Je te demande d'observer avant d'agir.

— Ça concerne Héloïse.

— Et moi, Cassandre.

Bastien fixa son visage.

— Alors on a le même problème.

— Non.

Adrien attendit un instant.

— On a le même garçon.

Le silence qui suivit les laissa au moins d'accord sur ce nom-là. Ils ne devinrent pas amis. Bastien ne savait pas encore ce qu'Adrien utiliserait de sa colère. Adrien savait qu'il venait d'obtenir un interlocuteur moins patient que Hugo. Cela pouvait lui servir. Cela pouvait aussi fabriquer l'incident visible qu'il voulait éviter. Il décida de le garder près de lui pour l'instant. Adrien trouva Cassandre avant le dernier cours. Elle regardait la porte de la salle plutôt que son téléphone. Il avait attendu qu'Alice s'éloigne.

— Héloïse ?

Cassandre tourna la tête.

— Quoi, Héloïse ?

— Tu as l'air contrariée.

— Et toi, tu as l'air curieux.

Il prit le temps de ranger son téléphone.

— Je m'inquiète pour toi.

— Mauvaise stratégie.

— Ce n'est pas une stratégie.

— Alors mauvaise phrase.

Elle ne lui donna pas la colère qu'il aurait pu rapporter. Elle ne lui donna pas non plus une indifférence convaincante. Adrien avait vu son visage quand Alice lui avait parlé. Ce qu'il en déduisait pouvait être faux. Il connaissait cependant Cassandre depuis assez longtemps pour prendre cette seconde au sérieux.

— Il parle à beaucoup de monde, reprit-il.

— C'est un lycée.

— Tu sais ce que je veux dire.

— Oui. Et je ne t'ai rien demandé.

Une fille de périphérie aisée aurait eu à peser cette dernière phrase. Cassandre n'avait pas besoin de calculer si Montreuil lui ouvrirait encore une porte vendredi. Elle pouvait lui fermer celle de cette conversation.

— On entre ? demanda Alice en revenant.

— Oui.

Cassandre passa devant Adrien. Il la laissa faire. Une dispute dans le couloir ne rapprocherait personne de lui. Il attendit que la porte se ferme pour répondre à Bastien.

« Après les cours. »

Il ne mentionna pas le visage de Cassandre. Cela lui appartenait encore, au moins comme information. À l'autre bout de l'étage, Hugo reçut une version du samedi. Thomas l'avait racontée à Maxime comme une sortie prévue. Maxime avait employé le mot « rendez-vous » devant Théo. Théo venait d'écrire « ils sortent ensemble » dans une petite conversation. Hugo demanda d'abord qui avait vu les deux parler.

« Thomas. »

« Il a entendu quoi ? »

La réponse mit plus longtemps à venir.

« Samedi. Une balade, je crois. »

Hugo regarda les trois formulations. Il aurait pu publier la dernière. Elle était la plus intéressante. Elle était aussi celle qu'il aurait eu le plus de mal à défendre devant Héloïse. Il effaça le début de sa réponse. Puis il écrivit à Adrien, sans ajouter le reste du groupe.

« On m'a dit qu'Héloïse et Morendy avaient prévu une balade samedi matin. Alice a confirmé à plusieurs filles, d'après Maxime. »

Adrien répondit presque immédiatement.

« Depuis quand tu mets “on m'a dit” ? »

Hugo relut la question.

« Depuis que Vaupré et Delcourt lisent mes messages. »

Il ajouta :

« Si tu veux l'heure exacte, demande à quelqu'un qui a entendu l'heure exacte. »

Adrien ne sourit qu'une seconde. Son relais n'était pas devenu honnête. Il venait de devenir coûteux à utiliser. Victor, lui, resta plusieurs minutes sur un message qui employait le nom de Carine. Il connaissait le groupe auquel il aurait pu l'envoyer. Il savait aussi qui pouvait en faire une capture. Il verrouilla son téléphone.

— Tu transmets plus ? lui demanda Maxime.

— Pas ça.

— Depuis quand ?

Victor lui jeta un regard.

— Depuis tout à l'heure, connard.

Maxime pouvait se permettre de rire maintenant. Cassandre et Carine n'étaient plus devant eux. Il ne rit pas très longtemps. La peur de Victor lui rappelait la sienne. Plus tard, Paul retrouva Hugo près des casiers.

— Tu sais qu'on en parle encore ?

— De quoi ?

— Les deux filles devant toi.

Hugo referma son casier.

— Ferme ta gueule.

— Ça doit être agréable, qu'elles viennent te parler ensemble.

— Tu veux qu'on reparle de ce que tu racontes, toi ?

Paul perdit une partie de son sourire. Hugo savait encore des choses utiles. Le recadrage n'avait pas vidé son téléphone ni retiré les destinataires de son carnet de contacts. Il avait seulement rendu certains usages plus dangereux. Cela suffirait à changer sa manière de travailler. Cela ne lui donnait aucune envie d'arrêter. À seize heures huit, Amina leva les yeux vers l'horloge de la salle. Mehdi et Nabil l'avaient laissée tranquille pendant les intervalles où elle aurait pu les croiser. Elle n'avait reçu aucun message de l'un ou de l'autre. La journée n'était pas devenue silencieuse pour autant. Un autre garçon avait encore commenté la vidéo du matin. Elle avait poursuivi son chemin sans lui répondre. Le souvenir de l'après-midi ne lui avait pas fait apprécier cette remarque. Une minute après l'échéance, elle croisa Mehdi près d'une porte. Il la reconnut, eut un sourire et resta où il était. Amina lui rendit le sourire. Ce geste-là, elle le voulait aussi.

— À demain, dit-elle en passant.

— À demain.

Il ne la suivit pas. Elle aperçut ensuite Nabil au bout du couloir ; il lui adressa un signe bref sans quitter la conversation qu'il avait en cours. Elle répondit de la même manière. Elle se sentait plus assurée qu'en revenant de la fontaine. Elle n'avait pas besoin de décider dès ce soir si elle souhaitait les revoir autrement. Elle savait déjà qu'elle avait apprécié être avec eux. Le fait qu'ils aient accepté sa décision de terminer le moment lui donnait davantage envie de leur parler. Elle choisirait quand elle le ferait.

— Amina !

Élisa lui faisait signe près d'une salle libre.

— Chimie. Tu m'avais promis.

— J'ai pas oublié.

Elles s'installèrent à une table avec deux feuilles et une calculatrice. Élisa avait entouré le même résultat trois fois.

— Je trouve zéro.

Amina se pencha sur la deuxième ligne.

— Normal. Tu viens de faire disparaître ton réactif.

— C'était pas volontaire.

— Le résultat s'en fout.

Élisa lui donna un léger coup de coude.

— Sois agréable.

— Je suis utile. Choisis.

Elles rirent assez bas pour ne pas attirer le professeur de la salle voisine. Amina reprit le calcul sans écrire à la place d'Élisa. Elle lui fit retrouver la conversion. Puis elle attendit.

— Là ? demanda Élisa.

— Là, il existe de nouveau.

La feuille occupa leur conversation pendant douze minutes. Élisa trouva enfin le résultat sans aide. Amina plaça un petit trait à côté de la bonne unité.

— Tu le refais demain et tu ne regardes pas cette page.

— Je vais penser très fort à toi pour que ça marche.

— Pense à la conversion. C'est plus fiable.

Elles rangèrent les deux feuilles. À la sortie, Élisa reprit la question laissée de côté.

— Les deux heures, ils ont tenu ?

— Oui.

— Et toi, comment tu te sens ?

Amina resta près de la fenêtre au lieu de continuer immédiatement vers l'escalier.

— Contente.

Élisa la regarda sans répondre trop vite.

— Vraiment contente, précisa Amina. J'ai aimé ce moment avec eux.

— Et après ? demanda Élisa.

— J'ai dit que je voulais arrêter. Ils m'ont laissée partir.

Élisa hocha la tête.

— Je voulais savoir comment ça s'était terminé.

— Comme je voulais.

Elle regarda la cour.

— J'aime qu'on me trouve belle. Qu'on ait envie d'être avec moi. Aujourd'hui, j'ai découvert que ça me plaisait plus que je pensais.

— D'accord.

— Tu dis ça parce que tu sais pas quoi répondre ?

— Un peu. Je pensais surtout que tu cherchais à passer une après-midi sans emmerdes.

— Ça aussi. Mais j'aurais pu partir. Je suis restée parce que je voulais.

Élisa fit glisser son cahier au fond du sac.

— Alors je vais arrêter de répondre à la place de ta réponse.

Amina la regarda et eut un sourire.

— Merci.

— Tu veux les revoir ?

— Oui, j'en ai envie. Je ne sais pas encore ce que je leur proposerai.

— Tu leur as dit ?

— Non. Demain, je peux aller leur parler.

Elle passa la main sur la pochette de ses exercices.

— J'ai envie que ça vienne de moi cette fois.

Élisa hocha la tête.

— Ça peut rester comme ça.

Elles reprirent l'escalier. Nour les attendait près de la porte avec Chloé. Elle avait aperçu le salut échangé avec Mehdi, sans entendre leur conversation.

— Tu étais avec Mehdi tout à l'heure ? demanda-t-elle.

— Et Nabil. Je l'ai dit à Élisa, répondit Amina.

— Il y a quelque chose à ajouter à la chronologie ?

Amina regarda la feuille que Nour gardait dans sa pochette.

— Pour ce moment-là, non. J'ai choisi d'être avec eux. Je préfère le garder privé.

Nour referma la pochette.

— D'accord.

— Ce que je t'ai raconté avant reste dedans, ajouta Amina.

— Je ne l'ai pas effacé.

Chloé acquiesça sans lui demander ce qui s'était passé à la fontaine. Elle connaissait maintenant l'existence d'une rencontre choisie, rien de ce qu'Amina y avait ressenti. Élisa, elle, en savait un peu davantage. Amina avait décidé de cette différence et s'en trouvait bien.

— Tu me renvoies la page de chimie ? demanda Élisa.

— Oui. Celle que tu viens de réussir.

— Pour preuve.

— Pour que tu recommences.

Elles sortirent avec Nour et Chloé. En repassant devant le bureau de Nadia, Mathis récupéra le justificatif de son passage. Yanis avait le sien. Les saignements avaient cessé ; l'infirmière leur avait répété quoi faire s'ils reprenaient. Les deux garçons vérifièrent les heures inscrites. Une absence correctement justifiée ne punissait pas celui qui avait frappé. Elle évitait seulement de fabriquer une faute supplémentaire pour celui qui avait manqué le cours.

— Tu gardes une photo ? demanda Mathis.

— Oui.

Yanis rangea le papier dans une poche séparée de son planning. Il refusait de laisser les deux histoires se mélanger de nouveau. Lucas leur avait envoyé les devoirs. Romain avait attendu leur message avant de rentrer. Aucun des deux ne leur avait promis qu'un garçon de haute société serait sanctionné. Ils pouvaient au moins leur éviter de commencer le lendemain sans les consignes. À la dernière sonnerie, Gabriel referma son sac. Un garçon qui sortait derrière lui demanda :

— Alors, samedi avec Héloïse ?

— Oui.

— C'est un rendez-vous ?

— C'est une balade.

— À deux.

— C'est généralement plus simple pour discuter.

Le garçon sembla attendre une phrase de plus. Gabriel descendit la première marche.

— Tu vas pas à la soirée, mais tu vois Héloïse ?

— Deux activités différentes. Tu suis ?

Il rejoignit le rez-de-chaussée sans faire voter le couloir sur son samedi. Carine sortait d'une autre salle au même moment. Elle le vit avant qu'il atteigne le hall.

— On finit ensemble, dit-elle.

— Apparemment.

— Donc le parking.

— Donc jusqu'au parking.

Elle ne lui demanda pas de prolonger la sortie. Ce morceau de temps existait parce que leurs cours venaient de finir ensemble. Elle décida de s'en servir.

— Hugo a montré des messages.

Gabriel tourna la tête.

— Vous y êtes allées ?

— Les deux. Hugo, puis Victor.

— Et ?

— Ils avaient beaucoup de mots pour dire qu'ils avaient écrit des conneries.

— Étonnant.

— On leur a dit d'arrêter d'alimenter. Pas de correction générale.

— Bonne idée.

— Cassandre l'a eue.

Gabriel la regarda une seconde. Carine haussa une épaule.

— J'ai le droit de le reconnaître.

— J'ai pas dit le contraire.

Ils passèrent les portes vitrées. Carine aurait aimé que ce trajet ne porte aucune autre fille avec lui. Elle venait pourtant de nommer Cassandre. Elle pensait encore à Héloïse. Elle ne pouvait pas transformer Gabriel en juge de ses propres comparaisons.

— Il y a déjà une nouvelle version, ajouta-t-elle.

— De quoi ?

— De nous parlant à Hugo. On te protégerait parce qu'on serait amoureuses.

Gabriel souffla par le nez.

— Donc ils ont compris de travers même quand vous leur expliquez qu'ils comprennent de travers.

— Certains savent très bien ce qu'ils font.

— Oui.

Il n'ajouta pas « alors vous l'êtes ? ».

Carine fut à la fois soulagée et frustrée.

— Tu as vraiment eu besoin de déménager pour venir ? demanda-t-elle.

— Oui.

— Tu connais quoi, ici ?

— Le trajet, le supermarché, deux endroits où je peux courir. Et un restaurant que je compte pas refaire.

— La cantine.

— Cent quatre-vingts euros. Je vais garder longtemps le souvenir.

Elle sourit. Puis elle réfléchit à ce qu'il venait de répondre. Pas une destination chère. Pas un lieu où elle aurait pu obtenir le meilleur service grâce à son nom. Des endroits utilisés. Des choses qu'il faisait réellement.

— Tu dessines dehors aussi ?

— Quand j'ai envie.

— N'importe quoi ?

— Non. Ce que j'ai envie de dessiner.

— Tu sais que tu es parfois chiant ?

— Oui.

Carine rit pour de bon. Ils atteignirent la séparation entre les emplacements et le chemin de sortie. Elle ne lui tendit pas un téléphone pour lui faire confirmer un rendez-vous improvisé.

— À demain, dit-elle.

— À demain.

Elle le regarda gagner sa Peugeot 206 grise, garée un peu plus loin. Elle avait obtenu une conversation. Elle aurait pu parler du groupe, des hôtels, de gens qu'elle connaissait. Elle avait préféré lui demander ce qu'il faisait quand personne ne l'invitait quelque part. La réponse lui donnait moins de possibilités faciles. Elle était beaucoup plus intéressante. Héloïse, de son côté, attendait Alice devant le portail. Elle avait déjà refusé de transformer le samedi en invitation au Belvédère.

— Tu connais encore le passage qui arrive derrière le parc ? demanda-t-elle.

— Oui. Pourquoi ?

— Pour marcher.

Alice eut un sourire.

— Je m'en doutais.

— Il est toujours ouvert ?

— Aux piétons, oui. Mais la pente avant est pénible.

Héloïse regarda les chaussures qu'elle portait.

— Alors je prévois d'autres chaussures.

— Gabriel t'a vraiment dit ça ?

— Oui.

— Ça t'a vexée ?

— Non.

Elle fut presque surprise de la facilité avec laquelle elle pouvait répondre. Elle n'avait pas besoin d'être impeccable sur un tapis pour savoir qu'elle pourrait lui plaire dans une conversation. Il resterait à découvrir si cette conversation lui plaisait, à elle. Bastien sortait du bâtiment quand il entendit le nom de Gabriel. Il ralentit assez pour entendre la question du passage derrière le parc. Il ne connaissait pas l'itinéraire entier. Il en comprit seulement ce qu'Alice et Héloïse se donnaient la peine de vérifier. Le samedi occupait déjà une place dans ses préparatifs. Elle n'avait pas proposé pour faire un effet devant la salle. Elle allait venir. Bastien poursuivit son chemin avant qu'on lui demande pourquoi il s'était arrêté. Un garçon près du portail lui parla de vendredi chez Baptiste. Il répondit sans écouter la moitié de la phrase. Il ne voulait pas encore prononcer le prénom d'Héloïse devant un public qui regarderait ensuite sa main. La vidéo du matin suffisait. Dans le bus, Emma rouvrit ses phrases de concours. Salomé lui avait envoyé la dernière correction. Elle chercha un synonyme pendant deux arrêts. Puis elle vérifia que Sarah était bien rentrée avec Jade. Il y avait plusieurs choses dans sa vie qui demandaient une attention entière. La balade de Gabriel ne prit pas la place de toutes les autres. Nour, quelques sièges plus loin, relut une reconstruction sans son carnet. Les noms qu'Armand avait pu lire étaient encore le problème. Elle avait récupéré des heures. Elle ne savait pas quelles pages il avait gardées, montrées ou photographiées. Chloé lui envoya une correction :

« Réception du fichier. Pas heure de prise de vue. »

Nour modifia la ligne. Ce détail empêchait leur document de devenir à son tour un récit qui affirmait plus que ses sources. Gabriel rentra avec ses boîtes vides. Il les posa dans l'évier avant de vérifier son téléphone. Un message portait le prénom qu'Héloïse avait enregistré devant lui.

« Samedi, 9 h, devant le lycée. Je préviens : je connais mieux le quartier que toi. »

Il répondit :

« Ce sera pas difficile. »

« On verra. Chaussures pour marcher, c'est noté. »

Il sourit, puis posa le téléphone près du plan de travail. Il avait accepté de découvrir un quartier avec quelqu'un qui voulait le lui montrer. Il n'avait promis ni exclusivité ni avenir commun. Les gens qui comptaient ses conversations ne regardaient pas tous cette différence. Chez elle, Cassandre ouvrit son agenda. Les dix minutes de maths du lendemain y tenaient dans un petit espace. Elle vérifia qu'elle ne s'était pas elle-même ajouté une obligation qui les ferait disparaître. Puis elle nota, pour elle :

« Dessin. Lui demander ce qu'il garde. »

Elle n'avait pas fixé de deuxième sortie. Elle venait au moins de choisir une question qu'elle poserait parce qu'elle voulait connaître la réponse. Carine commença un message sur un endroit où elle pourrait les faire recevoir seuls. Elle effaça le nom du lieu. Puis elle effaça la proposition entière. Léonie écrivit :

« Tu vas lui proposer quoi maintenant ? »

« Je sais pas. »

« C'est nouveau. »

« Ferme-la. »

Carine resta devant la zone de texte vide. Cette fois, elle ne pouvait pas acheter une bonne idée avant de comprendre ce qu'elle voulait partager. Inès relut sa question personnelle au lieu de rouvrir l'exercice. Diane déplaça une note dans son planning d'entraînement : séance légère, puis éventuellement proposer un café. Mila rangea son carnet. Les trois minutes de cuisine ne lui appartenaient pas comme un matériau à publier. Elle les avait vécues. Zoé ne termina pas encore son message. Elle conserva pourtant le brouillon. Elle ne s'était pas retirée parce que trois noms étaient plus puissants que le sien. Héloïse examina une carte du quartier. Le café près du parc n'appartenait pas à sa famille. Elle le choisit comme possibilité, pas comme réservation. Gabriel pouvait préférer continuer à marcher. Elle aussi. Amina posa sa feuille de chimie près de son sac. Elle repensa à la fontaine, à Mehdi et à Nabil, puis au sourire qu'elle avait rendu dans le couloir. Elle était contente que ce souvenir lui revienne. Elle se rappelait aussi le moment où elle avait choisi de partir et leurs réponses sans insistance. Elle avait pu apprécier la rencontre, y mettre fin et poursuivre sa journée. L'envie de plaire à des garçons n'était plus seulement une idée qu'elle tournait dans sa tête. Elle avait découvert quelque chose qu'elle aimait, et elle avait pu le dire à Élisa sans que leur conversation se termine par une dispute. Son téléphone vibra.

« J'ai refait la première ligne sans regarder. Pas zéro. »

Amina sourit.

« Un progrès pour l'humanité. »

Élisa répondit avec la photo du calcul. Amina vérifia la conversion, puis écrivit :

« C'est bon. Et merci pour tout à l'heure. »

« Tu peux me parler. Je vais pas raconter. »

Elle relut la réponse avant de poser l'appareil. Elle n'envoya pas de message aux garçons ce soir-là. Elle voulait prendre le temps de comprendre ce qu'elle aurait envie de leur proposer ensuite. Elle ouvrit une note sur son téléphone.

« Demain : leur parler. »

Elle conserva la phrase et posa l'appareil. Elle leur demanderait d'abord s'ils avaient un moment pour discuter. Aucun lieu ni nouvelle rencontre n'était fixé. Mais elle venait de choisir une première démarche. Plus loin, Bastien ouvrit enfin la conversation avec Adrien.

« On parle demain. »

La réponse arriva avant qu'il verrouille l'écran.

« Non. »

« Ce soir. »

Bastien resta sur ces deux messages. Puis, il écrivit :

« Où ? »

Dans plusieurs téléphones, samedi continuait à prendre d'autres noms. Une balade. Un rendez-vous. Un couple, pour ceux qui avaient déjà supprimé les nuances. Hugo conservait les premiers mots et regardait qui ajoutait les derniers. Victor n'appuyait plus aussi vite sur transférer. Adrien attendait une réponse qui lui permettrait d'avancer avant le lendemain. Le sommet avait bougé. Au-dessous, personne n'avait récupéré le carnet de Nour. Et neuf heures, devant le lycée, n'était encore qu'un moment à venir.

Fin du chapitre 8

Conséquences de la séquence+

Les faits et leurs conséquences dans la continuité.

Le chapitre commence au déplacement décidé à la sonnerie du prompt 7 et couvre le deuxième après-midi jusqu'au début de soirée.

Cassandre et Carine confrontent Hugo ensemble, puis Victor Bellanger, avec des messages et versions datées conservés.

Hugo garde son téléphone dans sa main et montre les conversations concernées ; aucune confiscation n'a lieu.

Il reconnaît une interprétation et expose une partie des destinataires directs, sans connaître tous les transferts suivants.

Victor reconnaît ses reformulations ainsi que la prise et la transmission de la photo du déjeuner ; l'auteur de la légende supplémentaire du prompt 7 reste inconnu.

Les deux filles refusent une correction générale qui diffuserait les rumeurs à de nouveaux lecteurs et exigent l'arrêt des conclusions inventées.

Leurs noms, leurs choix et le risque familial motivent la confrontation ; aucune diffusion extérieure, réaction parentale ou perte de contrat n'est établie.

Hugo et Victor subissent un recul social visible, mais leurs contacts et leurs informations ne disparaissent pas.

L'alliance temporaire de Cassandre et Carine se défait dès le retour de leur rivalité autour de Gabriel.

La confrontation devient une nouvelle rumeur, incluant une confiscation inexistante et une prétendue protection amoureuse.

Hugo rapporte le recadrage à Adrien sans le désigner aux deux filles comme commanditaire ; il exige davantage de prudence dans les récits à défendre.

Nadia fait relire des déclarations distinctes à Mathis et Yanis, maintient la qualification de coups et fournit les justificatifs ; aucune sanction n'est acquise.

Lucas transmet les cours manqués ; Romain respecte la demande de Yanis d'attendre avec lui.

Tristan continue de sexualiser Emma devant un public supérieur ; Emma conserve ses choix de trajet et son travail de langues.

Amina rencontre Mehdi Kacem et Nabil Lemaire seuls dans le couloir à 14 h 08 ; tous trois ont 18 ans.

Elle accepte librement un rapprochement et décide quand il se termine ; les garçons respectent son arrêt.

Les deux garçons promettent deux heures de tranquillité jusqu'à 16 h 08, également garanties si elle refuse, et la confidentialité sans captation.

Amina découvre qu'elle apprécie réellement cette rencontre et le fait de se sentir belle et désirée par tous les deux ; le calme n'est pas son seul motif.

Mehdi et Nabil gardent le silence lorsque Corentin les interroge ; il les quitte contrarié sans connaître le nom d'Amina ni la nature du moment partagé.

Le répit des deux garçons est respecté dans les intervalles observés ; Amina rend ensuite un sourire à Mehdi et salue Nabil de son propre choix.

Amina et Élisa accomplissent la révision de chimie. Amina lui confie sa satisfaction et le fait d'avoir choisi la fin du moment ; elle exprime son envie de revoir les garçons et de leur parler elle-même le lendemain.

Nour et Chloé apprennent seulement qu'Amina a choisi une rencontre privée. Nour ne l'ajoute pas à la chronologie des violences ; les faits antérieurs restent consignés.

Le soir, Élisa promet de garder la confidence et renvoie son calcul corrigé ; Amina note son intention de parler aux garçons le lendemain. Aucun message aux garçons ni prochain rendez-vous fixé.

La rencontre ne crée ni protection générale, ni couple, ni accord pour un autre moment ; les violences antérieures restent distinctes.

Armand conserve le carnet de Nour, menace de lire ses listes et intimide Chloé ; aucune photo des pages ni remise à Gaspard n'est établie.

Nour et Chloé reconstruisent des traces en distinguant les heures de réception des heures d'enregistrement ou de premier envoi.

Corentin Valois bloque Salomé dans l'escalier, lui saisit l'avant-bras et fait tomber deux feuilles pour obtenir ses fiches ; il reçoit ensuite l'attention de Thomas Bréval.

Jade aide à récupérer et protéger les feuilles ; elle n'est pas témoin du geste. Une autre témoin riche se tait.

Héloïse propose directement une activité samedi à Gabriel et lui laisse choisir ; il accepte une balade à deux dans le quartier, samedi à 9 h devant le lycée.

Gabriel révèle avoir déménagé pour venir dans ce lycée et mal connaître les environs ; le choix de la balade ne dépend pas du prestige des Valréas.

Les deux échangent leurs numéros et confirment le rendez-vous par message le soir. La rencontre n'a pas encore eu lieu et aucune exclusivité n'est promise.

Héloïse transmet la version exacte à Alice ; les confirmations et les fragments circulent ensuite par des chaînes identifiées, jusqu'à une fausse version de couple.

Cassandre manifeste une jalousie réelle, maintient les maths conditionnelles du lendemain et cherche un accès personnel par le dessin sans fixer une seconde sortie.

Carine revoit sa stratégie, interroge Gabriel sur ses goûts et accomplit la courte marche jusqu'au parking puisque leurs cours finissent ensemble.

Inès décide de proposer une pause personnelle le lendemain ; Diane prépare une initiative sportive ; aucune de ces propositions n'est encore acceptée.

Mila parle réellement à Gabriel sans ouvrir son carnet ; Zoé conserve un brouillon et refuse de s'exclure à cause du rang des autres filles.

Emma apprend la balade sans jalousie brutale ni rapprochement créé par le harcèlement ; elle poursuit son concours de langues.

Nouveau canon auteur joué : Bastien est amoureux d'Héloïse depuis des années ; sa confirmation directe du samedi aggrave sa jalousie et son humiliation.

Bastien et Adrien se rapprochent tactiquement sans devenir amis ; ils parlent d'observer des faits et d'une pression indirecte, sans attaque ni preuve contre la bourse.

Adrien observe la réaction jalouse de Cassandre, tente une approche rejetée et demande à Bastien de parler dès ce soir ; le lieu et l'entretien restent à venir.

Hugo transmet seulement à Adrien une version prudente de la balade ; Victor suspend certains transferts par peur, sans conversion morale.

Gabriel ne classe pas les filles, ne devient pas leur arbitre et reste extérieur à l'organisation de la défense des boursiers.

Son rang familial ne change pas. Aucun harem, couple confirmé ou résultat du samedi n'est établi.